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Il n’était pas désolé d’avoir frappé l’autre garçon.
Il était désolé de s’être fait prendre et d’avoir été sanctionné pour ça, alors qu’il ne faisait que se défendre.
En tant que jeune homme, il se battait toujours. Il n’avait jamais perdu cette habitude et détestait toujours plus l’injustice. Dès qu’il voyait quelqu’un en mauvaise posture, il y allait, quitte à se prendre quelques coups pour la peine. Il perdait rarement.
Adulte, il avait plusieurs fois eu maille à partir avec la justice, souvent pour des bagarres en sortie de bars ou de boîtes, parfois aussi parce qu’il avait frappé des dealers. La police l’embarquait, lui faisait passer la nuit en cellule et le relâchait, le plus souvent sans même lui mettre une prune. Même s’il ne s’en vantait pas, les flics savaient qu’il ne cognait que les petits amis violents, les forceurs qui ne comprenaient pas « non » ou ceux qui vendaient leur marchandise dans les rues, aux gamins ou aux gens déjà dans la merde.
Tout bascula pour lui la fois où il cassa la jambe d’un dealer. Manque de chance, cette petite raclure était aussi le fils d’un avocat du barreau. La plainte fut déposée dans l’heure. Le jugement fut tenu dans la journée qui suivit et, avec, furent remontés tous les dossiers qui traînait sur lui.
Le juge voyait bien qu’il n’était pas un mauvais bougre, juste un peu trop impulsif, mais avec l’avocat de la victime, il ne pouvait pas laisser passer. Le juge lui laissa le choix : la prison ou l’armée d’expansion.
Il n’avait pas envie d’aller en taule.
Il n’avait pas non plus envie d’aller jouer la chair à canon à l’autre bout de l’univers non plus.
Le choix était difficile.
« Vous aimez cogner pour les bonnes causes. Vous en trouverez plus facilement dans l’immensité de l’univers que dans n’importe quelle cellule », lui avait dit le juge en aparté.
Le choix fut plus simple.
Trois jours plus tard, après une visite médicale et des tonnes de papiers à remplir, il embarquait dans un vaisseau avec trois autres personnes pour un voyage de trois mois en cryosommeil. Ils se réveillèrent à plusieurs années lumières de chez eux, sur une petite planète forestière. Ça ressemblait aux tropiques, chaleur, humidité et bestioles, mais grosses comme des canassons, prêtes à vous arracher un membre sans raison, même pas la faim.
Il passa deux ans dans cette garnison, à protéger les mineurs d’il-ne-savait-quel-genre-de-minerai-intéressant contre la faune locale qui voulait les bouffer, contre les pirates de l’espace qui voulaient les piller et contre les autres nations cosmiques qui voulaient revendiquer ce morceau de l’univers.
Après ces deux ans, grâce à sa passion pour la bagarre, une endurance hors du commun et une autorité qu’il s’était découverte, il avait monté les échelons et se retrouva à la tête d’un groupe de dix soldats. Quand ils terminèrent leur temps sur le Caillou, comme ils l’appelaient, l’armée leur laissa le choix : rempiler, mais c’était hors-de-question ; rentrer sur Terre, pas vraiment intéressant comme perspective ; ou être lâchés sur Century XLII, la grosse planète du système. Là, ceux qui le choisissaient trouveraient du travail facilement leur avait-on promis.
Ce fut le choix le moins rebutant.
Il partit sur Century avec trois membres de son ancien groupe de combat. Avec le peu qu’il avaient réussi à épargner sur leurs maigres soldes, il réussirent à se payer un vieux vaisseau qui tenait encore en un seul morceau par l’opération du Saint-Esprit.
Ainsi commencèrent-ils leur carrière de transporteurs de marchandise. Ça payait peu, mais ils étaient libres et s’entendaient bien.
Au fil des années, il y eut des départs, des arrivées, l’équipage s’étoffa quelque peu. Ils furent bientôt une dizaine à bord, avec un vaisseau plus gros, plus moderne.
Évidemment, ils durent se frotter à toutes les sortes d’escrocs de l’espace : les expéditeurs qui voulaient envoyer leur marchandise sans payer, les clients qui voulaient récupérer leur marchandise sans payer, les pirates qui voulaient récupérer la marchandise, immanquablement, sans payer.
Heureusement, ils savaient tous se défendre, il fallait encore jouer des poings pour se faire respecter.
Chaque fois, il repensait à ce jour où il avait refusé de se laisser faire et qu’il avait frappé ce garçon.
Et chaque fois.
Chaque.
Fois.
Il n’était pas désolé d’avoir frappé l’autre garçon.