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« Dans quel secteur d’activité es-tu exactement ? »
Amanda avait posé la question avec le regard mi-clos de celle qui était déjà quasi conquise.
Pour Marvin, c’était toujours la question sur laquelle les choses tournaient mal.
C’était un bel homme, un visage anguleux, une mâchoire carrée, un regard bleu acier sous des sourcils noirs, une carrure athlétique, mais son métier refroidissait généralement mêmes les ardeurs les plus téméraires. Il ne pouvait pas les en blâmer. Son métier, que beaucoup ne considéraient même pas comme tel, n’avait jamais fait rêver personne. C’était moins glamour que banquier ou auteur à succès, même si Marvin pensait que c’était autrement plus important pour la qualité de vie en société.
« Je suis dans la lutte contre les nuisibles, répondit-il évasivement.
— Les rats, les insectes, les trucs comme ça ? demanda Amanda, pour être sûre.
— Les trucs comme ça, oui. Et toi ? essaya de changer de sujet le trentenaire.
— Je suis opératrice téléphonique.
— Wouah, je ne savais pas que ça existait encore. Ça fait longtemps que tu fais ça ?
— Une éternité, j’ai l’impression.
— Et tu viens souvent ici ?
— On pourrait dire que j’y passe ma vie. »
Marvin ne savait pas vraiment pourquoi cette belle blonde l’avait accosté. C’était la première fois qu’il venait dans ce bar. Il découvrait encore le quartier. Il avait déjà bu quelques pintes de trop et s’apprêtait à partir quand elle s’était approchée. Il l’avait remarquée depuis un moment, mais n’était pas d’humeur pour tenter quoi que ce soit. Finalement, c’était elle qui l’avait approché et avait lancé la conversation. Sans avoir besoin de parler, elle avait une paire d’arguments qui imposait l’écoute. Sa robe blanche moulante au décolleté plongeant avait un quelque chose d’un brin démodé.
« Est-ce que je t’offre un verre ? lui demanda-t-il finalement.
— Un Bloody Mary. Je vais t’attendre à la table, là-bas, on sera plus tranquilles pour… discuter. »
Amanda lui lança une œillade sans équivoque.
Une partie de Marvin — la petite partie encore un peu sobre, sûrement — sentait bien que quelque chose clochait, mais il n’arrivait pas à dire quoi. Il s’était déjà fait draguer, mais jamais de manière aussi directe. Il y avait quelque chose de gratifiant et d’effrayant là-dedans.
Une fois le Bloody Mary et son verre d’eau pétillante avec rondelle de citron en main, Marvin rejoignit Amanda où elle s’était assise, dans le coin du bar où la lumière était tamisée. Il voyait pourtant clair dans son jeu. Il posa les verres sur la table et glissa sur la banquette face à la jeune femme.
« Tu ne veux pas t’asseoir à côté de moi ? demanda-t-elle de la voix la plus suave qu’elle pouvait donner.
— Je préfère te regarder dans les yeux, ils sont si beaux. Ils me rappellent le coucher de soleil sur les plages de Zuma beach à Malibu, Californie, dit Marvin en levant son verre.
— C’est si poétique.
— Je me souviens d’un job, là-bas, continua-t-il alors que son esprit reconnectait petit à petit ses sensations au reste.
— Des nuisibles ?
— Une colonie entière. Mais ça n’a pas été très compliqué de m’en occuper, s’amusa Marvin en repensant à la manière dont il les avait fait cuire au lever du soleil sur la plage. Un sacré feu de joie.
— Tu brûles les rats sur la plage ? C’est autorisé de faire ça ?
— Ce n’était pas des rats, ne t’inquiète pas. Mais parlons de choses un peu plus joyeuses. Parle-moi de toi. Tu accostes souvent les hommes comme ça dans les bars ?
— Non, mentit mal Amanda. Je ne le fais que pour les plus mignons. Mais je ne sais pas, toi, tu as quelque chose de spécial, une sorte d’aura.
— Étrangement, tu n’es pas la première à me le dire. »
La jeune femme sembla déçue par cette réponse, mais continua de parler pour essayer de le charmer. Pendant ce temps, il plongea la main dans la poche intérieure de sa veste un court instant, comme s’il avait voulu vérifier quelque chose. Il continua d’écouter religieusement la jeune femme et finit par poser sa main sur la sienne.
Quand elle sentit sa chaleur, elle fut troublée, bégaya, perdit ses mots, le fil de ses pensées, et fut rapidement saisie par la sensation qui se transformait petit à petit en brûlure.
Amanda retira sa main en dévisageant Marvin.
« Qu’est-ce que tu m’as fait ? demanda-t-elle enfin, en se massant le dos de sa main qui gardait la désagréable sensation.
— Je suis désolé, j’avais besoin de savoir, répondit Marvin, à présent concentré sur la pochette qu’il venait de tirer de sa veste.
— Savoir quoi ?
— Montre-moi ta main, s’il te plaît. »
Amanda hésita.
« Je ne te touche pas, c’est promis. »
La jeune femme hésita encore puis libéra sa main pour la montrer sous la faible lumière. Un symbole étrange brillait dessus comme ces peintures qui s’illuminent sous la lumière noire.
« Qu’est-ce que c’est que ce truc ? s’étrangla-t-elle.
— Tu as attiré mon œil depuis que je suis entré dans ce pub, je ne sais pas exactement pourquoi. Bien sûr, ta plastique parfaite a dû aider, mais il y avait autre chose. Avec les quelques bières que j’ai bues, ce ressenti s’est estompé, mais il est resté. Pendant que tu es venu t’installer, j’ai pu discuter avec le barman qui a confirmé mes soupçons.
— De quoi parles-tu ? Tu me fais peur. Je vais y aller, je crois.
— Non, tu ne peux plus aller nulle part, rétorqua Marvin en retournant son sous-verre sur lequel était dessiné un autre caractère étrange.
— Je ne comprends pas. Qu’est-ce que tu me veux ?
— Tu sais qu’avant d’être un bar, ici, il y a plus de soixante-dix ans, il y avait des bureaux d’AT&T ici ? Il y avait un étage complet d’opératrices qui répondait au téléphone, les renseignements ou un truc du genre. J’ai juste eu le temps de chercher vite fait sur internet, mais j’ai trouvé l’histoire d’une Amanda Palmer qui bossait là et qui a été retrouvée morte un matin. »
Amanda ne disait plus rien. Son teint était livide, ses yeux écarquillés. Elle avait l’air d’avoir vieilli d’un coup. La marque sur sa main semblait s’étendre et atteindre son poignet.
« Tu vois tout à l’heure, tu m’as demandé mon secteur d’activité. Je t’ai dit lutte contre les nuisibles, parce qu’il n’y a que deux types de personnes qui peuvent vraiment comprendre mon métier : les chasseurs de fantômes comme moi, et les fantômes, comme toi. Ce n’est pas la peine de nier. Je me doute bien que tu ne t’en rends pas compte toi-même. La marque sur ta main, c’est à cause du sel d’exspiravitrium ammoniaqué que j’avais sur la mienne. C’est un réactif puissant pour les esprits, les fantômes, les non-morts en général.
— Tu feras moins le malin quand je t’aurais bouffé le cœur », cracha Amanda dont les traits s’étaient transformés pour devenir effrayants.
Son apparence se mit à briller légèrement tout en perdant de sa consistance. Elle se jeta sur Marvin en traversant la table. Le jeune homme n’eut pas l’air ému. Il tira de sa pochette ouverte devant lui un papier recouvert de ces signes étranges et incompréhensibles, et, d’un geste rapide, le colla sur le front d’Amanda. Elle s’arrêta dans son mouvement. La sensation de brûlure qu’elle avait ressentie sur la main n’était rien comparée à celle générée par ce talisman. Elle ne put retenir un cri de douleur qui se transforma rapidement en hurlement.
Marvin s’était rassis et sirotait le fond de son verre, nullement dérangé par le bruit.
Amanda explosa en millions de particules lumineuses qui retombèrent bientôt en brume scintillante et s’écrasa au sol avant de s’éteindre complètement.
Personne n’avait rien vu ni rien entendu dans le bar. Seuls ceux qui luttaient contre les nuisibles les voyaient. Ou plutôt seuls ceux qui les voyaient en venaient à ce métier.
Marvin passa devant le barman et le salua d’un mouvement de tête.
Encore une fois, ce soir, il passerait la nuit.