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La pluie crépitait contre la fenêtre.
Les avenues bordées de gratte-ciels étaient vides. Toute la ville était teintée de ce gris terne et ennuyeux.
Eugène s’ennuyait derrière son guichet de banque. Il jetait des regards furtifs à Émilie, sa collègue pour qui il craquait depuis si longtemps. Il rêvait de l’inviter à boire un verre, mais n’avait pas encore trouvé le courage de le faire. Elle ne devait même pas savoir qu’il existait.
Lui était la caricature du comptable, habillé trop sérieusement avec son nœud papillon irrémédiablement au cou. Elle était la jolie fille du service, avec un charisme incroyable et un sourire qui touchait au divin. Il devait y avoir un nombre incalculable d’hommes qui devaient se presser autour d’elle à la recherche de ses faveurs, mais elle parvenait les garder tous éloignés, semblait-il.
Émilie ne travaillait à la banque que depuis quelques mois, mais Eugène ne pouvait plus se l’ôter de la tête. Daniel, son meilleur ami, lui avait dit de foncer, d’aller lui parler, de ne pas attendre. Si elle partait sans qu’il eût ne fusse que parlé avec une fois, il le regretterait toute sa vie. Eugène savait qu’il avait raison, mais la peur le figeait à la simple idée d’aller lui parler. Il n’avait aucune idée de comment l’aborder.
Ce matin était calme. Les clients ne se bousculaient pas au guichet. Il pourrait prendre une pause dans quelques minutes. Eugène se sentait enfin prêt.
À la machine à café, il la croisa enfin.
« Salut, c’est calme, ce matin, non ? »
C’était nul et insignifiant, mais au moins, il aurait essayé.
« Salut. Eugène, c’est ça ? »
Il n’en crut pas ses oreilles, elle connaissait son nom.
« Oui, c’est calme, ce matin, je ne sais pas ce qu’il se passe. »
Frank, leur manager, passa devant la porte de la salle café. Eugène ne l’appréciait pas. C’était de la jalousie mal placée, mais il ne pouvait s’en empêcher. Frank était tout ce qu’il aurait aimé être, plein de confiance en lui, plutôt bel homme, bien vu par la direction. Frank les regarda, fit un trait d’humeur, auquel Émilie gloussa, et d’un signe de tête commanda à Eugène de reprendre sa place derrière son guichet.
C’était le moment de prendre son courage à deux mains.
« Bon, ben, je dois y retourner. Ça te dirait qu’on prenne un verre un jour ?
— Tous les deux ? s’étonna Émilie. C’est gentil, mais…
— Ce n’est pas grave. »
Eugène l’avait interrompue avant qu’elle n’ait à inventer une excuse aussi bidon que fausse. Il retourna s’asseoir à sa place et attendit qu’une mamie voulant retirer du liquide ou qu’un entrepreneur vint déposer ses chèques. Émilie reprit sa place peu de temps après. Malgré sa réponse, elle regarda Eugène et lui sourit. Il ne sut pas quoi en penser.
L’ennui les reprit.
L’heure avança. Quelques clients arrivèrent enfin pour occuper les guichetiers.
Eugène s’en occupait sans réfléchir, l’esprit occupé à ressasser ce râteau, se demandant s’il avait bien fait de lui parler ; si, après tout, il n’avait jamais eu sa chance ; s’il ne s’était pas fait des idées…
Un énorme vacarme retentit dans le hall de la banque. Eugène en tomba à la renverse. Un véhicule blindé de transport de fonds venait d’entrer en marche arrière en détruisant la façade du bâtiment. Les portes arrière du véhicule s’ouvrirent et trois hommes en uniformes noirs, visages masqués, en sortirent pointant des armes à feux sur les quelques personnes présentes. Ils hurlèrent des consignes. Hold-up. Personne ne bouge. L’argent dans les sacs. Pas d’alarme sinon ils tirent. Ces choses qu’on entendait généralement dans les films. Eugène était pétrifié. C’était la première fois qu’il voyait des armes à feu en vrai. Il n’aurait jamais cru vivre ce genre de choses pût lui arriver. Les casses de banques étaient de plus en plus rares avec toutes les sécurités d’aujourd’hui.
Quand le canon d’un fusil à pompe le regarda dans les yeux, Eugène pensa sa fin imminente. Il s’exécuta et donna les quelques billets qu’il avait dans son tiroir.
Un des cambrioleurs tenait les trois clients présents et allongés au sol en ligne de mire. L’autre, armée d’un pistolet et d’un fusil mitrailleur, menaçait Frank, allongé par terre qui pleurait presque sous l’effet de la peur, et Émilie.
Elle avait les mains en l’air, mais semblait mieux gérer le stress que les autres, mais l’arme directement pointée sur elle. Le bandit lui ordonnait de prendre le sac qu’il venait de jeter à ses pieds et de récupérer les clefs du manager pour aller à la salle du coffre. Émilie s’exécuta. Poussée par l’arme dans son dos, elle disparut dans la partie arrière de la banque. Eugène la suivit du regard tant qu’il put, jusqu’à prendre un coup au visage par le bandit qui le tenait en joue, pour l’intimer de rester tranquille.
« Deux minutes trente !! »
Un quatrième homme, le conducteur du fourgon, hurlait toutes les trente secondes, les temps qu’ils avaient mis depuis leur irruption. Eugène avait l’impression que cela faisait des heures. Et Émilie qui ne remontait pas. Il espérait que l’autre ne l’avait pas… Il frissonna à cette idée.
« Trois minutes !! »
Enfin, les talons aiguilles d’Émilie claquèrent au loin. Elle reparut bientôt dans la salle principale.
« Allez ! On y va ! ordonna celui qui était parti au coffre. On l’embarque avec nous, elle. »
Le cœur d’Eugène s’arrêta. Ils allaient embarquer Émilie. Il ne pouvait pas les laisser faire.
« Non ! Attendez ! Prenez-moi à sa place ! » cria-t-il en se relevant.
Il n’avait jamais crié de sa vie et ne se serait jamais cru capable d’y mettre autant de force. Il s’était attendu à reprendre un coup, mais celui qui l’avait frappé était déjà en train de se replier vers le fourgon.
« Qu’est-ce que tu veux, toi ? Tu veux prendre une balle ?
— Laissez-la tranquille ! Si vous voulez un otage, prenez-moi à la place ! »
Les trois hommes échangèrent des regards qu’Eugène devina étonnés. Même Émilie eut l’air surprise de la réaction du guichetier qu’elle venait d’éconduire.
« Bouge pas si tu veux pas mourir ici ! » ordonna celui qui tenait la jeune femme.
Il la poussa à l’intérieur du fourgon et monta à sa suite. Le second type monta. Le troisième allait monter quand une chaise de bureau vola à travers le hall et lui atterrit dessus. Eugène ne réfléchissait plus, il s’était mis à courir vers le fourgon dès le fauteuil lancé. Il ramassa l’arme du cambrioleur et bondit dans le camion, en menaçant les deux autres à l’intérieur.
Le conducteur avec sa vue limitée à l’arrière avait dû comprendre que ses trois complices étaient montés, car il redémarra. Le troisième parvint à se relever et à monter à son tour avant que le véhicule ne fût trop rapide.
Les sirènes de polices résonnaient au loin.
« Qu’est-ce que tu vas faire ? demanda celui qui semblait être le chef.
— Si vous ne la laissez pas partir, je tire. Je vous préviens, je n’hésiterai pas.
— T’arrivera pas à nous butter tous avant d’y passer, s’esclaffa l’autre. Alors vas-y, fais-toi bien plaisir ! »
Eugène hésita un instant. Il était bloqué dans un fourgon blindé qui roulait à toute vitesse dans la ville. Même s’il arrivait à s’en sortir vivant, il n’arriverait pas descendre avec Émilie sans risquer de se faire tuer.
Dans un élan de courage suicidaire, il appuya sur la détente.
Il s’était attendu à être assourdi par le coup de feu, mais rien ne se passa. Juste le silence.
« Mais c’est qu’il l’aurait fait ce con ! Putain, sœurette, c’est qui, ce guignol ?? s’énerva le chef.
— C’est Eugène, un des guichetier. Franchement, si j’avais cru qu’un des membres jouerait les héros, j’aurais pas misé sur lui. Je me suis peut-être trompé sur son compte » ajouta Émilie avec un sourire.