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« J’ai téléphoné à votre bureau et parlé à votre assistant. »
À cette réponse, François-Henri Pipeau se crispa un très bref instant, avant de reprendre son visage de façade faussement avenant. Pourtant, assis sur l’un des fauteuils invités de l’immense bureau, l’homme qui l’attendait là sans avoir été annoncé semblait plus qu’antipathique. C’était un homme dans la quarantaine, les cheveux en bataille, habillé d’un tee-shirt et d’un jean élimé, portant des chaussures de sport. Étonnamment, malgré sa mise négligée, il était rasé de frais. Il devait être malade, car il avait à côté de lui une de ces petites bouteilles d’oxygène portatives avec un masque respiratoire attenant. Il l’avait enlevé pour répondre et remit juste après.
« Et il vous a donné un rendez-vous ? demanda le milliardaire, clairement agacé par la présence de cet intrus dans son bureau. Il a pourtant été entraîné sur des jeux de données et des scénarios bien spécifiques. Il n’est pas autorisé à laisser des accès à… »
Des indigents de votre sorte. François-Henri se força à ne pas finir sa phrase ainsi.
« Vous savez, répondit l’autre avant que le propriétaire des lieux ne finisse, les machines sont comme les humains, il suffit de leur parler gentiment pour obtenir tout ce qu’on veut ou presque.
— Et vous imaginez que vous allez obtenir de moi ce que vous voulez ? »
Cette fois, le milliardaire ne parvint pas à masquer son air dédaigneux.
« Vous n’avez rien qui puisse m’intéresser, monsieur Pipeau. Je ne suis pas venu pour cela.
— Et pourquoi avez-vous forcé ce rendez-vous, alors ? Je suis un homme occupé.
— Asseyez-vous.
— Pour qui me prenez-vous ? s’offusqua François-Henri. Même le président ne se permet pas de me donner d’ordre. »
L’homme assis sortit de derrière lui un pistolet. Un luger, ce type de flingue qu’on voyait habituellement dans les films sur la Seconde Guerre mondiale, dans les mains des nazis.
« J’ai trouvé ce joujou dans votre tiroir. Étrange objet de collection. Vous êtes nostalgique d’une époque révolue ? ironisa l’homme dans le fauteuil. J’espère que vous ne m’en voudrez pas de l’emprunt.
— Eh quoi ! Vous allez me tuer si je ne coopère pas ?
— Allons, monsieur Pipeau, tout de suite d’extrêmes paroles. Il y a huit coups dans cette arme. Je peux vous trouer la peau au moins sept fois sans vous tuer. Mais vous ne voudriez pas souffrir le martyre pour rien, n’est-ce pas ? La douleur n’est vraiment pas une chose que vous voulez vivre. »
Le milliardaire réfléchit un court instant. Mieux valait obtempérer pour le moment. Il traversa l’immense pièce, marcha lentement sur l’épais tapis duveteux et admira la magnifique vue sur la capitale qu’on avait à cette altitude avant de se laisser tomber sur son fauteuil de cuir et ronce de noyer design, dont le prix devait dépasser un SMIC annuel.
« Que me voulez-vous ? s’impatienta le milliardaire, une fois assis.
— Je voulais m’entretenir avec vous de votre bilan carbone.
— Ah ! Vous êtes un de ces activistes écolos.
— Je ne sais pas si on peut me définir ainsi, mais si vous voulez, monsieur Pipeau.
— Vous allez essayer de me convaincre de réduire mes vols en jet privé, ou une de ces conneries ?
— Je n’ai pour l’instant rien dit.
— Alors, parlez, bon sang ! »
L’homme au luger et à la bouteille d’oxygène garda le silence un instant, respirant dans son masque profondément.
« En réalité, je ne suis pas venu pour vous convaincre de quoi que ce soit. Je suis simplement venu vous dire que vous avez déjà beaucoup trop participé à la dégradation du climat et à la compromission de l’avenir de nos enfants. Vous n’avez eu de cesse de vivre égoïstement.
— C’est juste pour une leçon de morale que vous êtes venu jusqu’ici ? » s’amusa le milliardaire.
L’autre respira encore dans son masque, lentement, deux fois, trois fois.
« Non, je ne suis pas venu pour vous faire une quelconque leçon de morale, ni pour vous reprocher, ni pour vous menacer… Savez-vous pourquoi je porte ce masque ? »
François-Henri fut désarçonné par la question complètement hors sujet. Il avait failli répondre du tac au tac qu’il n’en avait rien à foutre, mais le luger toujours pointé sur lui l’en empêcha.
« Vous n’êtes pas vieux, donc je dirai que vous avez eu un accident chimique grave qui vous a brûlé les poumons et vous oblige à être suppléé en oxygène.
— Ah ! C’est une réponse intéressante. Vos amis Vincent Gonnoré et Bernard Argot n’ont pas eu autant d’imagination que vous, je dois vous le concéder.
— Comment ça ?
— Je leur ai posé la même question, l’un a été bien moins courtois que vous dans sa réponse et l’autre est resté muet.
— Comment osez-vous parler des défunts amis de la sorte ?
— Oui, triste sort. Mourir à leur âge, d’insuffisance respiratoire… Petits anges partis trop tard… Savez-vous la quantité de CO2 que vous libérez à chaque fois que vous prenez votre avion, monsieur Pipeau ?
— Je m’en fous complètement. J’ai autre chose à faire que de passer ma vie dans les transports. Et je n’ai aucune raison d’avoir honte de ma réussite, j’ai travaillé dur pour en arriver où je suis !
— Oui, évidemment. Du travail difficile, des horaires extensibles, des conditions difficiles avec des températures invivables, et j’en oublie sûrement. Et surtout, jamais de vols, de mensonges, de spoliations, de pots-de-vin, vous avez toujours été réglo.
— Ça suffit ! s’écria le milliardaire en se dressant derrière son bureau. Tuez-moi de suite ou partez ! Je n’ai pas le temps pour ces conneries ! »
François-Henri vacilla et s’appuya sur son bureau pour reprendre sa contenance et son équilibre.
« Pour la quantité de CO2, reprit l’homme dans le fauteuil, je n’en sais rien, mais c’est énorme. Un seul vol en dégage plus que ce que cette pièce peut contenir d’air. C’est fou quand on y pense, non ? Et pour répondre à mon autre question, je peux vous dire que ce masque que je porte n’est en rien dû à un problème de santé. Au contraire, je vais très bien. Je ne le porte que pour éviter de devoir respirer le même air que vous. En fait, je ne sais pas si on peut encore appeler cela de l’air, vu que la composition doit avoisiner les 80 % de dioxyde de carbone à présent. Je pense que vous n’allez pas tarder à vous évanouir pour de bon et vous endormir pour de bons. »
L’homme se leva pour regarder le milliardaire dans les yeux alors que celui-ci venait de comprendre. Il porta la main à sa gorge qui semblait se resserrer et empêcher l’air de pénétrer sa trachée.
« Je vais être sympa, continua l’autre. Je vous rends votre arme et je m’en vais. Vous pouvez essayer de me tirer dessus si vous en avez encore la force. Ainsi vous ne partirez pas tout seul. »
Il posa l’arme sur le bureau et le poussa au milieu, puis se retourna et se dirigea vers la porte.
Pipeau voyait trouble et se sentait engourdi. Il trouva néanmoins la force d’attraper le pistolet, de le lever et de le pointer sur cet homme qui s’éloignait lentement, traînant derrière lui sa petite bouteille d’air pur. Il visa tant bien que mal et appuya sur la détente.
Clic.
Clic. Clic.
Aucun coup de feu ne retentit.
« J’ai oublié de préciser que je n’avais pas chargé les cartouches dans l’arme, monsieur Pipeau. Tant pis. Vous partirez seul. Mais ne vous inquiétez pas, le monde sera bien mieux sans vous. »