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Gurth était né sur une planète sauvage.
Le genre de planète idyllique avec zéro technologie. Comme de nombreuses planètes vierges à travers la galaxie, elle avait été achetée par une congrégation de jusqu’au-boutistes qui préféraient abandonner totalement l’utilisation de technologie moderne pour vivre comme les premiers humains.
Quand Gurth est né, cela faisait dix générations que ses ancêtres était arrivés. Gurth était le troisième enfant de la tribu des Kril du village des Ka-Kril. Son père était un grand chasseur et sa mère était une grande pêcheuse. Les sœurs de aînées de Gurth apprenaient les deux arts et choisiraient leur voie après leur talmart. Pour Gurth, le chemin de la vie était tout tracé : il ferait comme ses sœurs, comme ses parents, comme les parents de ses parents avant eux. Et Gurth était heureux ainsi. Il avait une vie simple et facile à comprendre.
À l’âge de huit ans, il était déjà très habile pour pêcher les poissons des rivières et chassait déjà aussi bien qu’un adulte.
À l’âge de quinze ans, il était prêt pour son talmart : une année à vivre seul dans la nature, l’épreuve qui permettait de montrer au reste de la tribu qu’on devenait un adulte.
Gurth partit de la tribu, armé de sa seule lance, récitant le poème promettant de ne revenir qu’une fois le cycle planétaire complété ou de nourrir la nature de ses restes s’il échouait.
Gurth était un jeune homme doté d’un physique fort grâce à ses parents. L’année qui passa renforça Gurth au point qu’il serait le plus grand et le plus fort quand il rentrerait dans sa tribu. Il pourrait s’accoupler avec celle qui lui plairait. Il avait déjà jeté son dévolu sur la belle Cyrèn. Elle avait eu l’air de l’apprécier réciproquement avec son départ.
Son talmart prenait fin dans dix nuits. Gurth avait hâte et avait déjà commencé son voyage retour. Il avait mille fois rêvé son retour parmi les siens. Si sa survie n’avait pas été aussi difficile qu’il l’avait appréhendé, grâce aux enseignements de ses parents, Gurth avait beaucoup souffert de la solitude. Il avait été entouré depuis son plus jeune âge du reste de la tribu et du village, des dizaines de personnes qui vivaient en harmonie, parlaient, riaient, chantaient, dansaient ensemble. Une année à vivre seul, à n’avoir que l’écho comme seule réponse à sa voix, à chanter seul, une année complète et Gurth avait perdu l’habitude d’utiliser sa voix. Ils se demandait même parfois s’il parlait encore la langue de sa tribu. Ses nuits commençaient à être agitées. Il s’inquiétait de l’accueil qu’il recevrait. Ces gens qu’il n’avait pas vus depuis une année semblaient ne plus être que le fruit de son imagination.
Plus qu’une nuit.
Sur un promontoire, adossé à une roche, Gurth contemplait en direction de son village et voyait les lueurs de son foyer. Il admirait aussi les étoiles. Elles avaient été sa seule compagnie. Il les connaissait par cœur et aurait pu les redessiner les yeux fermés. Gurth glissait dans le sommeil, ce moment où les images de ses rêves se confondaient avec le monde réel, quand le ciel s’éclaira comme en plein jour. Une détonation suivit.
Dans les airs, au dessus de son village, volaient des lumières, comme des lucioles de feu, mais beaucoup plus grosses. Les flammes au sol se reflétaient sur leurs corps métalliques.
Gurth bondit. En se dépêchant, il pourrait y être avant l’aube. Il hésita. Rentrer trop tôt du talmart était un signe d’échec, il ne pouvait pas échouer à quelques heures du but. Mais ce qu’il voyait l’inquiétait au plus haut point. Il sentait son cœur se serrer dans sa poitrine et ses entrailles se tordre de douleur. Il pensait à ses parents, ses grandes sœurs, ses petits frères, et Cyrèn.
Son cœur l’emporta sur le reste. Il dévala son promontoire et courut en direction de son village.
Poussé par l’inquiétude et la peur, Gurth courut sans relâche. Le jour se levait à peine quand il vit l’épaisse et noire fumée qui s’élevait de son village, bien au-dessus de la canopée. D’autres explosions avaient retentit dans différentes directions, Gurth savait qu’il s’agissait des autres villages, des autres tribus.
Malgré la fatigue et la douleur de ses muscles, Gurth continua.
Il arriva aux alentours de son village en milieu de matinée. La fumée s’était dissipée et le feu avait cessé, mais le mal était fait. La forêt qui protégeait le village était détruite sur une grande distance, plus grande que ce que les gens du village aurait pu abattre en un cycle.
Gurth resta tapis en lisière de cette immense plaie. Il surveilla. Les lumières étaient bel et bien des vaisseaux spatiaux comme ceux que décrivait les conteurs dans les anciennes légendes du village. C’était ainsi qu’ils étaient tous arrivés sur cette planète. Mais les vaisseaux qui volaient au-dessus de lui étaient inamicaux. Des gens en avaient débarqué et, habillés d’armures sombres et d’armes étranges, ils utilisaient des engins pour détruire la forêt.
Gurth en entendit deux discuter mais il ne comprit pas leur langue.
Les règles des villages, des tribus, interdisaient formellement de tuer un autre être humain. C’était un crime qui était puni de mort. Gurth n’avait jamais eu de tel sentiment envers un semblable jusqu’à présent, mais ces gens qui venaient sur sa planète et détruisaient tout insufflaient dans son cœur une colère si violente et imprévisible, qu’il se contint difficilement. Mais Gurth n’était pas idiot. Il vivait peut-être dans la nature sans savoir utiliser les machines, mais il savait réfléchir. Personne en pouvait survivre une année seul dans la nature sans réfléchir.
Gurth se calma, étouffant les pulsions qui lui serraient la gorge. Il fallait attendre. Attaquer ainsi en plein jour signifiait mourir immédiatement. Et il ne devait pas mourir sans savoir ce qu’était devenue sa tribu.
Il longea cette lisière de forêt en faisant bien attention à n’être pas vu, et rejoignit l’endroit le plus proche de son village, ou ce qu’il en restait. Des dizaines de maisons qui le composait, il ne restait que des ruines fumantes.
La nuit tombée, les envahisseurs sombres devinrent moins nombreux. Ils étaient pour la plupart repartis sur le gros vaisseau qui flottait dans le ciel loin au-dessus.
Gurth attendit qu’un des gardes passe près de lui pour commencer à assouvir le feu de sa colère quand on posa une main sur sa bouche et une sur son épaule, en le tirant en arrière, avec une force mêlée de délicatesse. Gurth se retourna près à égorger cet attaquant, mais s’arrêta aussitôt en voyant les yeux de Cyrèn.
Elle lui fit simplement signe de la suivre.
Plus loin, à l’abri des soldats, Cyrèn expliqua que toute la tribu avait été décimée. Elle ne s’en était sortie que grâce à la chance. Elle était partie la veille pour son talmart, mais avait immédiatement fait demi-tour en voyant ce qu’il se passait. Elle était arrivée trop tard. Tout le village avait été anéanti.
Gurth resta un moment immobile, assommé par cette nouvelle. Plus jamais il ne reverrait ses parents, ses sœurs, ses frères, ses amis.
Gurth pleura beaucoup cette nuit. Il lui semblait avoir tout perdu. La fatigue des derniers jours et le poids du deuil l’emportèrent dans un sommeil agité qui dura près d’une journée complète. Cyrèn crut l’avoir perdu lui aussi.
Quand Gurth se réveilla, il était déterminé. Ils devaient attaquer ces assassins et leur faire payer leurs crimes. Cyrèn objecta qu’il ne fallait pas tuer d’humains, c’était la règle. Gurth ne voulut rien savoir. Ces gens n’avaient pas eu tant de scrupules. Cette règle ne s’appliquait qu’aux gens de leur planète.
Le seul moyen de faire repartir ces gens d’où ils venait était de les faire fuir, de les traquer comme des proies, de devenir leur cauchemar. Cyrèn accepta de suivre Gurth.
Malheureusement, le combat n’eut même pas lieu. À peine les deux adolescents furent-ils sortis de la forêt que des drones les détectèrent et leur tirèrent dessus avec des rayons lumineux. Gurth et Cyrèn parvinrent en éviter deux ou trois, mais furent rapidement touchés. Ils s’endormirent sur le champ.
À leur réveil, ils se trouvaient dans une pièce sombre faite de métal froid. Cyrèn effrayée s’était blottie contre Gurth. Celui-ci avait plusieurs fois rêvé d’un tel moment, mais dans des circonstances bien moins tragiques.
Un soldat arriva bientôt devant leur porte. Il parla mais sa langue était incompréhensible. D’autres soldats entrèrent dans la cellule. Deux d’entre eux attrapèrent Cyrèn et l’attirèrent au dehors. Celle-ci se débattit sans parvenir à se défaire de leur prise. Les deux autres soldats tournaient encore autour de Gurth. C’était un primitif pour eux, mais sa carrure impressionnait. Impatient, celui qui avait ouvert la cellule aboya quelque chose. Les deux autres utilisèrent des bâtons pour piquer Gurth. La violente sensation de douleurs et de picotements mêlés disparut en même temps qu’il perdit connaissance.
Gurth se réveilla groggy. Des lumières clignotaient de manière stressante et un son strident se répétait sur le même rythme. Gurth se trouvait dans une sorte de cercueil métallique qui comportait un hublot au niveau de son visage. Il parvint à en pousser le couvercle et à se redresser. À côté de lui, un autre cercueil. Gurth reconnut le visage de Cyrèn endormie.
Il tentait avec difficultés de sortir de son réceptacle, manquant de forces après un long sommeil, et y parvint en tombant à moitié sur la boîte contenant Cyrèn. Il y avait des boutons sur le couvercle. Gurth appuyait dessus erratiquement sans effets apparents quand la porte de la pièce s’ouvrit avec fracas. Deux hommes portant combinaisons et casques entrèrent, pointant des fusils sur Gurth. Celui-ci leur aurait sauté à la gorge s’il en avait eu la force, mais ils sentait tous ses muscles aussi faible que les jeune lianes de l’année.
Les gens baissèrent immédiatement leurs armes en voyant Gurth. L’un deux portant la main à son épaule et dit quelque chose que Gurth ne comprit pas. Puis il s’approcha, bras tendu, paume de main apparente, comme pour apaiser Gurth. Il continuait de parler, appuyant plusieurs fois sur son épaule. Soudain Gurth comprit.
« Il faut évacuer. Le vaisseau va bientôt se disloquer. Vous allez mourir si vous restez. »
Gurth répondit qu’il ne partirait pas sans Cyrèn, qu’il ne l’abandonnerait pas.
Celui qui avait parlé eu l’air de comprendre cette réponse. Il s’approcha du cercueil et examina l’écran.
« Il y a une cryo capsule occupée, cap’ ! Le survivant ne veut pas partir sans elle. Y a une gamine dedans. Qu’est-ce qu’on fait ? … Ok ! »
L’homme fit signe à son homologue de venir l’aider. Le second s’approcha et pianota sur le tableau de bord de la capsule.
« Si on la réveille maintenant, c’est risqué pour elle ! intervint-il.
— On n’a pas le choix ! répondit le premier. Misa arrivera bien à faire des miracles ! Allez ! »
L’autre soupira puis pianota une nouvelle fois sur les touches. Le couvercle bondit de quelques centimètres dans un fort bruit de succion puis glissa vers le bas. Gurth passa la main sur le front de Cyrèn. Elle se réveilla en toussant violemment.
Munch lui brossa rapidement la situation. Panlo et Gurth aidèrent Cyrèn à se relever puis à sortir de la capsule.
« Perdons pas de temps ! ordonna Munch, en passant le bras de Gurth sur ses épaules. Pan’, tu t’occupes de la fille ! »
Tous le monde put rejoindre le vaisseau en un seul morceau, avant que l’autre ne se désagrège entièrement. Malheureusement, la décongélation expresse de Cyrèn ne lui avait pas réussi. Misa, la doc du bord, dut la replonger en cryosommeil pour la stabiliser. Le choc avait été trop violent pour son corps. Il fallait espérer que cela suffirait à la remettre en état.
Après avoir reçu, un signal de détresse étrange, j’ai fait changer la trajectoire. Vous imaginez bien comme Munch a râlé. Nous avons trouvé un vaisseau fantôme, vide, avec seulement deux signes de vie. Gurth et Cyrèn. De retour à Dela-VI, Gurth et Cyrèn ont été accueillis comme des réfugiés. Leur civilisation a été complètement rasée par des pirates venus s’accaparer du minerai précieux illégalement. Gurth s’est vu attribué une petite pension pour l’aider à s’intégrer dans la société. Cyrèn a pu être réveillée, mais sa décryogénisation éclair au moment de l’évacuation lui a laissé de lourdes séquelles. La pauvre gamine a dû être placée en rééducation dans un hôpital spécialisé dans les traumatismes post cryogéniques.
Gurth est resté un temps avec elle pour l’accompagner, mais se voyant incapable de l’aider et la rééducation coûtant beaucoup plus que sa pension ou les salaires de misères qu’il pouvait espérer avec les boulots non-qualifiés qu’on lui propose, il m’a demandé à intégrer l’équipe pour gagner un peu plus. Il espère impatiemment le rétablissement de Cyrèn, mais la voir dans cette état le pèse.
Et je sais très bien qu’il a intégré l’équipage pour se venger de ces pirates.
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