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Elle soupçonnait que M. Engel n’était pas complètement honnête.
Lucie n’était pas une détective privée, mais elle se rendait bien compte que le comptable quinquagénaire de sa boîte ne disparaissait pas pendant sa pause déjeuner jusqu’au milieu de ses après-midis sans une raison bien sombre. Lucie, c’était la jeune alternante qui avait été embauchée il y avait un mois. Elle lisait beaucoup, des polars surtout, pas ses futilités de romance ou de romantasy. Elle était plutôt sur du Doyle, du Christie, voire du Poe. Elle aimait les enquêtes, les affaires sordides.
Et M. Engel était l’archétype du protagoniste qui cachait des choses, une passion pour le découpage au scalpel à vif de violeurs impunis, un attrait pour l’enterrement de cadavres encombrants au profit d’organisations secrètes ou simplement un travail de maquillage des comptes pour la pègre, restait à trouver quoi. Lucie l’avait senti dès qu’elle l’avait rencontré.
M. Engel, célibataire, était un homme grand, sec, la peau comme un vieux parchemin, le sourire absent, les cheveux plus blancs que gris déjà bien dégarnis. Il aimait porter des gilets en laine bordeaux, beige gris, et ses lunettes avaient une petite lanière pour les garder autour du cou quand il ne les avait pas sur le nez. Son regard de fouine lui donnait un air de comptable, ou l’inverse.
Les horaires étaient les mêmes pour tout le monde, mais il était toujours là quand Lucie arrivait le matin, et il restait toujours après son départ. En revanche, pour la pause déjeuner, les mardis et les jeudis, au lieu de manger son sandwich pain-de-mie-jambon-beurre-cornichons-deux-lamelles-de-concombres sorti du même Tupperware au plastique défraîchi, il quittait le bureau pour partir dieu seul savait où.
Alors, c’était décidé, ce midi, Lucie prendrait M. Engel en filature pour découvrir son secret. Et assouvir son incorrigible curiosité.
Quand les deux aiguilles se superposèrent en face du XII sur l’horloge murale, M. Engel se leva, ôta son gilet bleu gris terne, enfila sa veste puis quitta les lieux. Lucie avait fait mine de ne se rendre compte de rien, faussement plongée dans le tableau Excel de bilan qu’elle devait contrôler. Elle bondit dès que la porte de l’ascenseur se fut refermée sur le comptable et se précipita dans la cage d’escalier, rarement emprunté, pour descendre quatre à quatre les cinq étages, espérant qu’elle serait plus rapide que l’ascenseur.
En bas, elle entrouvrit, haletante, la porte de la cage d’escalier, espionnant la sortie de l’ascenseur qui heureusement arriva peu de temps après elle. M. Engel salua une collègue du 3e étage puis sortit du bâtiment. Lucie le suivit à distance respectable pour éviter qu’il ne la remarquât.
La jeune femme se demandait bien ce qu’elle ferait si elle découvrait que M. Engel était en réalité un psychopathe qu’on engageait pour ses compétences d’interrogatoire, à base d’outils tranchant ou piquant, ou s’il était un tueur à gages qui exécutait ses contrats et ses victimes pendant la pause déjeuner.
M. Engel marcha une vingtaine de minutes à un bon rythme. Lucie pensa l’avoir perdu quelques fois, mais parvint à le retrouver chaque fois. Elle commençait à s’inquiéter de se retrouver ligotée au milieu d’un vieux hangar désaffecté avant de devenir un repas pour les poissons au fond de la rivière.
Enfin, le comptable s’arrêta devant une boutique, y échangea quelques phrases avec une femme qui se tenait devant, puis entra. Cachée à l’angle du pâté de maisons, Lucie n’avait pas vu le type de boutique, à n’en pas douter, un commerce de façade où l’on gravait dans l’arrière-boutique des plaques de faux billets.
Lucie passa sur le trottoir opposé pour mieux voir. Elle le remonta de la manière la plus nonchalante et détachée dont elle en était capable, essayant de regarder le plus discrètement possible de l’autre côté de la rue.
Elle n’en revint pas de découvrir le type de commerce dans lequel M. Engel était entré. Lucie traversa la rue sans faire plus attention aux voitures et aux vélos. Elle devait en avoir le cœur net. Elle se colla presque à la vitrine pour regarder à l’intérieur.
M. Engel, une boule de poils sur les genoux et un sourire sur le visage, buvait un thé, seul dans ce bar à chats.