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« Je n’ai jamais connu mon père. »
Assis par terre, dans ce cachot humide, Aldin ne savait pas pourquoi il racontait tout cela à ce vieillard décharné. Lui avait dû passer une éternité enfermé là. Il ressemblait plus à un vieux fou qu’à un homme. Ses traits étaient burinés. Ses cheveux blanchis par le temps avaient pris la même teinte sale que ses vêtements, des guenilles marronnasses.
Il n’y avait qu’eux deux dans ce cachot.
« J’avais espéré… je ne sais pas », continua Aldin.
Il avait grandi dans une campagne éloignée de la capitale, à l’abri dans la forêt au pied des montagnes, élevé par sa mère, Sabène, et sa grand-tante, Myrtae. Son enfance avait été simple et heureuse, partagée entre les nombreuses tâches de la vie quotidienne, chasser, couper du bois, cueillir des fruits, s’occuper du jardin, et les cours qu’il recevait de sa grand-tante puis, quand elle décéda dix ans plus tôt, de sa mère. Le jeune homme avait toujours rêvé de voyager, de voir le monde, à tout le moins de voir le pays. Avant ses vingt ans, il n’était jamais allé plus loin que la ville de Gart, à deux jours de voyage de chez eux.
Ils s’y rendaient trois ou quatre fois par saison, sauf l’hiver.
Aldin y avait rencontré d’autres enfants, qui l’avaient d’abord regardé comme une bête sauvage. Il ne leur en avait pas voulu, c’était un peu ce qu’il était. Avec le temps, cependant, il avait noué des liens avec certains d’entre eux, particulièrement Riss, le fils de l’apothicaire, chez que sa mère approvisionnait en plantes et racines, et Aleth, le fils du libraire, chez qui Sabène achetait nombre de livres. C’était d’ailleurs l’endroit où elle dépensait la majorité de son argent. Elle n’en avait guère besoin le reste du temps, se suffisant de ce que la nature lui prodiguait. C’était sa coquetterie à elle, aimait-elle à dire. Et la plupart servait à l’instruction du garçon.
L’année précédente, pendant l’hiver, Sabène mourut à son tour. Aldin en eut le cœur brisé. Il lui fallut de longues semaines avant de retourner à Gart, mais il continua d’aller chez l’apothicaire pour vendre des plantes et chez le libraire, pour acheter quelques livres.
Après un an à vivre seul, Aldin se décida à enfin pénétrer dans la chambre de sa mère et y faire le ménage. Revendre ses livres, qui ne faisaient plus que prendre la poussière, et donner les vêtements qui ne serviraient plus jamais finirait à l’aide à faire son deuil espérait-il. Ce fut en triant le fatras d’une vie, accumulé dans le coffre sous la bibliothèque, que le jeune homme trouva ce qui l’avait poussé à partir. Sabène conservait dans une chemise de cuir épais un ensemble de documents frappés du sceau royal, dont un acte de naissance, celui d’Aldin. Sa mère était la reine Girmae VII.
Le jeune homme avait dû s’asseoir. Ses jambes ne le portaient plus.
Si ces documents étaient bien vrais, il était l’héritier du trône. Pourquoi alors avait-il grandi dans cette cabane perdue dans la nature. Sabène était-elle vraiment sa mère ? L’avait-elle enlevée quand il était bébé. Avait-il été placé là pour le protéger ? Son esprit fourmillait de questions.
Aldin fouilla le reste du coffre, espérant trouver des réponses. Il ne trouva rien de plus, mais découvrit une vieille robe, qu’il n’avait jamais vu sa mère porter. L’étoffe était de qualité, loin des toiles grossières qu’il avait toujours portées, et brodée des armoiries royales en fil d’or. Il la déplia pour la voir en grand. Un objet en tomba au sol : une chevalière reprenant les mêmes armoiries.
Sans réfléchir, le jeune homme prépara son sac et sauta sur le dos de leur vieux cheval. Il se dirigea vers la capitale dans l’instant, sans se retourner.
Après plus de deux semaines de voyages, il arriva enfin à la capitale. Il demanda une audience au château, on le rabroua. Il n’était qu’un paysan. Aldin hurla à qui voulait l’entendre qu’il avait les preuves qu’il était le fils du roi. Finalement, quelqu’un l’approcha, quelqu’un qui semblait intéressé par ce qu’il disait, quelqu’un qui lui promit de l’emmener voir le roi. Aldin s’était méfié, mais cela avait semblé être son unique chance pour entrer dans les hautes sphères du lieu. L’homme, un grand et maigre échalas, au regard serré, le fit passer par mille détours, par de sombres couloirs, par d’abruptes escaliers. Il l’assurait bientôt arriver.
Aldin avait craint un instant qu’on le pousserait d’une fenêtre ou qu’on le poignarderait, afin de s’en débarrasser, mais il se rassurait, se disant que si le roi était bel et bien son père, il n’avait rien à craindre.
Il fut finalement introduit dans une pièce modeste pour un château de cette taille, même si elle était plus grande que sa maison toute entière. Un homme assis sur un trône de bois le regardait, le reflet des flammes de l’âtre dansant dans ses yeux lui donnaient un air lugubre. La couronne sur son crâne fur le seul indice qui confirmait son identité.
Aldin se présenta rapidement et tendit les documents à l’homme qui l’avait escorté jusque-là, qui lui-même les passa au roi. Le visage de celui-ci se contrit, sa mâchoire se serra, son sourire d’abord amusé s’étira en un rictus contrarié. Il s’approcha de la cheminée pour mieux lire. Aldin parlait, mandait son attention, lui posait autant de questions qu’il racontait lui-même des éléments de sa jeunesse.
Le roi jeta les documents dans le feu sous le cri horrifié d’Aldin. Le jeune homme fut saisi par les deux gardes présents et fut jeté dans ce trou puant et humide dans lequel il se trouvait à présent.
« Je n’ai jamais connu mon père, j’ai cru qu’il s’agissait du roi, c’était si simple. Finalement, je ne sais même pas si ces documents que j’ai trouvés dans les affaires de ma mère étaient vrais, ni s’ils lui appartenaient vraiment. »
Le vieil homme à côté de lui le dévisageait, immobile. Peut-être avait-il perdu la tête, déjà.
« Aldin ? murmura-t-il finalement.
— Comment connaissez-vous mon nom ? s’étonna le jeune homme, pourtant sûr de ne l’avoir pas mentionné pendant son récit.
— Tu as les mêmes yeux que le roi… et que Girmae… sa grande sœur. Elle a disparu il y a vingt ans. Je l’ai crue morte tout ce temps.
— Êtes-vous certain ? Ma mère s’appelait Sabène.
— Girmae Sabène Illistra Daménite, septième du nom. Elle a pris son second prénom pour disparaître avec ta nourrice, Myrtae.
— Vous connaissiez tante Myrtae ?
— J’ai toujours cru qu’il vous avait fait assassiner. Vingt années que je suis enfermé ici, reprit l’autre, à me demander quand la mort me délivrera pour me permettre de vous rejoindre. Ce n’est pas possible. C’est la folie qui me guette. Tu n’es pas là, tu es le fruit de mon imagination.
— Non, je suis bien là, avec vous, dans ce cachot. Qui êtes-vous ? »
La porte de la cellule s’ouvrit soudainement. L’homme qui avait escorté Aldin jusqu’au roi se tenait devant eux.
« Sire Aldin, je suis désolé de ce que le Roi a fait. Je ne m’attendais pas à ce qu’il réagisse de la sorte. J’espérais tant de votre retour. Je n’ai pas réussi à sauver l’entièreté des documents, mais voici ce qu’il en reste, ajouta-t-il en tendant des feuillets à moitié mangés par les flammes. Si vous voulez vivre, suivez-moi ! J’ai des amis qui pourront vous aider à fuir hors de la ville.
— Pourquoi voulez-vous m’aider ?
— Myrtae était ma sœur. Je sais qu’elle a aidé votre mère à fuir.
— J’arrive, répondit Aldin, avant de se tourner vers l’autre prisonnier. Dites-moi comment vous connaissez si bien ma mère.
— Je suis le prince Renir, l’époux de Grimae. Je suis ton père ! »