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Il y a des jours, la vie est encore plus improbable que la fiction.
J’aurais pu écrire une nouvelle de science-fiction, de fantastique, de fantasy ou autre. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, c’est une Odyssée que je vous raconte, et si la forme en est romancée, le fond en est parfaitement authentique.
Parfois dès qu’on pose le pied par terre, dès qu’on ouvre les yeux même, on sent que la journée va être longue, compliquée, difficile à tenir moralement pour ne pas tout envoyer bouler.
Pour notre héros du jour, appelons-le Ulysse, c’est exactement ce qu’il s’est passé. Dès le réveil, un poids sur les épaules, désagréable sensation, l’oppressait, sans qu’il en sût la raison claire, l’impression que le sort avait décidé de jouer avec lui.
À l’heure de partir, il enfourcha son fidèle destrier, depuis près de quinze années son compagnon d’aventure urbaine et vélotafeuse. Depuis quelques jours déjà, sa monture montrait d’étranges signes de dysfonctions, particulièrement aux démarrages, en appuyant trop fort sur les pédales, les vitesses sautaient. Ulysse aurait dû vérifier, plutôt que de remettre à plus tard. En traversant une des plus grosses artères de la ville, les vitesses sautèrent une fois de trop. Le dérailleur se prit dans les rayons de la roue arrière et se tordit, stoppant net notre héros dans sa course et tout espoir de continuer son périple.
La conclusion était simple : impossible de réparer sur place. Ulysse laissa son fidèle compagnon à deux roues sur un arceau libre et se résigna à devoir marcher le bon dernier kilomètre et demi jusqu’à sa destination, ressassant l’idée que, vraiment, la marche, c’est naze tellement c’est plus lent que le vélo.
* * *
La journée passée, Ulysse savait que le voyage retour, tel celui vers Ithaque, serait interminable. Il ne s’imaginait pas à quel point.
Piéton par la force des choses, il devait se résoudre à prendre les transports en commun. Plus précisément, le tram. Habituellement, moyen de transport fiable, quoique plus lent que sa bicyclette, le réseau de tramways de la ville se voyait affecté par une maladie estivale récurrente : les travaux d’entretien. Cette maladie bloquait une bonne partie du réseau au cœur de la ville, entraînant nombre de lenteurs, de détours et de stress pour tous les voyageurs.
Heureusement pour notre héros, la ligne qu’il devait emprunter semblait bénéficier d’une protection divine et ne subissait pas les affres des travaux. Il avait simplement besoin, pour rejoindre son doux foyer, de changer de ligne après la zone en travaux.
Le poids de la journée, des tracas, de la fatigue et la chaleur humide qui écrasait la ville, lui firent se rendre compte quelques secondes trop tard que son embarcation du moment voguait vers les mauvais horizons. Cette erreur de navigateur novice plongea un peu plus Ulysse dans l’abysse du mécontentement. Pas grave, tenta-t-il de se rassurer, prochaine escale, je descends et je fais demi-tour, ce ne seront que quelques minutes de perdues.
Si dit, sitôt fait. Ulysse brava les passagers pressés et autres touristes pour changer de quai, puis attendit son prochain transport. Il s’arrêta ensuite à la station à laquelle il aurait dû descendre plus tôt. Il traversa une nouvelle fois les voies pour rejoindre le bon quai, puis attendit la navette qui l’amènerait à bon port.
Éventuellement (comme disent les Anglais, ou plutôt comme le disent les Français, en fait).
La nouvelle rame arriva, s’approcha, accosta. Ulysse entra et s’installa, à nouveau serein. Pour résister aux appels des sirènes tentatrices, il s’était muni de son casque et écoutait fort la musique. Malgré cela, il se rendit compte que quelque chose n’allait pas. Le tram mettait trop de temps pour repartir. Il ôtait son casque pour écouter son environnement, à l’affût, quand le véhicule se mit en branle. Pourtant quelque chose n’allait pas. Il reprenait le mauvais itinéraire, celui-là même que notre héros avait pris par erreur. Ulysse, incrédule, se demandait s’il rêvait ou si les dieux, dans leur colère et leur sadisme, avaient choisi de jouer avec lui.
La conductrice du tram annonça, confuse, qu’elle venait de se tromper de direction (notre héros ne savait même pas que ce genre de chose pouvait arriver quand l’embarcation suivait des rails), mais que bien incapable de s’arrêter et faire marche arrière pour corriger la trajectoire, elle devait aller presque au bout de la ligne pour pouvoir faire demi-tour.
Ulysse se sentait maudit. S’il n’avait pas été si distrait, il n’aurait rien vécu de tout ceci. Il eut une pensée pour sa Pénélope et ses enfants, Télémaque et Télélinux, qu’il ne reverrait peut-être plus jamais, en raison de la folie des dieux.
Arrivant à la station suivante, celle à laquelle il était déjà descendu, notre héros se demanda s’il devait une nouvelle fois descendre et faire demi-tour, mais repensant à Sisyphe qui répétait encore et encore les mêmes gestes pour rien, il préféra rester dans le tram. Il craignait de revivre encore et encore cette boucle sans ne plus jamais pouvoir en sortir, devant attendre la mort ou la folie pour être délivré de ce mauvais tour que le destin lui jouait.
Quelques stations plus loin, celle où ils allaient pouvoir enfin repartir vers leur destination originelle, la conductrice intima l’ordre à tous les passagers de descendre, de changer de quai et d’attendre qu’elle eût manœuvré à quelques dizaines de mètres de là, avant de pouvoir remonter dans l’exacte même rame et repartir. L’incompréhension matinée d’amusement para les visages des voyageurs compagnons de notre héros. Tous s’exécutèrent sans rechigner, comprenant que cela ne ferait que rapprocher la fin de ce calvaire.
L’embarcation vide s’éloigna, puis changea de voie en s’approchant de nouveau puis s’arrêta à quai. Tout le monde remonta à l’intérieur avec un certain soulagement. Le tram repartit. La conductrice continuait de s’excuser régulièrement, passant les stations sans s’arrêter pour rejoindre celle où elle pourrait récupérer la route correcte. Cependant, l’embranchement ne lui permettait pas de continuer directement sur sa ligne originelle. La capitaine de cette galère devait à nouveau s’arrêter, faire descendre tout le monde, les faire changer de quai, pour ensuite les faire remonter et enfin repartir vers Ithaque.
Ainsi fut fait.
Ses compagnons de galère et Ulysse lui-même ne souriaient plus. Le gag de répétition n’était pas drôle, la chaleur et la fatigue de la journée pesaient sur les esprits. Chacun n’attendait plus qu’une chose : que ce voyage reprît son cours au plus vite puis touchât à sa fin.
Le tram s’arrêta une nouvelle fois devant eux, ils s’engouffrèrent, fébriles, dans son ventre, attentif à toute nouvelle annonce. Mais la bête s’élança, mollement d’abord. C’était comme si chaque personne en son sein retenait sa respiration. Une fois la rame sur les bons rails, la bonne trajectoire, dans la bonne direction, tout le monde se détendit, soulagé. Ils s’en étaient sortis.
L’embarcation continua sa route comme si rien ne s’était passé d’extraordinaire. Chacun reprenait son rythme, regardant son communicateur ou discutant avec ses amis.
Plusieurs arrêts passèrent.
Quand soudain, la conductrice annonça qu’elle s’arrêtait là pour faire une dernière fois demi-tour. C’était un terminus improvisé. Les voyageurs, déprimés et incrédules, sortirent une nouvelle fois, la dernière, de cette rame, qu’ils virent ensuite avancer pour changer de voie puis repartir d’où elle venait, d’où ils venaient tous.
Sur ce quai, qui n’était celui de personne, les gens se sentaient comme prisonniers des limbes, entre deux mondes. Ils avaient le choix de partir, marcher encore longtemps, pour ceux qui le pouvaient, et rejoindre tant bien que mal leur destination. Le prochain transport était annoncé avec plus de quinze minutes d’attente. Certains pesèrent le pour et le contre, se demandant s’il valait mieux partir de son côté ou attendre, courant le risque que le temps fût plus long qu’annoncé, voire que le tram suivant n’arrivât jamais.
Ulysse, à bout de forces, préféra miser sur la patience, comme tous ses autres compagnons.
L’attente fut longue, le temps semblait s’étirer pour le plus grand amusement des dieux qui avaient mis en œuvre ce jeu sadique. Qu’avaient-ils encore en réserve pour tourmenter leurs victimes ?
Enfin, la rame arriva. Ce fut presque dans un silence de mort que les compagnons l’investirent. Ils s’attendaient eux aussi, à chaque instant, à ce qu’une nouvelle péripétie les éloignât de l’issue de leur périple.
Mais rien ne se passa d’étrange ni de spécial.
Les stations passèrent l’une après l’autre. Le tram continua sans soucis jusqu’à son terminus. La malédiction était levée. Les voyageurs libérés.
Ulysse marcha jusqu’à son palais avec l’impression d’avoir erré pendant de longues années. Pourtant, il savait qu’il devrait bientôt repartir. Son compagnon d’infortune était quelque part, loin, au cœur de la ville, blessé, dans l’attente de l’aide qu’Ulysse lui avait promise.
Je tiens à préciser que je ne tiens pas du tout rigueur à la conductrice du tram qui s’est planté de route. Elle est humaine, les erreurs, ça arrive, elle s’est excusée bon nombre de fois sur le trajet et n’a fait que suivre la procédure pour les manœuvres et le terminus surprise.