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« Le chiffre mentionné n’est qu’une estimation approximative. »
Assise dans la cuisine, face à l’agent fédéral qui avait sonné à sa porte quelques minutes plus tôt, Emma Lopan avait les yeux exorbités, les mains plaquées sur la bouche. Elle ne savait pas quoi répondre. On accusait son fils d’avoir piraté une agence gouvernementale interstellaire, d’avoir détruit d’énormes quantités de données stratégiques. L’agent alignait les mots compliqués qu’Emma ne comprenait qu’à peine. Elle comprenait seulement la gravité de l’accusation. Surtout le mot « terroriste ».
Pourtant, son fils Dong n’avait rien d’un délinquant. C’était un gentil garçon qui travaillait bien à l’école et n’avait jamais fait d’histoire. Certes, il était un peu renfermé sur lui-même et avait peu d’amis, mais de là à l’accuser de tout ça… Elle avait du mal à y croire. Pourtant, quand l’agent lui avait donné le montant estimé des dégâts, que la fédération était en droit de demander au responsable ou à sa famille, Emma avait manqué de pâmer. Même en collant son salaire annuel deux fois l’un derrière l’autre, on était loin en deçà de ce chiffre.
« Comprenez bien la gravité de la situation, reprit l’agent. Si votre fils est le responsable, il encourt jusqu’à 1200 cycles de cryo-incarcération.
— Il n’a que 17 ans » répondit Emma, la voix étranglée par la peur.
On ouvrit la porte d’entrée puis la claqua presque aussitôt. L’agent se leva dans un gémissement désespéré de la mère l’implorant du regard.
Dans l’entrée, en train d’enlever ses chaussures, Dong arrêta son geste en voyant l’homme au costume et à la mine sombre sortir de sa cuisine, suivi de sa mère qui était presque invisible derrière. S’il avait vu cette baraque quelques secondes plus tôt, l’adolescent aurait immédiatement fui. Mais à cet instant, une chaussure enlevée et, en équilibre sur une jambe, pour enlever l’autre, il ne parvint pas à se décider ce qu’il valait mieux faire.
« Excalibur57 ? lança l’agent. C’est bien ton pseudo en ligne ? »
Dong le regarda avec des yeux ronds.
Bien sûr que c’était son nick, l’autre le savait, c’était une de ces questions rhétoriques à la con pour pouvoir foutre les hacktivistes plus rapidement derrière les barreaux. Dong resta silencieux.
« Tu ne veux pas me répondre ? s’impatienta l’autre.
— Vous êtes qui ? demanda un peu trop sèchement le jeune homme.
— Je suis l’agent Bower, du bureau interstellaire d’investigation sur le terrorisme. Je cherche un certain Excalibur57.
— Celui qui a fait sauter les archives pré-impériales et les redondances satellites ?
— Tu confirmes que c’est toi ?
— Je ne confirme rien, je répète ce que j’ai vu aux infos. »
L’agent s’approcha.
« Hé ! Vous faites quoi là ? s’écria Dong, bientôt acculé contre la porte de l’appartement.
— Je t’arrête pour la destruction des archives pré-impériales et de leurs redondances satellites. »
Dong était un jeune homme assez grand, mais plutôt frêle, surtout face à l’armoire à glace qu’était Bower. Il n’essaya pas de se débattre ni de s’enfuir. L’autre le fit se retourner violemment et lui passa les menottes aux poignets. Emma sanglotait, incapable de faire plus.
« Ne t’inquiète pas, maman, je sortirai bientôt, je te le promets. En attendant, tu n’as plus à t’inquiéter pour le loyer et les crédits à la banque. Tous les historiques de dettes ont été détruits. »
Il n’eut pas le temps de finir que l’agent le traînait dehors, toujours en chaussette.
Dong avait passé une année en détention préventive avec interdiction d’approcher à moins de deux mètres d’un terminal informatique. Sa mère avait pu lui rendre visite une fois par semaine, mais elle n’avait pas bien vécu l’emprisonnement de son fils et l’image que ça donnait à sa famille auprès des voisins. Sa santé s’était dégradée.
Après cette année, le temps que l’État impérial se réorganise à la suite de cette destruction, Dong Lopan avait enfin pu avoir un début de procédure judiciaire en bonne et due forme. L’avocat qui lui avait été commis d’office, un jeune homme à peine plus âgé que lui, avait tout fait pour démontrer que l’arrestation n’avait été faite que sur un faisceau de preuve extrêmement faible et que l’agent Bower était réputé pour arrêter des gens sans avoir de preuves réelles de leurs culpabilités. « À l’instinct », aimait-il dire.
La sentence ne fut pas glorieuse. Dong fut reconnu coupable du piratage alors qu’aucune preuve matérielle n’avait été apportée par l’accusation. La sentence fut cependant clémente. Aucun cycle de cryo-détention, simplement quinze années d’incarcération physique dans le pénitencier orbital de Mysonas-IV.
— — —
Cela faisait trois ans qu’il croupissait dans cette prison orbitale quand notre navette y accosta pour une livraison de vivres et de carburant. C’était une période creuse pour nous. J’avais postulé auprès de l’administration du système qui cherchait encore à se réorganiser et nous avions décroché un contrat de transport hebdomadaire pour un cycle, une soixantaine de livraisons à pas cher, mais toujours mieux que rien quand on a des bouches à nourrir, ou des frais sur son vaisseau.
Notre boulot était simple : charger des caisses de bouffe sur Prima-Θ et les livrer sur Mysonas-IV. Le plus chiant, c’était la manutention, pas le voyage.
Nous en étions à notre dernière livraison quand, au retour, j’ai senti que quelque chose clochait. Un détail, mais qui avait son importance.
À l’arrivée et au départ, l’équipage était fouillé au corps, le vaisseau de fond en comble et les caisses livrées scellées scannées pour s’assurer que rien d’interdit n’entrait. Pendant la livraison, nous restions sur la partie « internationale » du quai à subir les vérifications avant voir nos caisses passer dans la zone carcérale.
Après un cycle complet, nous n’étions pas devenus amis avec les gardes, mais nous étions des connaissances qui échangions quelques mots amicaux. Une fois la livraison validée, nous avons salué les gardes pour la dernière fois et sommes repartis comme d’hab. Mais direction la maison à plusieurs cycles-lumières de là.
Cela faisait deux heures, peut-être trois, quand l’ordinateur de bord a annoncé une anomalie carburant. D’après ses calculs, la consommation était bien trop élevée. Comme si nous étions trop lourds. L’équivalent d’une personne. Ce qui était étonnant, car les senseurs ne détecteur que l’équipage habituel. En tout cas, cette charge en plus nous empêcherait d’arriver à destination. Il avait fallu recalculer une trajectoire pour trouver un spatioport prêt à nous accueillir pour refaire le plein et faire un diagnostic du bébé pour être sûr que nous continuions à nous balader dans l’espace en toute sécurité. Je vous laisse imaginer l’humeur de Munsch quand j’ai annoncé que nous devions faire une escale imprévue.
Je lui ai dit d’aller faire le tour du vaisseau pour me trouver l’intrus et me le ramener vivant. Avec un peu de chance, il le ferait.
Je n’avais aucun doute sur le fait qu’il s’agissait d’un évadé, même si je n’arrivais pas à comprendre comment quelqu’un pouvait avoir réussi ce tour de force. En tout cas, s’il s’agissait bien d’un prisonnier en balade, il faudrait bien le ramener. Je ne cache pas que j’espérais toucher une petite prime en plus.
J’ai eu du mal à en croire mes yeux quand Munsch m’a ramené un gamin par la peau du cou. Il n’avait pas l’air bien dangereux pour être sur Mysonas-IV.
« T’es qui et qu’est-ce que tu fous dans mon vaisseau ? »
Je n’y suis pas passé par quatre chemins, mais même moi ça me gavait de devoir m’arrêter en route. Je m’attendais à trouver un dur, un délinquant de la pire espèce, du genre à avoir mangé ses parents et revendu leurs organes au marché noir. À la place de ça, j’ai un gars au sortir de l’adolescence qui s’est mis à chialer.
Il m’a raconté toute son histoire. Le petit génie de l’informatique qui savait s’introduire dans des réseaux avant de savoir parler ; le gamin qui voit sa mère galérer à payer ses factures et s’endette un peu plus chaque semaine ; l’ado qui fait tout cramer pour effacer les dettes de sa mère et de ses amis ; la prison ; l’interdiction d’approcher un terminal à moins de deux mètres, l’absence de nouvelles de sa mère depuis des semaines ; l’opportunité de s’enfuir. Ça, il a eu beau m’expliquer comment, je n’ai rien compris à la manière utilisée pour sortir de la zone carcérale et monter à bord du vaisseau sans se faire repérer par les différents ordis.
À présent, il ne voulait qu’une seule chose : revoir sa mère et s’assurer qu’elle va bien. Il pouvait bien repartir en cellule pour le reste de sa vie ensuite, ça n’avait pas d’importance.
Je dois bien avouer que sur le moment j’ai été partagé entre l’envie de faire demi-tour et le ramener sans attendre au pénitencier, et l’admiration pour la destruction des archives et l’évasion. Mais il m’avait l’air plutôt inoffensif. Alors j’ai accepté de faire un crochet pour lui.
« Comment on doit t’appeler ? lui ai-je demandé. Excalibur, Dong, Lopan ?
— Je vais l’appeler Panlo », a dit Munsch en le lâchant enfin.
Lui qui râlait tout le temps et avait déjà trop de gamins avait l’air de vouloir prendre celui-là sous son aile.
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