478 — De l’indépendance

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Joy et Ford discutaient des avantages de l’indépendance, pendant que je m’asseyais.

Ces deux-là n’avaient que ce mot à la bouche. Depuis des semaines, ils en parlaient matin, midi et soir. Je ne pouvais pas leur en vouloir. Du haut de leurs vingt ans, ils avaient envie d’enfin posséder quelque chose à eux.

D’ici quelques mois, ils auraient le droit de quitter Gizah pour aller voir Empetar-12X, les autres planètes du système et l’univers entier, s’ils le souhaitent. Pourtant, ils n’avaient pas l’air d’être intéressés de partir. À leur âge, je n’attendais que ça. Avec mes soixante années équivalent-terrestre, j’avais passé l’âge de vouloir voyager.

Si Gizah, une des lunes d’Empetar-12X, n’était pas très grande, mais elle offrait plus que ce dont notre colonie avait besoin : une gravité adaptée à nos organismes, une atmosphère agréable, un cycle jour nuit de vingt-sept heures environ, un sol fertile, une météo qui permettait de le cultiver facilement, le bon nombre d’habitants pour éviter les dangereuses velléités, et suffisamment de ressources minières pour vivre confortablement pendant encore quelques siècles.

Nous mangions notre souper, comme chaque soir avant d’aller nous coucher. Une soupe de légumes du jardin.

Ce dont ils parlaient depuis des semaines, c’était de l’indépendance. Pas la leur, celle de la colonie. Je me retenais chaque fois d’intervenir. Je ne voulais pas être l’aïeul qui imposait sa vision, peut-être pleine d’expérience, peut-être passéiste, mais je brûlais d’envie de leur faire comprendre à quel point ils se trompaient.

Pourtant, ils l’apprenaient à l’école, je me souviens encore des cours que je les avais aidés à réviser. Les colons de Gizah avaient tenté de se révolter et de déclarer leur indépendance quelques années après leur arrivée, cela faisait plus de deux cents ans aujourd’hui. Mais que pouvaient faire cent cinquante mineurs contre une trentaine de militaires armés et entraînés (censés les protéger), et les renforts qu’avait envoyés l’empereur Glavius XIX ?

La révolte avait été rapidement étouffée, sans trop de violence. Ils avaient besoin de nous, de notre savoir-faire pour extraire le pricarium du sol de Gizah. Nous étions les seuls à savoir le faire sans risquer de faire exploser la lune ou de rendre le pricarium inutilisable.

Notre colonie n’avait pas été choisie au hasard. Le peuple de nos ancêtres était déjà un peuple de mineurs spécialistes de ce travail sur diverses lunes de Jupiter-1A et Saturne-1A, dans le système solaire premier, et dans de nombreuses autres surfaces de l’univers.

Il y avait bien eu d’autres colons avant nous, mais le rendement de leurs minages était médiocre. Ils avaient rapidement été renvoyés chez eux pour nous laisser la place. Au bout d’une cinquantaine d’années, l’Empereur Galvius XIX avait accédé au trône et décidé de réduire les marges accordées aux mineurs. Ç’avait été la première pierre de cette révolte qui avait mal tourné pour nous.

Mais les mineurs ne sont pas des idiots, ils savent qu’il y a de meilleurs moyens que la violence pour arriver à leurs fins. Puisque l’empereur les avait directement menacés, nos ancêtres agirent avec finesse. En modifiant discrètement leur manière d’extraire le pricarium, ils en affectèrent la pureté. En moins d’une année, le rendement des usines dépendantes de ce matériau chuta drastiquement, avec lui, leur rentabilité. Nos ancêtres eurent l’ascendant sur les négociations qui s’ouvrirent rapidement avec Glavius XIX.

Depuis, nous vivons sous la protection de l’empire, mais de manière autogérée. Nous leur fournissons 60 % du pricarium que nous extrayons contre une protection militaire discrète.

Nous étions bien plus autonomes que Joy et Ford ne pouvait le ressentir. Ce devait être notre responsabilité, à nous les anciens, nous avions failli dans la transmission de la souffrance subie par nos ancêtres et notre méfiance envers l’empire lui-même. Les jeunes ne voyaient que la part que nous lui octroyions sans voir la protection que nous en retirions.

« Avec notre indépendance, nous aurions la possibilité de vendre notre pricarium à qui nous voulons, à n’importe quel prix ! s’exclamait Joy avec véhémence.

— L’empereur ne pourrait rien contre nous. »

Je ne pus plus me taire. Posant mon bon contre la table plus fort que je ne l’aurais voulu, je vis les deux jeunes se tourner vers moi avec surprise.

« À qui voulez-vous vendre le pricarium, si ne c’est à l’empire ?

— Il y a de nombreux empires dans l’univers, Granpa, répondit Ford. Des consortiums et des guildes commerciales, aussi. Du monde pour acheter notre minerai, il y a.

— Qu’est-ce qui les empêche de venir le prendre directement, plutôt que de nous l’acheter, à ton avis ? Sans la protection de l’empereur, ils débarqueront tous en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

— Nous nous défendrons !

— Et avec quoi ? Tu as des armes ? Et même si tu en avais, crois-tu que tu saurais mieux t’en servir que des militaires ou des mercenaires qui ont été conçus et entraînés pour le combat ?

— Donc, ce que tu préconises, c’est que nous continuions d’être à la botte de Glavius XXIII jusqu’à la fin de nos jours ?

— Je ne préconise rien, Ford. Je te dis juste que le monde n’est pas aussi simple que se dire indépendant pour l’être réellement.

— C’est parce que tu as peur de perdre le peu que tu as que tu refuses de te battre ? » me demanda-t-il pour me provoquer.

Je ne pouvais pas lui en vouloir, j’avais l’impression de me revoir au même âge.

« Je suis vieux, mais il me reste encore quelques années à vivre… Oui, j’ai peur de perdre le peu que j’ai. J’ai déjà perdu vos parents dans ce stupide accident, je ne veux pas vous perdre dans une guerre perdue d’avance, ta sœur et toi ! »

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