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À travers la brume, nous pouvions voir les contours de l’île.
Cela faisait des années que nous étions à sa recherche. Après avoir trouvé des écrits, qui la citaient dans divers endroits du globe, au cœur de la savane kenyane, dans une grotte népalaise, sur une tablette de terre cuite dans un village du Pérou, et bien d’autres endroits encore, les scientifiques avaient fini par croire qu’il s’agissait d’un mythe plus vieux que l’humanité elle-même, une légende si vieille qu’elle transpirerait dans toutes les cultures de la Terre, comme certains monstres légendaires ou l’idée que des dieux régissent nos vies.
Quand mon grand-oncle avait commencé ces recherches, il y avait plus de cinquante ans, personne ne l’avait pris au sérieux.
Quand je les ai reprises, tous les gens sensés qui me connaissaient à l’époque ont essayé de me dissuader, mes parents, de mes professeurs, mes amis, et même mon grand-oncle. Il était vieux, malade et perdait petit à petit la mémoire, mais l’entendre me dire que je me fourvoyais à chercher l’île, que lui y avait perdu sa carrière, sa crédibilité, sa fortune et sa santé, m’avait fait mal. Cet homme que j’avais aimé comme mon propre grand-père m’avait raconté depuis aussi loin que je pouvais m’en souvenir ses histoires de voyages, de quêtes d’objets anciens, de cultures lointaines, anciennes ou les deux. Du haut de mes vingt ans, je ne me voyais pas abandonner son univers, ses convictions, son œuvre.
Au grand dam de tous ceux qui m’aimaient. Mais je ne les ai pas écoutés. J’ai travaillé dur pour aller jusqu’à mon doctorat d’archéologie et, une fois obtenu, je me suis battu pour trouver des financements et poursuivre mon but de trouver cette île. Comme mon grand-oncle, beaucoup de gens me rirent au nez et firent tout pour me discréditer. Je n’ai pas failli, je ne me suis jamais laissé atteindre par leurs moqueries ou les rumeurs qu’ils colportaient à mon encontre. Seul mon but importait.
Il m’aura fallu des années avant de trouver enfin quelqu’un qui prenait mon projet au sérieux. C’était un vieil excentrique, un milliardaire qui s’ennuyait dans sa vie. Il m’avait d’abord invité à un de ces dîners où tout le monde ramène quelqu’un avec une passion étrange ou débile. J’avais évité la soirée, mais il faut croire que j’avais surtout réussi à le convaincre que mon idée était loin d’être aussi idiote que ce qu’il en avait pensé au début.
Il avait fini par me fournir un bateau, un équipage et un budget quasi illimité. Il fallait croire que les arguments de trouver une technologie ancienne qui lui rapporterait beaucoup plus que ce qu’il investirait. Sans compter que cet homme n’avait plus grand-chose à attendre de l’humanité, tout ce qu’il voulait, il pouvait se l’acheter, donc pouvoir être à l’origine de la redécouverte d’une île perdue depuis des temps immémoriaux, cela devait lui redonner quelques frissons d’excitation, même s’il ne me l’avait pas ouvertement dit.
Après plusieurs semaines de préparation et près de cinq jours de voyage, l’immense nuage de brume était visible. C’était ce qui m’avait permis de déterminer que ce que nous cherchions était bien là. Depuis aussi loin que les satellites prenaient la zone en photo, il y avait toujours eu une énorme nébulosité pile à cet endroit.
Personne ne l’avait jamais vraiment remarquée parce que personne ne cherchait quoi que ce soit dans la région.
Mais les navires la contournaient systématiquement, car la mer y était toujours agitée, dangereuse.
Mais les avions la contournaient systématiquement, la zone était réputée pour créer des avaries avec les instruments ou les moteurs. Pour certains, il ne s’agissait que de vieilles histoires qu’on se racontait de génération en génération sans savoir pourquoi.
Dans tous les cas, passer par la voie maritime était la chose la plus raisonnable : si les flots étaient trop déchaînés, nous n’avions qu’à faire demi-tour, et même si nous avions réussi à passer à travers la nébulosité, nous n’avions aucune assurance de pouvoir trouver un endroit propice pour atterrir.
Au bout de cinq jours, nous arrivions en vue. Cette nébulosité était plus qu’une simple brume, il s’agissait d’un nuage immense, plusieurs milles de large, et peut-être cinq kilomètres de haut, noir, parcouru d’éclairs. Nous ne l’avions pas encore atteint que les vents nous poussaient déjà hors de notre trajectoire, que les vagues se creusaient dangereusement, que la détermination des plus braves et aguerris des marins à bord vacillait lentement.
Il aura fallu près d’une journée à naviguer dans ce nuage pour réussir à localiser l’île, mais, enfin, nous pouvions voir ses contours dans cette purée de pois.
Un nouvel éclair stria le ciel. L’île se dessina plus clairement.
Ainsi que la silhouette au-dessus d’elle, au moins aussi grande, avec de grandes ailes écailleuses, des bras aux mains griffues et ce qui ressemblait à des tentacules au niveau de sa tête.
Je fus pris d’une terreur indicible, mon cœur serré comme jamais.
J’échangeai un regard avec le capitaine, essayant de contenir cette émotion. Il n’avait pas l’air de trembler. Peut-être avait-ce été ma seule imagination ?
J’entendais la voix de mon grand-oncle me dire d’abandonner mon projet fou.
Le capitaine hocha la tête en souriant. Nous approchions du but. Il n’était plus question de reculer.
Dans sa demeure de R’lyeh, le défunt Cthulhu attend en rêvant