529 — Le couloir de Jean-Eude

1142 mots

D’une main tremblante, il porta lentement la tasse à ses lèvres.

Jean-Eude n’avait pas l’habitude de voir des armes à feu en vrai. Alors en avoir une pointée dans sa direction l’impressionnait fortement. L’homme qui tenait le fusil d’assaut semblait plus embarrassé que belliqueux.

Il avait fait irruption dans la cuisine où Jean-Eude prenait son café. Celui-ci levait sa tasse en lisant le journal quand un bang lumineux l’éblouit un court instant, suivi d’un étrange bourdonnement. Il n’avait pas eu le temps de rien que cet homme en tenue sombre et armé jusqu’aux dents avait débarqué. Il avait eu l’air surpris de voir le propriétaire des lieux et l’avait tout de suite pointé de son arme. Il avait parlé dans une langue que Jean-Eude n’avait pas comprise, puis avait parlé dans sa radio en l’invitant à continuer son geste d’un mouvement de son arme.

Jean-Eude, inquiet, impressionné, tremblant de peur, porta lentement la tasse à ses lèvres, fixant la bouche de ce canon. Le journal dans son autre main frémissait comme une feuille morte battue par les vents. Jamais il n’aurait cru qu’un simple orifice sombre aurait pu être si menaçant.

D’autres militaires lourdement armés arrivèrent dans sa cuisine et se dirigèrent, sans même lui jeter un regard, vers la porte en face, celle qui donnait sur le cellier. Un, puis un autre, un troisième, un quatrième qui portait le début d’une grosse caisse, le cinquième, qui portait l’autre extrémité de la caisse, et trois ou quatre encore, Jean-Eude perdit le compte. Celui qui était arrivé le premier et l’avait menacé de son fusil emboîta le pas du dernier dans le cellier.

Nouveau bang lumineux.

Jean-Eude attendit quelques instants, la tasse de café au bord des lèvres, mille questions en tête, essayant de se calmer. Avait-il rêvé ce qu’il venait de voir ?

Il se leva et s’approcha du cellier. Il regarda par la vitre de la porte. La pièce était vide. Il y entra et l’inspecta. L’autre porte, donnant sur le garage, était verrouillée. Où avaient bien pu aller ces gens ? Qui étaient-ils, d’ailleurs ? Pourquoi étaient-ils passés chez lui ?

Jean-Eude resta immobile dans son cellier, à se poser plus de questions qu’il ne trouva de réponses. Au bout d’un moment, quand la réalité reprit pied dans son esprit, il se rendit compte que l’heure tournait et qu’il serait bientôt en retard pour le travail s’il continuait à rester planter là.

***

Sorti de la douche, la serviette autour de la taille, Jean-Eude avait le visage recouvert de mousse à raser, le rasoir en main. Il approchait la lame de sa gorge quand un nouveau bang retentit. Il déglutit, remerciant le ciel de ne s’être pas tranché la carotide, jeta son rasoir dans le lavabo et se précipita hors de la pièce.

Il fut arrêté à la porte par une nouvelle vague de militaire qui traversait son couloir, revenant du cellier. Étrangement, l’autre extrémité de son corridor était un tourbillon lumineux étrange, comme la surface d’une piscine dans laquelle on viendrait de plonger, mais verticale.

Celui qui l’avait menacé de son fusil un peu plus tôt fermait à nouveau la marche. Il grimaçait de douleur et se tenait le flanc. Il était blessé. Il dit quelque chose que Jean-Eude ne comprit pas puis se précipita à la suite des autres, dans l’étrange piscine qui disparut l’instant d’après dans une lumière éblouissante.

Jean-Eude s’appuya sur le chambranle de porte. Il se doutait de sa santé mentale. Était-il vraiment réveillé ? Rien n’était moins sûr. Pourtant les traces de boues sur le lino de la cuisine et la moquette du couloir attestaient bien qu’un nombre certain d’individus venaient de passer par là.

Il finit par reprendre ce qu’il avait commencé, c’est-à-dire se raser. Il aurait bien voulu avoir le fin mot de l’histoire, mais ne pouvait pas se permettre d’être en retard au bureau.

***

Jean-Eude, en costume, attaché-case en main, était sur le point de partir. Dans le cellier, il venait de verrouiller la porte donnant sur la cuisine et cherchait sur son trousseau celle qui ouvrait la porte du garage, quand un nouveau bang illumina la petite pièce. Il se retourna vers la porte de la cuisine. Une ombre s’en approcha derrière, essaya de l’ouvrir puis, sans plus attendre, l’enfonça. Jean-Eude ne put s’empêcher de hurler son mécontentement. Déjà que débarquer ainsi chez les gens était preuve d’une immense incorrection, abîmer leurs affaires était en dessous de tout.

Le soldat, plus grand que lui n’eut pas l’air de s’émouvoir, il poussa avec une certaine délicatesse Jean-Eude sur le côté pour s’engouffrer dans le passage qui s’était formé dans le cellier. Le défilé de militaires se joua à nouveau. Jean-Eude leur criait dessus à chacun, mais ils restaient tous stoïques et continuaient d’avancer sans faire plus attention à lui.

Le dernier de la file cependant s’arrêta face au propriétaire des lieux.

« Pouvez-vous je parler ? » demanda-t-il avec un accent étrange.

Bang. Le passage s’était refermé.

« Pouvez-vous je parler moi ? tenta une nouvelle fois l’autre.

— Oui, oui, si vous voulez ! soupira Jean-Eude en se dirigeant vers sa cuisine. Café ? » demanda-t-il à son invité, qui n’eut pas l’air de comprendre.

Il servit deux tasses et en tendit une à l’autre.

« Merci vous. »

L’étranger huma le breuvage avec une grimace qui montrait qu’il ne savait de quoi il s’agissait. Il le porta à ses lèvres. La grimace s’intensifia.

— Qui êtes-vous ? Et qu’est-ce que vous faites à traverser chez moi ? finit par demander Jean-Eude.

— Moi suis Birop. Moi suis parleur de langues.

— Interprète ? se hasarda Jean-Eude.

— Oui, suis. Nous suis Alkerst. Nous suis guerre avec Cortom.

— Jamais entendu parler. C’est où ?

— Lieu mélangé.

— Lieu mélangé ? Dimension parallèle ?

— Oui, cela suis. »

Soit c’était une vaste blague qu’on lui faisait, soit Jean-Eude perdait pied avec la réalité.

« Qu’est-ce que ça a à voir avec moi ?

— Nous passer ici. Très court. Gain tactique.

— Mon couloir est un raccourci pour vos opérations militaires ? s’étrangla Jean-Eude.

— Oui, suis.

— Ça ne va pas être possible. Trouvez-vous un autre chemin. Je veux pas des gens qui passent chez moi tout le temps, comme ça. En plus, ça fait un boucan du tonnerre à chaque fois que vous passez par là. Non, non, non. Vous ne pouvez pas continuer à passer comme ça.

— Pas le choix. »

Bang.

« Quoi encore ! » s’énerva Jean-Eude.

Un des militaires revenait du cellier. Il échangea quelques mots avec l’interprète. Jean-Eude buvait son café en attendant, rageant de toute cette histoire, se demandant comment il allait bien pouvoir justifier son retard.

Le militaire pointa un pistolet vers lui.

« Vous change avis si vous viens voir avec nous », annonça l’interprète.

D’une main tremblante, Jean-Eude porta lentement la tasse à ses lèvres.

Il n’avait pas vraiment envie de voyager dans un pays en guerre, surtout dans une dimension parallèle.

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