543 — Critique littéraire

614 mots

« Quelle est votre opinion sur son dernier roman ? »

La vieille dame qui avait posé la question à l’employé de la librairie avait baissé la voix pour que l’auteur en dédicace ce jour-là n’entende pas, même s’il n’était pas encore assis à sa table. Voûtée sous le poids des années, une belle tignasse mise en pli, la dame portait des lunettes aux verres épais qui lui donnaient un air de taupe malvoyante.

Gabriel Leroy, auteur de romans de littérature générale, venait présenter son dernier livre, un nouveau polar. La séance de dédicace commençait dans une dizaine de minutes. La dame avait décidé de patienter en flânant dans la librairie, elle s’était retrouvée dans la section des polars, qu’elle appréciait également beaucoup.

« Je l’ai trouvé franchement ennuyeux, continua-t-elle en voyant le désarroi du vendeur. J’ai l’impression que chaque nouveau livre qu’il sort est plus plat et lourd que le précédent. J’avais pourtant adoré son premier. Tant de fougue dans le récit, de courage dans le style, de vie dans ses personnages. C’était un chef-d’œuvre. Il méritait au moins le Goncourt si vous voulez mon avis. Mais depuis, ce n’est plus pareil.

— Et vous continuez d’acheter ses livres malgré les déceptions ?

— Oui, répondit affectueusement la vieille dame. J’espère chaque fois qu’il aura un rebond d’inspiration.

— C’est peut-être son éditeur qui ne veut pas prendre de risques et lui impose d’écrire des récits moins intéressants ?

— Ce serait malheureux ! Brider une telle créativité. Ce serait un crime, même ! Comme laisser une belle fleur dans une pièce sans lumière et se plaindre ensuite qu’elle fane et n’attire plus l’intérêt.

— Je suis bien d’accord avec vous, répondit le libraire qui espéra que cette conclusion lui permettrait de s’extirper de la conversation, mais la dame avait trouvé une oreille bienveillante à ses complaintes et elle n’avait pas l’intention de la laisser s’en aller aussi facilement.

— Il faudrait qu’il se trouve un autre éditeur dans ce cas, un qui préfère l’aider à cultiver sa plume plutôt que de mise sur des ventes faciles grâce à son nom à présent connu par le commun des mortels.

— Vers quelle maison devrait-il se tourner à votre avis ?

— Un auteur de cette trempe devrait avoir les portes ouvertes chez les plus grands, mais au vu de son style et de ses sujets de prédilections, il serait sûrement mieux accompagné dans des maisons à taille humaine : À l’Ange Vaurouge, Jambgelonne, L’Ampèree, vous voyez…

— Oui, je vois. »

Un carillon sonna dans la librairie. L’heure était venue. La dédicace allait commencer.

« Veuillez m’excuser, dit la vieille dame. J’espère qu’il n’y a pas trop de monde en train d’attendre. »

Elle se retourna et trottina vers la petite table qui attendait toujours son auteur.

La dame avait de la chance, aucune lectrice, aucun lecteur n’était encore arrivé, hormis elle, preuve s’il en fallait que la notoriété de l’auteur s’étiolait au fur et à mesure de la médiocrité de ses livres.

Enfin, Gabriel Leroy s’assit à la table. Il prit un premier livre sur la pile de ceux posés là et regarda la vieille dame avec un sourire amusé. Celle-ci reconnaissait le libraire à qui elle venait de parler, comprenait son erreur, essayait de se souvenir tout ce qu’elle avait dit avec une innocente franchise. Elle rougit.

« À quel nom dois-je mettre cette dédicace ? demanda Leroy, comme si de rien n’était.

— Sagan, Marguerite Sagan. »

Gabriel Leroy leva le nez du livre ouvert devant lui à la première page, la pointe du stylo pas encore posée sur le papier.

« Marguerite Sagan ? répéta-t-il.

— Oui.

— Comme la célèbre autrice ?

— Oui, c’est moi » répondit la vieille dame en rajustant ses lunettes, un sourire amusé sur les lèvres.

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