L’épisode précédent : épisode 18
911 mots
Damien n’avait pas mis longtemps pour répondre. Heureusement pour Hélèna qui tournait dans son appartement comme un lion en cage.
Elle l’avait retrouvé leur café habituel. Après avoir discuté de la pluie et du beau temps, ils s’étaient promenés dans les rues, flânant devant les vitrines, marchant au hasard des rues.
Le moment était agréable, les discussions aussi. Ils semblaient en phase. Hélèna en venait à se demander pourquoi elle l’avait quitté. Damien savait l’écouter, il la connaissait bien et avait beaucoup de qualités. Les petites querelles qu’ils avaient pu avoir paraissaient si lointaines et futiles. La jeune femme ne se souvenait plus vraiment pourquoi il y en avait tant eu, surtout vers la fin.
Le début de la soirée passa rapidement.
« Veux-tu qu’on mange ensemble ? demanda Damien. On peut aller chez moi, je peux préparer quelque chose, chez toi, si tu préfères te sentir plus à l’aise, ou dans un resto, si tu préfères un terrain plus… neutre. »
La photographe réfléchit un instant. Elle n’arrivait pas à se décider.
« Quand tu n’arrives pas à te décider, comme ça, c’est que tu as faim. Allez, viens, je choisis l’option resto, c’est le plus proche ! »
Assis dans une petite pizzeria que Damien avait trouvée dans la rue, chacun étudiait la carte. Hélèna avait l’esprit embrumé tant par la faim que par les photos d’Éric. Elle s’en voulait, car elle avait passé un bon moment avec son ex, mais pensait encore à cet homme qui semblait ne pas savoir qu’elle existait autrement que comme une photographe. Elle s’en voulait aussi parce qu’elle s’était promis de tout faire pour ne pas tomber amoureuse au travail. Ça n’avait pas l’air de bien marcher.
Le serveur arriva pour prendre la commande. Damien énonça son choix. Hélèna leva le nez vers le jeune homme qui tenait carnet et stylo, prêt à noter. Elle avait l’impression de se réveiller tellement elle était partie loin dans ses pensées. La jeune femme comprit enfin ce qu’on attendait d’elle, qu’elle avait la carte en main, qu’il fallait dire quelque chose.
Au bout de cinq longues secondes d’embarras où elle ne sut où poser ses yeux sur les nombreuses lignes, Damien commanda pour elle. Sa pizza préférée. Définitivement, il la connaissait très bien.
« Je sens que tu es préoccupée, lui dit-il quand ils furent à nouveau entre eux.
— Je… Oui… C’est mon travail…
— Ton boss te fait encore des misères ?
— Non, ça va… enfin, si un peu. Il m’a envoyée en déplacement pour quatre semaines à la montagne.
— Toi ? À la montagne ? Mais tu détestes ça !
— Oui. Je ne sais pas s’il a fait exprès ou quoi, mais il a menacé de me virer si je n’y allais pas.
— Quel gros c… Tu pars quand ?
— Ça a commencé lundi, déjà. Heureusement, je peux rentrer les week-ends. Je deviendrais folle, sinon, en restant là-bas !
— C’est pour ça que tu n’as pas le moral ?
— Je ne veux pas paraître brusque ou quoi, mais je préférerais parler d’autre chose. »
Damien comprit et, sans plus de cérémonie, commença à parler de son travail à lui. Il était très content d’avoir été nommé manager de la division des ventes dans sa société. S’il continuait comme ça, il finirait associé dans moins de cinq ans.
En l’entendant parler ainsi, Hélèna fut prise d’une profonde tristesse. Elle se souvenait pourquoi elle l’avait quitté. Il avait tout d’un gentil garçon, mais il n’était pas artiste pour deux sous. C’était un homme factuel, ancré dans le présent, avec un plan tout tracé pour son avenir, un avenir fait de costumes-cravates, de réunions interminables, et de tout ce que la photographe pouvait détester dans le monde de l’entreprise. Évidemment, elle était très heureuse de recevoir son salaire à la fin du mois, grâce au monde de l’entreprise, mais elle ne s’épanouissait vraiment qu’en créant, quand elle imaginait des éclairages, des cadrages, qu’elle parvenait à mettre en valeur les détails d’une composition, qu’elle devinait ce qui autour d’elle pouvait, ramené à une simple image, raconter une histoire à part entière. Elle aimait voir le monde à travers l’œilleton de son appareil.
Damien avait beaucoup de qualités, mais il n’entendait rien à l’art. Les seuls tableaux qui le faisaient vibrer étaient les tableaux Excel.
Si elle était restée avec lui, Hélèna savait qu’il aurait été à l’écoute, qu’il lui aurait permis d’évoluer dans un confort matériel que le métier de photographe seul ne permettrait jamais, mais qu’il n’aurait jamais pu la compléter dans l’expression artistique de ce monde.
Faire ce constat, à cet instant, lui faisait ressentir un grand vide dans la poitrine, une grande tristesse, quelque chose de difficilement descriptible, mais qui lui donnait envie de s’enfuir loin de ce gentil garçon. Elle se détestait tout à coup de l’avoir rappelé et de sûrement lui laisser un espoir de relation. Elle se détestait de succomber pour un homme qui n’avait pas l’air intéressé par elle et qui ne serait sûrement pas autant à l’écoute que l’était Damien. Que faisait-elle ? Elle ne savait plus.
Le serveur arriva avec les plats et les déposa.
La gorge serrée, Hélèna ne parvint pas à articuler un « merci ». Elle regarda un instant sa pizza. Elle avait l’air appétissante, mais pour l’instant, le poids sur la poitrine de la jeune femme lui donnait plutôt envie de vomir. Damien vit son regard perdu dans le vide de la pizza.
« Tu es certaine que ça va ? »
Hélèna éclata en sanglots.
La suite : 487 — La randonnée (partie 20)