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Mon éditeur souhaite voir une première ébauche d’ici la fin de la semaine prochaine.
Ça serait super si j’avais écrit quelque chose. Mais pour l’instant, je n’ai rien. Même pas un début d’idée. Elles viennent toujours quand je n’ai rien pour noter. Aux toilettes ou sous la douche. Quand je me promène dans la forêt avec mon chien. Je devrais prendre un dictaphone avec moi, mais l’idée de parler tout seul à voix haute m’insupporte au moins autant que celle de m’écouter. Quelle horreur d’entendre sa propre voix.
C’est sûr que j’avais trois mois à l’origine pour rendre un premier jet du manuscrit, mais il y a eu tant de choses à faire.
Déjà, mon éditeur veut une simple histoire de romance, un truc un peu léger, pour que les lectrices puissent se détendre cet été. J’en ai marre d’écrire ça, j’ai l’impression de n’écrire que des romances légères. J’aimerais écrire autre chose, surtout qu’avec ce qu’il m’est arrivé les derniers mois, je pourrais lui en raconter.
Allez, je vous raconte même si je sais que vous n’allez pas en croire un mot.
Il y a deux mois, je tournais en rond depuis le matin pour réussir à trouver un début de commencement de phrase. Littéralement. Dans mon bureau, le tapis en garde encore les marques. En général, ça m’aide à trouver une idée. Mais ce jour, non.
En début d’après-midi, je suis parti en forêt pour prendre l’air. Parfois, ça me débloque. C’est l’avantage d’habiter à la campagne, il y a toujours une forêt pas loin.
Donc, j’étais là, en train de ruminer, avec Attila qui courait dans tous les sens, à la recherche d’un lapin ou d’un oiseau, quand j’ai entendu un sifflement étrange, comme ceux qu’on entend dans les films de guerre, quand ils larguent les bombes. J’ai levé le nez et j’ai vu à travers la canopée, cette traînée dans le ciel et, peu de temps après, le sol a tremblé en même temps qu’une explosion a retenti.
Je me suis figé. J’avais envie de prendre mes jambes à mon cou, mais en même temps, j’avais envie de savoir ce qu’il venait de se passer. Attila a choisi pour moi. Il s’est précipité vers le lieu de l’impact. Avec un peu de chance, je trouverais un gros morceau de météorite et ça me ferait mon bas de laine en le vendant à la NASA ou je ne sais qui.
En quelques minutes, j’étais sur les lieux, mais à la place de voir un morceau de caillou au fond d’un cratère, c’est un vaisseau spatial ou plutôt une capsule d’urgence, vu la taille (à peine plus grosse qu’une grosse voiture). Il me semblait qu’ils les faisaient tomber dans la mer, habituellement, pas au milieu de la cambrousse.
Le cratère était impressionnant, plusieurs mètres de large et au moins trois de profondeur. Attila n’a pas réfléchi et s’y est précipité pour sniffer la capsule. J’ai suivi mais j’ai pris mes précautions. Ç’aurait été dommage de se blesser à un moment comme celui-là.
La grosse boîte était oblongue comme un œuf (oui, j’ai beau être un auteur, j’ai jamais été bon en descriptions), avec une couleur métallique et quelques sigles que je ne reconnais pas sur un côté. Pas de hublots, pas de soudures, de joints, de traces d’assemblage. Ils font des trucs bien pour l’espace, je me dis. Et je tape dessus avec mon bâton de marche, une vieille branche que j’ai trouvée un jour et pour laquelle je me suis prise d’affection. Je n’en ai pas besoin pour marcher, mais ça me fait me prendre pour Gandalf, you shall not pass, tout ça… vous voyez le truc.
Bref, je tape sur le machin tombé du ciel. Il ne se passe rien.
Je sors mon téléphone de ma poche. J’aurais bien appelé les gendarmes, mais j’ai pas de réseau où je suis, c’est déjà compliqué chez moi, alors au milieu des arbres… Je sors mon téléphone pour faire des photos, sinon personne va me croire. Et après, je rentrerai appeler des secours. À ce moment, la capsule claque et fait un pschitt comme une canette qu’on ouvre. Je manque de tomber sur le cul, tellement ça m’a surpris. Une des parois s’ouvre et une femme s’extirpe du module avec difficulté. Je me précipite pour l’aider. Elle glisse le long de sa capsule, je l’attrape, ralentis sa chute puis l’aide à s’asseoir. Elle respire difficilement. Je lui demande si elle va bien, mais elle ne me répond pas. Je ne sais pas si elle comprend ma langue. J’essaie de voir si elle a un coéquipier à l’intérieur, mais l’ouverture est trop haute pour y arriver.
J’ai une petite gourde, je lui propose de l’eau. Elle renifle le goulot, visiblement méfiante, mais finit pas boire et finit même mon demi-litre. Pas grave, on n’est pas vraiment loin de chez moi. Je lui demande si elle est toute seule, mais elle n’a pas l’air de plus comprendre qu’avant.
Dans le lointain, j’entends le bruit d’un hélicoptère, non deux, trois, peut-être plus. Je les vois bientôt dans le ciel. Ils arrivent à grande vitesse et descendent sur nous en soulevant des montagnes de poussières. Je ne sais pas comment ils arrivent à atterrir dans ce coin où le sol est tout sauf plat avec des arbres partout.
J’aurais cru que ce seraient des secours, genre le SAMU des airs ou un truc du genre, mais ce sont des militaires, même si quelques-uns d’entre eux arborent la croix-rouge des paramédics. Ils débarquent comme dans les films et nous nous retrouvons encerclés en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, avec des armes pointées, les mecs aboient des ordres, je ne comprends rien, alors je lève bêtement les mains au-dessus de ma tête en priant pour qu’ils ne m’abattent pas.
Ils restent comme ça un bon moment. Je transpire à grosses gouttes, je ne sais pas si c’est à cause du soleil qui tape un peu fort ou à cause de la peur de me faire flinguer pour un oui pour un non.
Des voitures arrivent. Je ne les vois pas depuis le cratère, mais je reconnais le bruit des moteurs et des pneus sur la terre. Surtout quand elles s’arrêtent. Des gars en costards-lunettes-de-soleil apparaissent, dont un grand black chauve et baraqué. Ils descendent dans le cratère en glissant sur leurs deux pieds, comme s’ils étaient sur un simple escalator. On dirait qu’ils ont l’habitude de l’exercice.
Le grand black s’approche de moi. Je lui demande s’il a bien voyagé depuis Hawaï et si Stitch va bien. Je sens son regard circonspect derrière les verres noirs, en même temps qu’il lève un sourcil. J’aurai plutôt lui demander comment va le général O’neill.
Pourquoi j’ai toujours tendance à faire des blagues de merde quand je suis stressé, moi ?
Il sort un instrument bizarre de sa poche intérieure et le pointe vers la femme. Le machin bipe de manière sinistre. Pas le genre de bip qu’on aime entendre pendant à l’aéroport ou pendant un scanner colorectal.
Le gars range son gadget puis donne des ordres avec ses mains. Il n’a toujours pas ouvert la bouche. Les militaires soulèvent la femme de la capsule sur une civière et l’amènent dans un des hélicos. Les autres militaires se replient.
Je demande s’ils vont m’expliquer ce qu’il se passe ou si, au moins, je peux y aller, mais le grand black ne dit toujours rien. Il replonge sa main dans sa poche. Je sens qu’il va me sortir un de ces gros calibres, du genre Desert Eagle .50 AE, comme dans Matrix ou Snatch, et répandre ma matière grise dans ce cratère. Sur le coup, je pense à Attila, qu’est-ce qu’il va devenir si je me fais éliminer ici ? Mais le gars sort un étui à cigare d’une trentaine de centimètres de long et métallique. Je m’attendais pas à celle-là. Il le tient bien vertical face à moi, je vois la petite lumière rouge, je le vois bouger son pouce pour appuyer sur la zappette. J’ai peur d’avoir mal ou quoi alors, je ferme les yeux par réflexe. J’entends comme un bruit de flash. Je les rouvre. Je suis encore moi. Je crois. Mais l’autre n’a pas l’air de s’en être rendu compte. Il me baisse son instrument et me raconte une histoire à dormir debout à propos d’un obus de la dernière guerre qui aurait éclaté tout seul. Je fais mine de le croire. Il me pousse délicatement hors du cratère, je fais mine de reprendre mes esprits. Il me répète que le périmètre est sécurisé à cause d’un obus éclaté. J’appelle Attila qui rapplique et je rentre chez moi sans me retourner, de peur ce qui pourrait m’arriver.
Depuis, je vis dans la peur de raconter ce que j’ai vu. Je me demande bien ce que cette femme est devenue.
Vous voyez ! C’est une histoire dingue. Je ne pouvais plus écrire après ça.
Vous ne me croyez pas ?
Arf. Si vous ne croyez pas, il y a peu de chance que mon éditeur avale ça non plus.
Cela dit, ça pourrait faire une bonne histoire ça, non ? un auteur qui sauve une extraterrestre des griffes des militaires et des services secrets, ils tombent amoureux, je vois déjà le tableau. Je vois déjà qui pourrait jouer le rôle féminin dans l’adaptation Netflix. Pour moi, il faut un beau gars, forcément, genre un Keanu Reeves ou un Noah Wyle.
Allez, une petite dizaine de jours pour une première ébauche, ça peut être jouable.