Cet épisode est la suite directe de 419 — Raisonnement solide
937 mots
C’est étrange parfois comme le temps semble se dilater ou ralentir à l’excès. Les moments agréables passent en un claquement de doigts, quand les plus ennuyeux ou les plus difficiles s’étirent en donnant l’impression que les secondes sont des heures.
De manière complètement paradoxale, je vis les deux sensations en même temps.
J’ai la désagréable impression que l’équipe partie en éclairage met une éternité à revenir à bord, alors que le vaisseau qui nous accoste s’approche beaucoup trop vite.
« Le sas est refermée », m’annonce Emty.
La radio grésille. La voix de Munch retentit à mon grand soulagement.
« C’est bon, on est tous là !
— Accrochez-vous à ce que vous trouvez, ça va secouer ! », je leur dis.
Un regard à ma navigatrice me confirme qu’elle a déjà programmé un plan de fuite. Je commence ma manœuvre de désarrimage du vaisseau faussement en détresse et engage les moteurs. Cette vieille carcasse qui nous trimbale n’a pas grand-chose dans les entrailles, mais elle va devoir tout donner si nous voulons nous en sortir. Je dois encore nous éloigner un peu de l’épave avant de pouvoir mettre plein gaz, sinon la réverbération de la chaleur risque d’endommager notre carlingue.
« Ils déploient un harpon quantique ! » s’écrie Emty.
Tant pis. Plus le temps d’attendre. Je pousse la commande des moteurs à fond. J’aimerais être calme et serein, mais c’est clairement pas le cas. Le vaisseau pirate qui essaie de nous aborder est immense. C’est une forteresse. Au moins vingt fois comme nous. En vitesse pure, je n’arriverai pas à le battre. Il faut la jouer plus fine.
La manœuvre est simple, en théorie. Il me suffit juste de glisser le long de son fuselage jusqu’à l’empennage, de sortir juste à temps pour pas nous faire griller dans la trace de ses moteurs, une fois dans son dos, passer en vitesse subluminique pour atteindre la planète ou le soleil le plus proche, s’en servir de fronde gravitationnelle vers une autre étoile, pas la plus proche pour éviter de laisser une piste trop évidente, puis trouver de quoi se planquer quelque part. À partir de la fronde gravitationnelle, je m’inquiète pas trop. Emty gère ça mieux que quiconque, je peux suivre ses indications les yeux fermés. Ce qui m’inquiète, c’est tout ce qu’il faut faire avant.
Particulièrement parvenir à glisser le long de leur fuselage sans s’éclater dessus. Mais rester tout près d’eux est la seule manière d’éviter d’être pris dans leur rayon tracteur. S’il leur harpon nous saisit, c’en est fini. Et je préfère pas savoir le ramassis de cinglés sanguinaires à bord de ce vaisseau.
« Plus bas, plus bas ! »
Emty voit l’autre vaisseau s’approcher depuis son hublot et ne peut s’empêcher de me prévenir comme elle peut. Moi aussi, je l’ai vu, je fais ce que je peux, mais on dirait qu’ils ont compris ma manœuvre et pivotent pour me prendre en défaut.
J’ai juste le temps de crier dans l’intercom :« On se cramponne ! » que je tire la commande des gaz pour piler, tout en actionnant les moteurs latéraux pour m’éloigner de ce monstre qui essaie de nous percuter.
En même temps, ils ont raison. C’est le plus simple pour se débarrasser de nous. S’ils nous touchent, ça ne leur fera qu’une simple rayure sur la carrosserie alors que nous, ça va nous déchirer, avec la perte d’oxygène, on y passera tous rapidement. Mais suffisamment lentement pour entendre Munch me reprocher encore une dernière fois que j’aurais pas dû répondre à ce signal de détresse. Merde, je supporterais pas de mourir comme ça.
Notre vaisseau ne ralentis pas assez vite. Nous fonçons droit sur une des tourelles. Je tente un tonneau.
Je parviens esquiver l’obstacle. Emty soupire de soulagement, avant de jurer.
« Ils nous ont accrochés ! On est dans leur rayon. »
Comme un poisson qui vient de mordre à l’hameçon et essaie de casser la ligne du pêcheur, je tente de me défaire de leur treuil, je coupe les gaz, les remets, change de trajectoire, essaie toutes les manœuvres possibles que je connais, mais rien n’y fait. Leur truc est d’une puissance faite pour attirer les vaisseaux bien plus gros que le nôtre. Ça sert à rien que je m’énerve.
Je grince des dents. Je n’aime pas perdre. Encore moins quand il en va de la vie de mon équipage, mais j’ai fait tout ce que je peux.
« À tout l’équipage, nous sommes pris dans le rayon tracteur du vaisseau pirate. Nous allons bientôt entrer dans leur soute. Après cela, je ne sais pas ce que nous allons devenir. »
Je lâche le bouton d’émission, le temps de retrouver mon souffle et mes mots.
« Je vais pas me laisser flinguer si facilement ! » lance Munch.
La réaction de cet enfoiré entêté ne m’étonne même pas. Mais soudain, un espoir apparaît dans mon esprit.
« S’ils voulaient se débarrasser de nous, ils l’auraient déjà fait, je lui dis. On serait déjà de la poussière stellaire. Ils doivent croire qu’on a quelque chose ou qu’on sait des trucs qui les intéressent. Il faut jouer sur ça, c’est notre seul moyen de pas y passer de suite. Si tu tires le premiers, ils riposteront. Laisse-moi gérer les choses avec Misa, ok ? »
Munch met quelques secondes à répondre, mais finit par accepter. Il sait que j’ai raison, et il sait que toute laconique qu’elle est, notre docteur de bord est celle qui parle le mieux de nous tous.
Encore une fois le temps se dilate le temps que nous soyons avalé par l’immense vaisseau pirate.
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