483 — Anniversaire de mariage un peu chaud

975 mots

« Juste par curiosité, où étais-tu hier soir ?

— Juste par curiosité, pourquoi me demandes-tu ça ? »

Jack et Samantha se toisaient avec circonspection, chacun d’un côté de l’îlot de leur cuisine ouverte. Les lumières tamisées dans la pièce donnaient une ambiance feutrée, propice à une soirée romantique. La table dressée, avec la belle vaisselle, l’argenterie et les grands verres à pied, prêts à recevoir un cabernet-sauvignon hors de prix, les bougies allumées, et la musique jazzy, jouée par la platine vinyle, finissaient le tableau. Un tableau idéal pour fêter leur deuxième anniversaire de mariage.

Pourtant, par-dessus l’odeur du rôti en train de cuire dans le four, Jack sentait surtout le roussi, pour lui.

« Réponds simplement à la question, s’il te plaît ! reprit Samantha.

— Tu le sais, je suis sorti avec Max. Nous sommes allés au pub pour voir le match. On y a bu quelques coups et après, on est rentrés.

— Pourquoi ce genre de choses arrivent toujours quand tu es avec Max ?

— Si tu penses qu’on est allés au strip club, je te jure que non. On n’a fait ça qu’une fois, pour mon anniversaire. Je n’étais pas à l’aise, et je t’ai promis que je n’y mettrais plus jamais les pieds, et je l’ai bien fait comprendre à Max. Tu peux me croire !

— Ce n’est pas de ça dont je te parle !

— Écoute ma chérie, je ne sais pas ce que tu me reproches, mais je suis sûr que c’est un malentendu.

— Ah non ! Ce n’est pas un malentendu. Tu sais très bien pourquoi je te pose cette question ! Ne fais pas l’innocent ! Et ne me prends pas pour une idiote en plus ! »

Jack recula d’un pas, comme repoussé par la puissance de la voix de Samantha. Même les verres en tintèrent. Préférant ne rien dire qui pourrait un peu plus compromettre la soirée, Jack garda le silence un instant, essayant de réfléchir à la meilleure stratégie à adopter.

« Si vous étiez au pub toute la soirée, tu peux me dire c’est quoi, ça ? » demanda finalement Sam en jetant le journal du jour sur l’îlot.

Jack soupira. L’étau se resserrait.

Le quotidien était plié de manière à laisser voir un morceau de la page 9, les faits divers, dont un des articles avait été cerclé de rouge par une main rageuse. Jack le prit et lut directement la raison de la discorde, même s’il connaissait vraisemblablement ce qu’il relatait.

« Encore un incendie dans le quartier ? demanda-t-il innocemment. Ça commence vraiment à m’inquiéter ! Je me demande quand la police va enfin attraper le responsable !

— Jack !

— Ah ! continua l’homme, sans lever les yeux du papier ni réagir à l’injonction de son épouse. Il n’y a pas eu de victimes, grâce à l’intervention des pompiers… Voilà ! Tout est bien qui finit bien.

— Tu m’avais promis !

— Mais… Je…

— Ah ! Tu vois, tu ne nies pas !

— Non, mais c’est pas ce que tu crois, ma chérie. »

D’un geste ample, presque élastique, Samantha s’allongea au-dessus de l’îlot pour arracher le journal des mains de Jack qui fut surpris.

« Il n’y a pas eu de victimes, grâce à l’intervention des pompiers…

— Oui… coupa Jack qui se fit imposer le silence par l’index que Samantha leva avec autorité.

— … et d’un inconnu qui n’a pas hésité à s’engouffrer dans l’immeuble à ses risques et périls, malgré les vives protestations du capitaine Kowalski, chef du détachement. »

Jack se racla la gorge, gêné.

« Cet homme a réussi à secourir, à lui seul, douze personnes, dont huit enfants. Il n’a pas pu être remercié à sa juste valeur, car, profitant de la cohue, il aura quitté les lieux en toute discrétion.

— Tu voulais quoi ? Que je reste pour signer des autographes ?

— Je savais que c’était toi ! Tu m’avais promis de plus jouer les superhéros.

— Mais je suis un superhéros. Et toi aussi, je te rappelle !

— Plus maintenant. Plus depuis que tu m’as demandée en mariage ! C’était le deal pour avoir une vie tranquille.

— Je pouvais quand même pas laisser ces gens mourir dans cette fournaise. Je devais faire quelque chose pour les aider. »

Samantha fit une moue réprobatrice.

« Non ? Tu n’es pas d’accord ? demanda langoureusement Jack en s’approchant de Samantha et en lui posant les mains sur les épaules pour essayer de croiser son regard fuyant. J’aurais dû les laisser griller comme le rôti dans le four ?

— Oh ! Le rôti ! »

Samantha avait été tellement en colère depuis qu’elle avait lu cette histoire qu’elle en avait oublié le dîner. Elle se dégagea gentiment de l’étreinte de Jack, ouvrit le four, et attrapa le plat sans même laisser se dégager le nuage de fumée qui en sortait.

« Il faut vraiment que tu arrêtes de faire ça ! Quelqu’un va finir par te reconnaître… » finit-elle par dire, avant de poser le plat sur le plan de travail.

La viande crépitait encore et le jus autour bouillait encore.

« Et toi, il faudrait peut-être que tu utilises les maniques, si tu veux commencer par-là, s’amusa Jack.

— Je sais, mais avec tout ça, je suis trop en colère contre toi pour y penser. Ils ont lancé des appels à témoins pour te retrouver et te remettre la médaille de la ville. Si ça arrive, les gens vont encore poser des questions… Je n’ai pas envie de déménager encore une fois. Je suis fatiguée de changer de ville tous les six mois parce que tu n’arrives pas à t’en empêcher.

— Je comprends, ma chérie, mais, franchement, si je peux sauver quelqu’un et que je ne le fais pas, comment pourrais-je me regarder dans le miroir ?

— Je sais, Jack. Mais ça me fait toujours peur, dit Samantha en se blottissant contre lui.

— Allons manger. Je ferai plus attention les prochaines fois. Promis. »

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