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Son visage était déformé par la fureur.
Les courtisans, les visiteurs, les gardes, même, s’effaçaient de la salle du trône pour ne pas être la victime qui recevrait toute cette colère. Il ne restait plus face au roi hors de lui que le serviteur qui lui avait apporté la nouvelle. Agenouillé au pied des trois marches qui montaient au trône, il s’aplatissait tant qu’il pouvait pour essayer, lui aussi, de disparaître.
« Qu’on m’apporte celui qui a osé dévorer mes biscuits ! Je lui arracherai la langue de mes mains ! Je lui trancherai les doigts un à un ! Je raserai ses terres et tuerais ses gens avant de lui crever les yeux et de le jeter aux loups !! »
Le roi descendit de son trône et les marches, il attrapa le serviteur par l’épaule et le souleva pour le remettre debout. L’autre tremblait comme une feuille morte.
« Trouvez-le-moi !! » hurla le roi, lui postillonnant au visage.
Le serviteur s’inclina et disparut de la grand-salle.
Le roi hurla un cri primal qui résonna dans la pièce et dans le château entier.
Karbur IV n’était pas réputé pour être un monarque calme, serein, patient. Il était naturellement violent, impatient, colérique. Mais depuis que son médecin lui avait ordonné d’arrêter de manger des pâtisseries, Karbur était devenu encore plus insupportable pour la cour et les gens de service. Son seul moment de plaisir auquel le roi avait encore droit était la collation de l’après-midi, moment où il était autorisé à manger des biscuits d’armathyte au miel. Il en mangeait depuis aussi longtemps qu’il s’en souvenait. C’était sa nourrice de l’époque, Aniva, originaire des régions du sud, qui avaient amené la recette avec elle. Karbur trouvait un réconfort enfantin à savourer ces biscuits. Surtout à présent qu’il n’avait plus le droit à rien d’autre. Il n’avait que faire des cuissots de cerf ou de sangliers qu’on lui servait à chaque repas, ne parlons même pas des légumes… Ses seuls plaisirs dans la vie étaient la guerre et les pâtisseries. Il n’y avait plus d’argent dans les caisses pour faire la guerre et voilà que son médecin lui interdisait les pâtisseries.
Le roi se sentait comme une âme en peine, sans but, attendant chaque jour à partir de l’heure de son réveil le moment béni où il pourrait croquer dans ses morceaux de souvenirs sucrés.
Et voilà qu’un scélérat les lui avait dérobés pour les manger à sa place. Quel affront ! S’il venait à découvrir que cela venait d’un agent étranger, il lèverait un nouvel impôt pour éradiquer ses impudents !
« Il vaudrait mieux que je ne découvre pas qui est le traître à la nation qui m’a joué ce vilain tour ! C’est un Burde, je suis sûr. Ces chiens ont toujours voulu nous voler mes terres et mes sujets. Je vais brûler leurs champs, éventrer leurs femmes, empaler leur roi. Et si c’est un Gocte, ces vils serpents, j’empoisonnerai leurs rivières et ferai écarteler leur roi !
— Oh ! Mais que se passe-t-il ici ? Que vaut tout ce raffut ? »
La reine Andri venait d’arriver dans la grand-salle. Grande et élancée, d’humeur toujours égale, mais au caractère fort, elle était la seule à pouvoir survivre aux colères de son mari le roi.
« Quoi que ce soit, continua-t-elle, cela vaut-il de menacer de guerre nos alliés les plus fidèles ?
— On m’a volé mes biscuits ! ragea Karbur. Je démembrerai le coupable avec une vieille tenaille rouillée, je lui arracherai la gorge de mes propres dents, je le jure ! »
Dans un geste théâtral, la reine Andri se redressa, s’il en était encore possible, et bascula sa tête en arrière dégageant son cou d’albâtre.
« Je vous en prie, mon cher. Mettez à l’œuvre votre châtiment. Je suis la coupable. Cette nuit, j’avais faim. J’ai mangé vos biscuits !
— Ah ! s’exclama Karbur en se radoucissant dans l’instant. Si c’est vous, ce n’est pas grave. »
La seule chose que craignait le roi plus que de manquer de biscuit était de mettre en colère la reine.