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« Vous avez eu largement assez de temps pour terminer le travail. »

Le propriétaire du restaurant était mécontent. La ruelle dans laquelle se trouvait son établissement était sale, sombre, lugubre. Mais tout cela, il y était habitué. Ces clients aussi. Ils préféraient vivre loin des grandes artères, de leurs caméras et de leurs tarifs prohibitifs pour une nourriture un peu naturelle.

Mais ce qui énervait cet énergumène, aux cinquante années bien tassées, à la silhouette basse et maigrichonne, nerveuse, tendue, c’était les trois robouvriers qui travaillaient dans la rue depuis le début de la matinée. Il avait passé la journée à les regarder s’affairer, les bras croisé, adossé au mur, ou les mains sur les hanches, essayant d’en imposer. Mais les machines n’avaient que faire du regard des gens autour d’eux. Elles venaient suivant les instructions reçues, faisaient leur travail puis repartaient une fois fini. Les gens ne s’en plaignaient pas trop en général.

Aujourd’hui, les trois robots intervenaient dans cette ruelle pour changer des canalisations vieillissantes, faites dans un matériau du siècle dernier. Elles faisaient partie des derniers tronçons à encore exister. Il était grand temps de s’en occuper.

Depuis le début de la matinée, donc, les trois robouvriers avaient creusé la tranchée dans la ruelle, enlevé les vieilles buses et les avaient remplacées par de nouvelles.

Le soir arrivait. Les machines étaient encore en train de remblayer la tranchée. C’était là que le propriétaire était intervenu. Il savait l’heure d’arrivée de ses habitués imminente, il ne voulait pas leur laisser la chance d’aller ailleurs.

« Vous avez eu largement assez de temps pour terminer le travail. Je vais bientôt ouvrir, moi, alors dégagez-moi tout votre bazar fissa ! »

Les trois ouvriers métalliques l’avaient dévisagé de leurs yeux numériques, l’air absent. C’était à se demander s’ils comprenaient ce qu’il leur avait dit. Ils continuèrent leur travail comme si de rien n’était.

Ça ne plut pas au restaurateur. Il aimait donner des ordres, commander, se sentir puissant, surtout face à des machines. Il les détestait. Les robouvriers étaient continuellement sous les attaques des gens. Les jeunes, les vieux, les femmes, les hommes, une bonne partie de la population détestait ces êtres mécaniques, qui œuvraient pourtant dans les métiers que plus personne ne voulait exercer.

Le quinquagénaire perdit patience. Il poussa du pied l’un des trois robots, qui tomba à la renverse et se débattit un instant comme un scarabée sur le dos avant de se remettre sur pied.

« Monsieur, je vous prie de vous éloigner de notre collègue, dit d’une voix synthétique, une des autres machines.

— Et vous ! Éloignez-vous de chez moi ! J’attends du monde. Et c’est du monde qui veut pas voir des tas des ferrailles dans votre genre ! »

Il se précipita sur le robot qui venait de lui parler et tenta de le pousser dans la tranchée. La machine tint bon, grâce à ses nombreux stabilisateurs. Le troisième robot continuait de pelleter pour reboucher la saignée dans le sol. Le premier se relevait. Il s’approchait de son collègue de travail, quand celui-ci se débarrassa enfin de ce vieil homme qui les importunait depuis ce matin. Le restaurateur venait de tomber dans la tranchée, sur la nouvelle canalisation. Il était inconscient. Les trois robots le regardèrent un court instant puis recommencèrent à remblayer. L’homme disparut bientôt. Avant la nuit, la ruelle eut le même aspect sale qu’avant.

Loin des grandes artères et de leurs caméras, ils avaient eu largement assez de temps pour terminer le travail.