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  • 251 — [NMN2017] Nouvelle n°10 – Les quatre bandits

    Malgré le NaNoWriMo toujours en cours et une semaine qui voit déjà la publication d’une autre de mes nouvelles Les petits enfants dans le Labos des Éditions Walrus, je suis toujours à fond (normalement).

    Cette semaine, c’était une phrase de Vincent B. choisie par ma co-marathonienne.


    « La deuxième bouteille est tombée. Les tensions baissent, les voix montent. Ça commence à être intéressant. »

    Skörn venait de faire son rapport à sa mère et retournait à son poste. De l’extérieur, la lumière vacillante des centaines de bougies faisait danser les ombres des quatre hommes à travers les carreaux. La neige était haute. Skörn était collé à une fenêtre. Il regardait ces gens si redoutés occupés à lever leur verre pour passer une soirée de détente paisible.

    Freyja rappela l’enfant et lui intima l’ordre de revenir à la maison. Elle chuchotait, de peur de se faire entendre. Après tout, les guerriers qui buvaient à la taverne étaient les quatre pires bandits du pays. Ils avaient ravagé nombre de bourgades, pillé autant de maisons et tué un à un leurs occupants. Pourquoi avaient-ils décidé d’épargner ce village et ses habitants étaient encore un mystère, mais la jeune mère ne voulait pas risquer davantage de réveiller leur colère en laissant son fils de cinq ans jouer les espions à travers la fenêtre.

    « Alors que font-ils ? demanda Ragnar, le mari de Freyja, quand celle-ci entra dans leur maison en traînant Skörn par la main.

    — Ils boivent. Que veux-tu qu’ils fassent ? Quant à toi, petit homme, ajouta-t-elle à l’intention de son fils, tu vas te coucher immédiatement ! »

    Ragnar était inquiet, comme l’était chaque personne du village. Il fallait agir. Ces quatre bandits allaient mettre le village à feu et à sang s’ils les laissaient faire. Pourtant, personne n’avait eu le courage de les arrêter ni de les empêcher d’entrer dans la taverne à leur arrivée. Quand il pensait à Hilda, sa nièce, toute seule avec ces brutes, parce que son père était parti trois jours à la ville pour le marché… Il ne pouvait que s’inquiéter pour elle et le risque qu’elle courait en étant en première ligne.

    Freyja revint de la chambre où elle venait de border Skörn.

    « Qu’est-ce que tu as en tête ? » lui demanda-t-elle.

    Elle le connaissait bien et voyait quand il préparait quelque chose qui était soit idiot, soit dangereux, souvent les deux en même temps.

    « Je ne peux pas laisser Hilda seule plus longtemps avec ces bandits. Ils ont pillé et décimé des dizaines de villages, imagine ce que risque ma nièce…

    — Et le reste du village ! ajouta Freyja. Qu’est-ce que tu comptes faire ? Tu n’es qu’un bûcheron. Ce sont des combattants aguerris. Et ils sont quatre.

    — Il faut que j’arrive à rassembler les hommes du village. À nous tous, nous devrions pouvoir les forcer à partir.

    — Pour qu’ils reviennent dans plusieurs jours, de nuit, et mettent le feu à toutes les maisons pendant que tout le monde dort ? Tu n’y penses pas !

    — Tu préfères que nous les laissions faire ? Je sais que c’est dangereux, mais si nous n’agissons pas, nous risquons gros, très gros. »

    Freyja se rembrunit. Il n’y avait pas beaucoup de solutions pour se débarrasser de ces dangereux intrus, pourtant les attaquer de front, même en grand nombre, risquait de coûter la vie à quelques-uns des hommes du village, voire tous. Et Freyja ne pouvait pas accepter que quiconque meure de cette manière.

    « Je vais m’en occuper, dit-elle simplement.

    — Qu’est-ce que tu as l’intention de faire ?

    — Je ne sais pas encore. Je vais voir avec mes sœurs et les autres femmes. Je suis sûre que nous trouverons une solution. »

    Ragnar soupira. Il ne voulait pas laisser sa femme se jeter dans les griffes de ces tueurs sanguinaires dont la réputation les précédait de si loin, pourtant il n’avait pas vraiment le choix. Il savait que son épouse ne l’empêcherait d’aller se battre sans avoir testé, elle, une solution plus subtile.

    Freyja embrassa son mari, qu’elle sentit crispé. Elle savait qu’il s’inquiétait déjà mais il fallait qu’elle fasse quelque chose.

    La jeune femme alla frapper à la porte de sa grande sœur, Helena. Quand elle lui ouvrit, Freyja vit que Kirsten, une autre de ses sœurs, était là aussi.

    « Je suis contente de vous trouver ensemble.

    — Ulrik est parti avec Ørjan pour réunir les hommes du village. Ils veulent agir contre les bandits. Mais même s’ils sont à vingt contre quatre, j’ai peur qu’ils n’y arrivent pas. On dit que ce sont des fils de Dieux qui ont été bannis du Valhalla. C’est pour se venger de leurs parents qu’ils mettent le monde à feu et à sang.

    — Ne dis pas n’importe quoi, Kirsten, coupa Freyja. Ce sont des bandits, c’est tout. Mais si nos hommes y vont, ils risquent de ne pas en revenir. Et si ce ne sont pas nos maris qui mourront ce soir, ce seront ceux nos amies. Il est hors de question de laisser faire cela. Je le refuse.

    — À quoi penses-tu, alors ? »

    Freyja sourit avec cet air espiègle que ses sœurs lui connaissaient bien.

     

    Vingt minutes plus tard, neuf femmes du village marchaient dans la neige tassée vers la porte de la taverne. Freyja avait réussi à convaincre ses amies de la suivre dans son plan fou.

    La porte de la taverne s’ouvrit et d’un coup le silence se fit. Les quatre bandits fixaient l’entrée, le regard prêt à foudroyer les intrus qui gâchaient la fête. Il y avait déjà huit cadavres de bouteilles sur la table et peut-être d’autres au sol. Quand les quatre virent que les importuns n’étaient en fait que des femmes, leurs fronts se détendirent et leurs sourires s’étirèrent. Les hommes du village étaient-ils si lâches qu’ils envoyaient leurs épouses comme offrandes pour les épargner de leur colère ? Ou peut-être bien ces femmes venaient-elles d’elles-mêmes pour goûter à autre chose qu’à de mous bûcherons ou pêcheurs. Ils n’en savaient rien et s’en fichaient. Les quatre bandits ne voyaient que le bon temps qu’ils allaient prendre avec des belles donzelles.

    « Hé là ! Mignonne ! Ramène-nous donc encore quelques bouteilles que nous puissions partager avec les nouvelles clientes. Et vous, mes chéries, venez donc vous asseoir près de nous pour nous réchauffer. C’est vrai qu’il fait froid dans votre contrée ; à tel point que le feu et l’alcool ne suffisent pas ! Venez ! Venez ! Approchez-vous »

    Freyja entra la première et s’approcha de celui qui avait parlé, le chef, vraisemblablement. Elle se forçait à soutenir le regard du bandit, se concentrant pour ne pas trembler de peur, se demandant ce qu’il lui avait pris de faire une chose pareille. Il y eut un moment de flottement dans les rangs composés de ses sœurs et amies, mais celles-ci entrèrent enfin en voyant Freyja au milieu de la pièce, seule, à quelques pas des crapules. Aucune d’elles ne pouvait la laisser ainsi avec quatre des pires hommes du continent.

    Hilda arriva avec de nouvelles bouteilles. Elle blêmit en voyant que presque toutes les femmes du village de moins de quarante ans étaient là. Étaient-elles devenues folles ? Elle ne savait pas comment elle avait pu rester en vie jusqu’ici ni même avoir reçu de main aux fesses ou pire. Pourquoi donc les autres venaient ici ? C’était comme si des poules étaient allées de leur plein gré dans le terrier du renard.

    « Est-ce que tu peux nous apporter des gobelets aussi, Hilda, je te prie ? » demanda Freyja le plus posément qu’elle put.

    Sa voix chevrotait quelque peu, mais personne n’avait semblé s’en rendre compte.

    Hilda acquiesça à la demande de sa tante par alliance et repartit derrière son comptoir après avoir posé quatre nouvelles bouteilles sur la table. Toutes les femmes étaient déjà assises de manière à ce que chaque bandit fût entouré de deux d’entre elles.

    Un étrange silence se fit. Hilda en fut étonnée car, depuis que ces rustres étaient entrés dans son commerce, ils n’avaient pas arrêté de discuter, de débattre, de s’engueuler, de rire trop fort, mais jamais le silence n’avait duré plus qu’un claquement de doigts. Elle s’empressa d’amener les gobelets de peur que l’absence de bruit ne déclenche la colère des indésirables invités.

    Aussitôt posés sur la table, les gobelets furent remplis jusqu’à ras bord et les discussions reprirent. La serveuse n’en revint pas du changement. Les bandits ne hurlaient plus, ils parlaient, certes fort, mais de manière beaucoup plus modérée que jusque-là.

    « Que venez-vous faire par ici, mes jolies ? demandait l’un.

    — Vous cherchez la compagnie de vrais hommes ? demandait un autre.

    — C’est très plaisant de pouvoir se détendre avec d’autres que ces trois-là, disait un troisième. Ils ne parlent que de la même chose et se battent toujours pour savoir lequel a raison, alors que c’est moi. C’est toujours moi. Vous savez pourquoi ? Parce que je suis le plus intelligent des trois. »

    Le quatrième commença à élever la voix pour contredire ce troisième si prétentieux, mais une des femmes qui l’entouraient, voyant le danger venir, réussit à le faire changer de sujet et il oublia cette querelle débutante.

    Les conversations allèrent bon train. Les brutes s’étaient adoucies et cherchaient à passer pour de gentils garçons face à ces jolies femmes venues d’elles-mêmes à leur rencontre. Hilda n’en revenait pas.

    Les bouteilles continuaient de se vider. La serveuse allait bientôt manquer de stock. Elle n’espérait même pas être payée et se demandait s’il valait mieux être ruinée ou morte.

    Soudain, alors qu’elle descendait à la cave pour la neuvième ou dixième fois — elle ne savait plus —, elle entendit du fracas dans la salle. Elle remonta précipitamment l’escalier et sursauta presque en voyant les quatre seuls hommes de la taverne affalés sur la table. Les femmes se relevaient en soupirant fort de soulagement.

    « J’ai cru qu’on n’y arriverait jamais ! lança Helena.

    — Moi non plus ! répondit Freyja. Ils sont vraiment coriaces !

    — Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demanda Hilda, abasourdie.

    — Les remèdes de Grand-Mère Ingrid font toujours des miracles, répondit Freyja. Pendant que l’une de nous occupait son bandit, l’autre versait de la décoction spéciale insomnie dans les gobelets de ces idiots… Kirsten, va chercher nos hommes. C’est à eux d’agir maintenant que le plus dur a été fait. Hilda, tu as de la corde ou quelque chose comme ça, pour qu’on les attache d’ici là ? Ce sont des forces de la nature, je ne sais pas combien de temps l’effet de la potion durera. »

    La serveuse redescendit à la cave et en remonta bientôt avec suffisamment de corde pour lier pieds et poings de chaque bandit. Pendant ce temps, les autres avaient décroché les ceinturons portant les armes des brutes. Elles les avaient également fouillés pour s’assurer qu’ils ne cachaient pas sur eux une dague ou quelque chose qui aurait pu les aider à s’enfuir, voire pire. Elles en profitèrent pour récupérer leurs bourses, heureusement fort bien garnies. Il fallait bien payer tout ce qu’ils avaient consommé ici.

     

    Quand les hommes du village arrivèrent, ils n’eurent rien d’autre à faire que de porter les bandits profondément assoupis pour les sortir de la taverne et les déposer chacun contre un sapin. Ils y furent attachés jusqu’à ce que leur sort soit arrêté.

    Les hommes tergiversaient. Les uns voulaient les décapiter tout de suite puis enterrer les corps loin dans la forêt, les autres, trop effrayés à l’idée de voir les fantômes de ces monstres les hanter, préféraient les remettre aux autorités contre des primes si leurs têtes étaient mises à prix, mais les premiers avaient peur à l’idée que ces bandits soient un jour libérés et reviennent se venger. La discussion, dont le ton montait petit à petit, tournait en rond.

    Freyja s’énerva de ne voir aucune décision prise et, d’un éclat de voix qui résonna dans le village, ramena le silence.

    « Helena, Kirsten et moi allons trouver les autorités pour qu’elles viennent avec un juge et un bourreau. L’exécution se fera dans les règles pour que personne ne puisse rien nous reprocher. En attendant, les hommes auront pour mission de surveiller ces marauds ! Dès qu’ils se réveilleront, il leur sera de nouveau administré une décoction de Grand-Mère Ingrid, afin qu’ils n’embobinent personne en promettant monts et merveilles ou en faisant peur avec des menaces de représailles. Est-ce bien clair ?

    Le silence de la nuit répondit à sa question.

    — Je prends ça pour un oui, donc maintenant, les hommes, débrouillez-vous avec les tours de garde. Il faut toujours deux d’entre vous au minimum. Nous les femmes, nous avons suffisamment donné de notre personne, ce soir. Rentrons dans nos foyers pour nous reposer. »

    Freyja avait beau être jeune, elle donnait des ordres comme un chef militaire aguerri. Les hommes restèrent dehors, près des bandits attachés, à se regarder, penauds.

     

    * * *

    Deux jours plus tard, Freyja revenait de la ville avec ses sœurs et, comme elle l’avait annoncé, avec un juge et un bourreau. Il n’avait pas fallu beaucoup pour les convaincre de venir voir ces grands bandits, tristement célèbres dans tout le pays. Ils avaient même détaché dix soldats, au cas où la peine de mort n’aurait pas été prononcée et qu’il aurait fallu ramener quatre prisonniers à la ville.

    L’équipée arriva au village en milieu d’après-midi. Le soleil n’était déjà plus très haut dans le ciel complètement dégagé. Le vacarme des chevaux rameuta les villageois. Tous savaient ce que cela signifiait : ils allaient enfin être débarrassés de ces quatre dangereux bandits sanguinaires.

    Le juge, qui menait le cortège avec Freyja, sauta au bas de son cheval, imité par le bourreau. Toujours montés, les gardes manœuvrèrent pour encercler les prisonniers. Ceux-là n’avaient pas bougé d’un pouce à tel point qu’ils s’étaient déféqués et urinés dessus. Ils sommeillaient toujours.

    Le juge s’approcha, mais pas trop près. Même endormis, ces bandits pouvaient être dangereux. Il se tourna vers le chef des gardes et lui fit signe de venir à lui. Celui-ci s’exécuta. Le magistrat se pencha vers lui et chuchota au creux de son oreille. Freyja et le reste du village brûlaient de savoir ce qu’ils se disaient.

    Au bout de cinq minutes de palabres, le juge se tourna vers celle qui l’avait mandé. Il avait l’air très gêné.

    « Que se passe-t-il, monsieur le juge ? s’enquit Freyja.

    — Je crains de ne pouvoir juger ces personnes, madame !

    — Pourquoi donc ?

    Le juge inspira profondément, se racla la gorge et lâcha enfin :

    — Je ne sais pas qui sont ces personnes, mais il est clair que ce ne sont pas les bandits que nous recherchons. »


    Par ici pour le texte de Miki.


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  • 250 — [NMN2017] Guest [K’] – Dewey, classe 72

    Cette semaine, nous avons la chance d’avoir une nouvelle fois une guest. Cette autrice-auteure-autoresse (gardez la mention que vous préférez) a un œil plus acéré que l’homme qui valait 3 milliards (les vieux savent de qui je parle) pour la recherche des fautes et des problèmes dans les textes. Elle ne m’a pas autorisé en vous en dire plus. Sachez donc que je risque ma vie pour vous dévoiler qu’elle déteste le chocolat.

    Bonne lecture et n’hésitez pas à commenter pour donner votre avis !!


    C’est le début d’une longue histoire d’amour. Ou alors, je ne m’y connais pas ! chuchota la vieille dame avec un sourire espiègle. Passez un bon week-end, mademoiselle ! conclut-elle, amusée, avant de tourner les talons pour rejoindre la sortie de la salle de lecture.

     

    La bibliothécaire secoua légèrement la tête en signe de dénégation avant de d’attraper la pile des « retours ». Il serait bientôt l’heure du déjeuner, les ouvrages devaient être remis sur les étagères correspondantes sans tarder afin que tout soit en ordre dès l’ouverture le mardi matin suivant. Une nouvelle semaine débuterait. Une nouvelle semaine qui s’achèverait immanquablement par le passage de la vieille dame le samedi en fin de matinée, à moins de trente minutes de la fermeture. Et le départ également de celui vers qui elle avait tourné le regard avant d’être taquinée par sa dernière lectrice du jour.

     

    Et le samedi suivant arriva. Avec son lot de lecteurs.

     

    La bibliothécaire le reconnut aussitôt. C’était le jeune homme qui n’empruntait que des ouvrages d’archéologie…

    À vrai dire, elle n’y avait pas vraiment prêté attention les premières fois où il s’était présenté devant son comptoir. De nombreux étudiants, à peine plus jeunes qu’elle, fréquentaient ce lieu le samedi matin et, s’il semblait peut-être un peu plus âgé que les autres. Il n’en était qu’un parmi eux à ses yeux, noyé dans la masse des universitaires venus glaner quelques précisions pour leurs cours, leurs mémoires ou leurs thèses en cours de rédaction. Peut-être d’ailleurs était-il un tout jeune professeur. Elle ne se souvenait même plus à quel moment exactement elle avait réagi quand, pour la énième fois, il avait déposé devant elle un ouvrage issu des rayonnages supportant les cotes de la classe 72. Ni pourquoi, ce jour-là, elle avait relevé ce détail singulier. C’était le numéro de cote immédiatement supérieur à celui de l’ouvrage qu’il rendait. Après avoir consciencieusement scanné sa carte de lecteur et le code barre du recueil présenté, elle avait regardé sa silhouette dégingandée s’éloigner lentement puis disparaître complètement en franchissant la porte coulissante de la bibliothèque.

     

    Semaine après semaine, la jeune femme se surprit à attendre l’arrivée de son curieux visiteur hebdomadaire. Depuis bientôt six mois qu’elle occupait ce poste, jamais un samedi matin ne lui avait semblé aussi long. Et regarder en permanence la grande horloge ronde fixée face à son comptoir ne faisait qu’accroître l’impatience qui la tenaillait étrangement. Onze heures. Onze heures quinze. Onze heures trente. La vieille dame, elle, était déjà là pourtant. La bibliothécaire s’inquiéta sans vraiment savoir pourquoi.

     

    Il arriva enfin. Sans se hâter, il déposa sur le comptoir le livre emprunté le samedi précédent. Elle scanna l’étiquette sans oser lever les yeux et attendit qu’il lui tourne le dos pour rejoindre l’angle le plus reculé de la salle pour l’observer plus attentivement. Très maigre, vêtu aujourd’hui d’un simple pantalon de toile et d’un pull beige, et semblant occulter le reste de son environnement, il se dirigeait sans hésitation vers ses rayonnages de prédilection situés dans l’angle le plus reculé de la salle. Quelques minutes suffirent au jeune homme pour revenir, une nouvelle couverture dans la main. La bibliothécaire la scanna et lui retendit.

     

    — Merci, mademoiselle.

    — De rien, répondit cette dernière en esquissant un sourire. À la semaine prochaine !

     

    Le jeune homme eut un mouvement de recul et fronça les sourcils.

     

    — Vraisemblablement, lâcha-t-il d’un ton glacial comme s’il venait d’être piégé.

    — Je… Excusez-moi…, balbutia-t-elle, soudain embarrassée.

     

    La bibliothécaire se figea et sentit ses joues s’empourprer.

     

    Discrétion et effacement. Celle qui occupait son poste avant son arrivée avait bien insisté : « Nous sommes au service des livres et des lecteurs, avec sérieux et application, sans familiarité et sans intrusion aucune dans leur vie privée ». Au moins avait-elle été précise dans ses consignes.

     

    La bibliothécaire secoua la tête, se morigénant intérieurement d’avoir outrepassé, ce qui ne lui ressemblait pourtant pas, les limites clairement indiquées par la précédente employée.

     

    Depuis ce jour, et ce qu’elle considérait comme une incartade à son règlement intérieur, elle fuyait le regard de ce lecteur auréolé de mystère. Pire, dès qu’il s’approchait, elle sentait son corps se crisper et aucun autre mot qu’un simple « bonjour » ou « au revoir » ne parvenait à s’échapper de ses lèvres. À en paraître impolie bien malgré elle mais le souvenir de la réaction peu amène du jeune homme la tétanisait encore. Les mois suivants, elle avait tout de même continué à observer son manège. Avec le plus de discrétion possible.

     

    Et les samedis s’enchaînèrent, identiques. Avec, à chaque fois, un nouvel ouvrage tiré des seuls rayonnages auxquels il semblait porter un immuable intérêt.

     

     

     

    La bibliothécaire le reconnut aussitôt. C’était l’homme qui n’empruntait que des ouvrages d’archéologie…

    Vingt ans s’étaient écoulés et, depuis vingt ans, il se tenait toujours là, devant elle, un ouvrage de la cote 72 dans la main, main désormais ornée d’une fine alliance dorée. Cela faisait un moment d’ailleurs qu’il ne venait plus toutes les semaines, trop occupé par sa vie personnelle sans doute. Elle ne le voyait en général qu’une fois par mois maintenant, le premier samedi. Mais toujours le même rituel. Il entrait, déposait l’ouvrage précédemment emprunté, disparaissait quelques minutes pour revenir avec une nouvelle couverture reliée qu’il tendait machinalement afin que le code barre puisse être scanné.

     

    Un jour, n’y tenant plus, elle avait essayé d’en savoir davantage et, trouvant l’audace nécessaire pour braver ses appréhensions, lui avait un peu plus longuement adressé la parole. Ce n’était tout de même pas comme s’ils étaient de parfaits inconnus depuis tout ce temps. Raison peut-être pour laquelle elle avait franchi le pas.

     

    — Vous recherchez une information spécifique ? Je peux peut-être vous aider ? questionna-t-elle en s’efforçant de conserver un timbre de voix naturel.

    — Non, merci, répondit laconiquement l’homme avant de tourner les talons en guise de fin de non-recevoir.

     

    Sa maigre tentative se soldait par un échec cuisant… La bibliothécaire était déçue. Non qu’elle s’attendît à des explications détaillées mais elle avait espéré obtenir au moins un élément qui aurait pu la mettre sur une piste plus sérieuse. Parce qu’elle en avait échafaudé des scenarios depuis le jour où elle avait remarqué cette manie saugrenue. Elle avait tout imaginé, des motifs les plus logiques aux plus extravagants… Jusqu’à l’obsession parfois, la poussant, certaines nuits d’insomnie, à noircir des pages entières de mots-clefs et de flèches les reliant pour mieux visualiser ses hypothèses. Quelle raison, quelle motivation était suffisamment puissante pour pousser un individu à n’emprunter qu’un seul type d’ouvrages, et scrupuleusement une cote après l’autre, presque une vie durant ? Elle avait même évoqué ce cas particulier avec une collègue d’un autre département qui, elle non plus, n’avait jamais vu cela.

    — Il est extraordinaire, ton type ! Mais il fait quoi dans la vie ? Professeur d’histoire ? Chercheur ? Archéologue tout simplement ?

    — Je ne sais pas….

    — Comment ça, tu ne sais pas ? Tu ne parles pas aux gens ?

    — Si… Enfin… Un peu… Mais lui, ça ne veut pas… Il me bloque…

    — Il ne va pas te manger, ton type bizarre ! Et puis à quarante ans, tout de même, tu ne devrais plus être aussi timide ! avait rétorqué sa collègue en riant.

     

    La bibliothécaire s’était renfrognée et avait changé de sujet de conversation. De retour à son poste de travail, le mardi suivant, une idée lui traversa l’esprit. Elle se connecta sur la base de données Horizon et, après un rapide tri, finalisa l’extraction de la liste des ouvrages dont elle avait sélectionné la référence devenue si singulière à ses yeux. Le résultat l’étonna. Mille cent vingt-sept livres débutaient dont la cote débutait par le nombre 72. Mille cent vingt-sept livres traitant donc d’archéologie, selon le système de classification Dewey utilisé dans les bibliothèques, étaient donc répertoriés ici et regroupés sur les étagères dont elle s’occupait ! À force d’en prendre soin, elle savait qu’il y en avait beaucoup, certes, mais… autant ! La bibliothécaire s’amusa ensuite à effectuer quelques savants calculs. À raison d’un emprunt par semaine les quatre premières années, puis d’environ un par mois depuis, si elle se projetait jusqu’à… disons…. jusqu’à l’âge estimé du départ en retraite du plus assidu de ses lecteurs, il lui en resterait encore environ cinq cent à consulter, sans compter les éventuelles nouvelles acquisitions ! Elle poussa plus avant son raisonnement mathématique et multiplia par deux le nombre des emprunts annuels potentiels de l’année présumée de fin d’activité professionnelle jusqu’au décès de l’homme, soit approximativement pendant vingt-cinq ans supplémentaires… L’homme parviendrait peut-être ainsi au bout des rayonnages… C’était improbable mais demeurait possible s’il conservait ce rythme de lecture tout au long des années suivantes. Cette constatation la laissa perplexe. Quand bien même, quelle était donc la raison secrète qui poussait cet homme à l’apparence froide et tranquille à lire et lire et lire ces ouvrages, l’un après l’autre ?

     

     

     

    La bibliothécaire le reconnut aussitôt. C’était le vieil homme qui n’empruntait que des ouvrages d’archéologie…

    Toujours et encore. La bibliothécaire qui, d’ailleurs, n’était plus la bibliothécaire en titre des lieux. Presque dix ans aujourd’hui qu’elle avait pris sa retraite. Par nostalgie, elle revenait dans la salle, sa salle, dont elle avait eu la charge pendant quarante ans. Quarante ans… Une carrière entière. Elle en aurait des choses à raconter, elle en aurait des histoires à rapporter, des romans à écrire… sauf un peut-être. Parce qu’il lui manquait une composante importante de l’intrigue. À présent, c’était elle qui s’asseyait confortablement dans l’un des fauteuils moelleux mis à la disposition des lecteurs et se plongeait dans la lecture d’une revue, jetant un coup d’œil parfois agacé à un individu qui aurait troublé la quiétude du lieu avec un babillage futile. Et c’était le samedi qu’elle venait. Uniquement le samedi. Pour lui.

     

    Le vieil homme était apparu dans l’encoignure de la porte. Il marchait difficilement. Plusieurs minutes lui étaient à présent nécessaires pour rejoindre le fond de la bibliothèque où se trouvaient les étagères de la classe 72. L’ancienne bibliothécaire releva la tête des pages colorées qu’elle tenait négligemment devant elle et ajusta sa paire de lunettes pour mieux observer, par-dessus sa monture d’écaille, l’un des plus anciens inscrit dans le fichier des adhérents actifs. Les lèvres pincées, elle soupira. Elle avait vu les marques du temps buriner peu à peu le visage de son énigmatique habitué des lieux, elle avait vu ses cheveux blanchir, elle avait vu son dos se voûter au fil des années et sa démarche devenir de plus en plus chancelante et hésitante… . Il arborait désormais un air triste, comme rongé par un mal intérieur. Elle n’était pas mieux, elle en était consciente… Un peu plus alerte certainement… Quoique. Le vieil homme lui renvoyait l’image de ce qu’elle était également devenue, une femme âgée qui avait traversé les décennies sans presque s’en rendre compte. Perdue dans ses pensées, elle sursauta quand elle se rendit compte que le vieil homme se tenait debout à ses côtés.

     

    — Bonjour, lui dit-il. Excusez-moi de vous déranger pendant votre lecture… Vous permettez ?

     

    L’ancienne bibliothécaire opina de la tête, toujours aussi incapable de de prononcer le moindre mot.

     

    — Je vous observe depuis bien longtemps, madame. Et votre façon de me regarder sans en avoir l’air m’a souvent amusé…

     

    Elle baissa la tête, gênée. Elle avait tellement été vigilante, pourtant, à ce qu’il ne le remarque pas… De toute évidence, pas suffisamment.

     

    — Je comprends vos interrogations, madame, reprit-il. Vous êtes aussi persévérante que moi finalement… Voudriez-vous que nous en parlions lors de ma prochaine visite ? Samedi en quinze, cela vous conviendrait-il ?

     

    Pour la première fois, l’ancienne bibliothécaire osa le regarder vraiment dans les yeux. Elle esquissa un furtif sourire et acquiesça en silence. Le vieil homme la salua d’un geste de la main avant de prendre laborieusement le chemin de la sortie. Surprise par ce revirement soudain de situation, elle avait du mal à réaliser ce qui lui arrivait. Elle allait savoir ! La clé du mystère allait enfin lui être dévoilée ! Son obsession reprit le dessus les jours suivants, monopolisant la moindre de ses pensées. Elle ressortit ses notes qu’elle étala sur la table de son séjour. La réponse était là, la réponse était forcément là. Elle en aurait bientôt la confirmation.

     

    Le samedi convenu, elle était à la bibliothèque bien avant l’heure habituelle. Elle s’installa dans son coin et tenta de tromper son impatience comme elle le pouvait. Mal. Onze heures. Onze heures quinze. Onze heures trente. Puis quarante-cinq. Midi. L’homme ne se présenta pas au rendez-vous qu’il avait lui-même fixé. Le samedi suivant non plus. Froissée par ce manque de respect, de tact ou de politesse, elle ne savait plus quel terme employer finalement, l’ancienne bibliothécaire revint méthodiquement tous les samedis. En vain. Elle attendit néanmoins deux mois avant de poser la seule question qu’elle estimait personnelle à celle qui lui avait succédée derrière le comptoir de la bibliothèque.

     

    — Pourriez-vous me dire si le vieux monsieur qui n’emprunte que des ouvrages d’archéologie vient un autre jour de la semaine maintenant ? chuchota-t-elle fébrilement.

     

    La réponse fut lapidaire.

     

    — Je suis désolée, madame, il est décédé. Il ne viendra plus.

  • 249 — [NMN2017] Nouvelle n°9 – Mariage arrangé

    Cette semaine, une nouvelle une phrase donnée par Joëlle. Merci à elle.

    Après deux semaines de SF pas forcément super joyeuse, je voulais écrire quelque chose de plus léger. J’attends vos avis 🙂
    Bonne Lecture !


    — C’est le début d’une longue histoire d’amour.
    — Quoi ? s’écria la princesse. C’est tout ? C’est comme ça que ça termine ou que ça commence, plutôt ?
    — Oui, c’est comme ça que ça commence. Depuis, toujours. Les alliances font les mariages…
    Le roi Emeric se gratta la barbe en jetant un regard de détresse à la reine Ginette, qui, comme le préconisait le protocole, restait silencieuse. Emeric savait que sa fille avait un caractère bien trempé (le même que celui de sa mère et de sa grand-mère) et il s’était bien douté que ça ne serait pas simple. Pourtant le prince Clovis avait tout ce qu’il fallait pour plaire. C’était un bel homme, intelligent et courtois, issu d’une famille couronnée amie, riche et puissante. Son courage n’était plus à démontrer sur les champs de batailles. Il était promis à un bel avenir de roi de son pays et si le mariage était conclu, comme il était prévu, son royaume doublerait. Bref, c’était le gendre parfait. Christina avait tout pour être heureuse de cette alliance avec un tel parti. Mais comme chaque fois que l’on abordait le sujet, elle montrait son caractère. Cette fois-ci était cependant mal choisie. Si elle se moquait complétement de l’image qu’elle donnait d’elle-même ou de l’idée de l’éducation qu’elle avait reçue de ses parents, la princesse mettait le roi dans une position des plus gênantes.
    Emeric se racla la gorge. Le prince et son témoin regardaient en tous sens, faisant mine de ne se rendre compte de rien. Que pouvait faire Clovis ? Si la belle ne voulait pas de lui, il n’allait pas la forcer à le prendre pour époux. Elle était un bon parti, belle comme le jour, avec des parents puissants et couronnés dont il récupèrerait la charge le temps venu, mais il ne l’avait jamais rencontrée jusqu’à présent et elle n’avait pas l’air facile à vivre. Pourquoi s’embêter avec une femme à si mauvais caractère alors que tant d’autres existaient dans le monde ; dont certaines n’attendant qu’un courageux prince pour les délivrer de périls incertains.
    — Sire, je vais prendre congé. Je vois bien que votre fille n’est pas encline à me rencontrer et encore moins à faire ma connaissance. Ce n’est pas un souci. Je peux tout à fait comprendre qu’elle ne veuille être mariée contre son gré.
    — Oui, hum… C’est sûr qu’elle a son caractère, mais…
    Le roi ne savait pas comment rattraper l’affaire. Il s’inquiétait des conséquences de la désinvolture de sa fille. Les annulations de mariage se transformaient facilement en raisons de guerroyer.
    — Cher prince, restez dormir cette nuit au château. Peut-être que le repas de ce soir permettra de détendre un peu l’atmosphère et ma chère fille. Sans compter que vous ne pouvez décemment pas repartir à en plein milieu d’après-midi.
    — Et pourquoi pas ?
    — Christina, ma chérie, je te prierais de ne pas être insolente en plus de tout cela.
    Le prince Clovis avait chevauché de longs jours pour arriver au château du Roi Emeric et rencontrer sa promise. Il était fatigué de dormir à la belle étoile ou dans des gîtes de piètre qualité. Un bon repas et une nuit réparatrice seraient les bienvenus. Un bon bain aussi. Il accepta l’invitation.
    — Parfait ! s’écria la princesse, en appuyant autant qu’elle put son ton ironique.
    Elle quitta la pièce sans plus s’embêter du protocole. Sa mère, qui n’avait rien dit jusqu’ici, fronça les sourcils et suivit sa princesse de fille, laissant le roi, le prince éconduit et son témoin seuls.
    Après un silence aussi court que gênant, Emeric tira un cordon actionnant la sonnette. Un valet apparut dans l’instant de derrière une tenture ; celle représentant le roi, jeune, terrassant un dragon à cinq têtes sur une montagne de feu. C’était une histoire qui avait fait la renommée d’Emeric.
    — Apportez-nous un tonnelet de cervoise et des chopes. Et dressez-moi une table, que mes sires puissent poser leur séant pour prendre le repos qu’ils ont mérité.
    Le valet fit une courbette des plus altières et disparut. Presque aussitôt, deux de ses compères arrivèrent avec planches, tréteaux et bancs. Le tonnelet et les chopes ne mirent guère plus de temps à remonter des cuisines.
    Une fois les fesses posées, les godets remplis et trinqués, chacun but en essayant de trouver un sujet de discussion le plus lointain de la raison originelle de visite. Ce fut finalement le prince Clovis qui prit la parole le premier. Sa chope toujours en main, il s’essuya la bouche du revers de la main, étouffant un rot bruyant, et pointa du doigt la tenture.
    — C’est bien vous sur cette tapisserie ? La bataille du dragon de Vandrencheit ? J’adorais cette histoire quand j’étais enfant.
    Emeric ne sut pas si c’était la vérité, mais il rougit sous la flatterie. Se retournant pour regarder la tenture :
    — Oui, c’est bien ça. Une sacrée histoire.
    Emeric but une nouvelle gorgée et prit une grande inspiration. Sans même avoir besoin de réfléchir, il narra comment seul avec son destrier, il était parti à la rescousse de la reine Ginette, alors seulement princesse, prisonnière du dragon à cinq têtes sur les terres du Vandrencheit. La montagne était protégée par un feu magique qui jamais ne s’éteignait. Seul le cœur pur d’un fils de roi pouvait les fendre pour se frayer un passage et atteindre la tanière du monstre. Emeric avait entendu parler de cette princesse enlevée par le dragon et il ne voulait que la sauver. Ses intentions étaient pures et chastes. Il ne l’avait jamais vue et ne pouvait donc nourrir aucun sentiment envers cette jeune femme. Seule l’idée de l’empêcher de se faire dévorer par le dragon, voire pire, l’avait poussé à enfiler son armure et à partir vers la montagne de feu.
    Il avait attendu la fin de la nuit pour lancer son assaut, espérant que la bête serait profondément endormie. Malheureusement, le prince Emeric n’avait pas bien réfléchi. Sur un dragon à cinq têtes, aucune des têtes ne dort en même temps, permettant à l’animal du diable de rester aux aguets. Dès qu’il fut dans l’antre du monstre, Emeric sentit le souffle chaud tenter de le faire rôtir. Dans son armure, il se voyait déjà finir comme un pâté en croute bien grillé, mais à force de ruse et de patience, le preux chevalier parvint à terrasser le dragon et à sauver princesse Ginette. Celle-ci tomba immédiatement sous le charme de son sauveur.
    — Je demandais chaque soir à ce qu’on me la raconte, affirma Clovis la joue posée dans sa main, les yeux perdus dans les détails de la tenture.
    — Moi aussi, ajouta son acolyte.
    Forcément flatté, le roi Emeric prit plaisir à remplir lui-même leurs chopes.
    — C’est sûr que c’est une histoire impressionnante qui n’arrive pas à tout le monde, mais ne perdez pas espoir, prince Clovis, je suis sûr que vous aussi vous réaliserez de grandes choses. Même si ce n’est pas en sauvant ma fille.

    Pendant ce temps, Christina marchait dans le jardin, suivie de près par sa mère qui l’écoutait se plaindre.
    — L’avez-vous vu ? Il sent le crottin.
    — Il a chevauché longtemps pour venir et nous ne lui avons pas laissé le temps de se rendre présentable. Je suis sûr que c’est un garçon charmant.
    — Et puis je préfère son ami, il est plus mignon.
    — Ce n’est pas comme ça que cela fonctionne, Christina. Vous le savez bien.
    — Oui, je le sais. Mais n’y a-t-il pas de possibilité de me marier avec quelqu’un que j’aime vraiment ? Pourquoi faut-il que tout ne soit qu’alliances ? À quoi sert-il d’être une princesse si je n’ai mon mot à dire sur rien ?
    La reine s’arrêta sur un banc à l’ombre de glycines. Le soleil était trop fort pour sa peau fragile. Elle fit signe à sa fille de venir la rejoindre. Christina hésita un instant, toujours bouillonnante de colère puis s’exécuta.
    — Tu as déjà quelqu’un en vue ? demanda la reine.
    Christina minauda, hésita, roula des yeux.
    — Tu peux me le dire, je ne me mettrai pas en colère.
    — Si j’avais le choix, je voudrais me marier avec Albert, le duc des Grändles. Il m’aime, il me l’a déjà avoué. Et je l’aime également.
    Ginette sourit en se rappelant le beau visage de cet Albert. Elle s’était doutée de quelque chose, surtout les dernières semaines où le Duc avait trouvé toutes les raisons imaginables pour venir présenter ses respects à la famille royale.
    — Oui, je peux comprendre. Mais as-tu pensé qu’il faudrait un moyen de casser l’alliance sans causer des troubles. Ton père ne va pas être facile à convaincre, lui qui n’aime pas s’imposer en diplomatie…
    — J’espérais que vous pourriez faire quelque-chose, mère…
    Christina semblait désespérée. Ginette savait que sa fille en rajoutait un peu, mais elle pouvait comprendre son état d’esprit. Elle réfléchit un court instant.
    — Il se fait tard, ma fille. Rentrons.

    Ginette retrouva le roi son époux et les deux invités déjà bien attaqués par la cervoise.
    — Très cher époux, je pense qu’il vaudrait mieux laisser ces sires se reposer et se rendre présentables pour le repas de ce soir. Vous aurez largement l’occasion de raconter vos autres batailles alors.
    Emeric, l’œil brillant, entendit bien le ton de son épouse. Il se redressa en tentant de reprendre de la contenance et sonna. Un valet escorta les invités jusqu’à leurs appartements d’une nuit.

    Lors du banquet, les convives mangèrent et burent accompagnés par la narration héroïque des aventures du roi Emeric. La princesse Christina ne se montra pas. Sûrement faisait-elle la tête. Seule sa mère semblait s’en inquiéter.
    — Mais non, ma chère. Sûrement que notre fille fait encore sa mauvaise tête. Elle viendra quand la faim se fera sentir, lui assura Emeric, un pied sur la table, entre les écuelles, l’autre pied sur l’accoudoir de son trône, le bras tendu vers le ciel, dans une pose approchant celle de la tenture.
    Il reprit son récit sans plus se soucier des inquiétudes de son épouse.
    Les émotions et la fatigue n’aidant pas, l’alcool montait à la tête des convives ; le prince Clovis et de son témoin les premiers atteints. Contrairement à eux, Albert, le duc des Grändles, restait tout à fait sobre. Il n’avait point pour habitude de boire plus que de raison et n’avait goûté le vin que du bout des lèvres.
    La reine avait à peine mangé. Préoccupée par l’absence de sa fille. Elle se fit éconduire une nouvelle fois par son mari et dut finalement demander au duc s’il ne voulait pas aller s’enquérir de l’état de la princesse. Albert ne se doutait pas que la Reine connût la vérité. Il rougit sous l’invitation. Aller retrouver son aimée alors que le promis était en train de s’amuser avec le roi, voilà qui était aussi dangereux pour sa vie qu’excitant. Il ne se fit pas prier deux fois mais se força à marcher lentement pour ne pas paraître suspect.
    S’il était parti sans précipitation, il revint cependant en courant, l’air affolé.
    — La princesse a été enlevée par un Troll des cavernes. Je ne sais pas comment il est entré, mais je l’ai vu repartir avec sous son bras.
    Le roi se redressa avec un chaloupé digne des plus grands marins.
    — Quoi ? Un troll dans mon château ?
    Il tenta de tirer son épée, mais avait oublié qu’il ne l’avait plus sur lui. Cela faisait longtemps qu’elle avait été remisée au fond d’une armoire.
    — Diantre ! Où est mon dard ? Apportez-moi mon fidèle dard que je pourfende ce monstre qui ose s’introduire chez moi et toucher à ma fille.
    Ce fut au tour de Clovis de se dresser. Droit comme un pilier du Destin. Ses yeux mi-clos et ses pommettes rougeaudes montraient qu’il était lui aussi très aviné. Sa façon d’articuler ne fit que confirmer :
    — Sire ! C’est ma promise. C’est à moi d’aller la sauver ! Comme vous l’avez fait avec tant de courage en vos jeunes années pour dame la reine Ginette !
    Le roi rit fortement, heureux de ce futur gendre flatteur (voire un peu flagorneur, mais ça lui plaisait quand même) qui était prêt à prendre les armes pour l’honneur de sa promise. Il lui tapota l’épaule en signe d’approbation. Seulement, l’alcool aidant, ce fut une grande claque qu’il donna au prince qui, toujours à cause de l’alcool, perdit l’équilibre et s’étala par terre, sous les rires gras de l’assistance toute aussi avinée.
    Le duc Albert jeta un regard de désespoir à la reine. Elle lui sourit :
    — Je crois que vous êtes le seul digne d’accomplir cette tâche, sire.
    Le jeune homme, se redressa comme si les dieux eux-mêmes lui avait confié la mission de sauver son amour. Il savait qu’en sauvant la princesse, il deviendrait de fait le seul apte à se marier avec et couperait l’herbe sous le pied du prince Clovis, sans risquer le déshonneur sur le royaume d’Emeric.
    La reine l’accompagna jusqu’à l’entrée du château.
    — J’ai toute confiance en vous, cher duc.
    — Ma reine, je vous promets sur mon honneur que je ramènerai votre fille saine et sauve.
    — Je n’en doute pas. Et avant de partir, une dernière recommandation, Albert. Veillez à ne pas trop violenter ce troll. Je lui ai promis.
    Albert resta bloqué un instant face à la reine. Elle répondit par un clin d’œil complice et posa sa main sur son bras.
    — À votre retour, je vous parlerai de l’homme avec qui je devais me marier avant d’être enlevée par ce dragon à cinq têtes.


    Par ici pour le texte de Miki.


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  • 248 — [NMN2017] Les Féminazies

    Cette semaine, une nouvelle phrase donnée par Sheldon Lymchat. Cette nouvelle est plus longue que les autres puisqu’elle s’approche des 4000 mots. C’est toujours de la SF, mais de la post-apocalyptique cette fois. J’accepte les insultes et les menaces en commentaires 😉

    Un très très gros merci à [quelqu’un qui a préféré rester anonyme] pour sa relecture minutieuse alors qu’elle avait une kick-off de NaNoWriMo à gérer sur les zInternets (oui, cette phrase est complètement crypto-marxiste).


    « T’as déjà essayé le truc du bout de viande dans le verre de Coca ? Ben, c’est meilleur avec une rondelle de citron. J’espère qu’on trouvera un endroit où on peut faire pousser des citrons. »
    Je regarde Kev avec des yeux ronds. Je ne sais pas d’où lui vient cette idée de parler de ça.
    Sous la chaleur du soleil dans ce ciel bleu limpide, nous sommes assis sur le capot d’une vieille bagnole. D’après la peinture, elle était bleu métallisé, mais il ne reste plus grand-chose de cette couleur d’origine à part quelques traces par-ci par-là. Il ne reste plus grand-chose de la voiture non plus, en fait, à part la carcasse. Le pare-brise a disparu. Vu l’absence de brisures dans l’habitacle, il a dû être volé il y a longtemps. La poussière a presque entièrement recouvert la moquette de sol. Les pneus sont encore sur place ; ils sont crevés. La trappe du réservoir a été éventrée. Moi, je pense qu’il y a eu une embuscade. Il devait y avoir une herse un peu plus loin, les gens dans la bagnole ont été forcés de s’arrêter, au moins pour changer les roues, s’ils voyageaient avec du stock — ce qui n’est pas sûr du tout. C’est là qu’elles ont attaqué. À l’origine, l’embuscade devait être en place pour récupérer le carburant, mais comme il n’y a aucune trace de cadavre, je pense qu’il n’y avait que des hommes dans la voiture. Des femmes auraient été tuées et laissées sur place. Les tribus n’ont pas besoin d’autres femmes ; c’est déjà difficile de trouver de la nourriture saine pour les membres. Les hommes, eux, servent de monnaie d’échange. Ils sont vendus, échangés, bradés, entre les tribus survivantes pour réussir à faire perdurer la race humaine.
    Kev et moi, c’est comme ça qu’on s’est rencontrés, prisonniers dans un camp de ces féminazies. Il paraît qu’à l’origine, c’était une insulte, m’a dit Kev. Maintenant, c’est le nom qu’elles se donnent elles-mêmes pour montrer qui sont les chefs. Et nous, les hommes, sommes les esclaves. Juste retour des choses pour certains, hérésie pour d’autres. Toujours est-il que les hommes n’ont plus leur mot à dire à présent. À part comme donneur de gamètes, nous valons moins qu’un chien ou qu’un chat.
    Je ne sais toujours pas comment on a réussi à s’en échapper. Je sais qu’on ne leur manquera pas. Ma tribu avait au moins trente-cinq types de tous âges et de toutes ethnies. Ce n’est pas un vieux quinquagénaire bedonnant et un handicapé avec une prothèse en fin de vie qui ont dû leur manquer.
    Ça doit faire deux mois, maintenant, que nous avançons un peu plus chaque jour dans ce grand désert qu’est devenue la planète. Nous cherchons un coin agréable et moins hostile aux mecs, un coin de tropique, comme m’en parle Kev. Lui a encore connu le monde avant les grands bouleversements du changement climatique. Il me parle de temps de ce monde qui semblait si agréable, où la bouffe était tellement abondante qu’on se permettait d’en jeter la moitié sans faire gaffe, où on pouvait parcourir des centaines de kilomètres en voiture voire des milliers en avion en une seule journée. Nous, on est condamnés à manger des racines, à boire de l’eau contaminée par les métaux lourds et à marcher pour avancer.
    Assis sur le capot de cette bagnole, Kev a le regard dans le vide. Quand il est comme ça, il n’est plus bon à rien. Il se rappelle l’ancien temps, il divague, il y est à nouveau. Impossible de le ramener à la réalité. Il faut qu’il y revienne par lui-même.
    « Tu sais, Kev, je lui dis, du coca, j’en ai bu que du périmé, et des citrons, j’en ai vu qu’en photo… Et la viande… Il faudrait d’abord qu’on en trouve, de la viande.
    Kev hausse les épaules.
    — Tu sais que c’est une des rares mixtures qui permet d’enlever les toxines de la viande, le Coca ? N’empêche que c’est meilleur avec du citron, le coca, de toute façon. »
    Je bascule en arrière et m’allonge sur le capot, les bras derrière la nuque. Il fait chaud. D’après Kev, il fait bien plus chaud qu’avant. Moi j’en sais rien. À 15 ans, j’ai connu que ce monde pourri. Et j’ai même pas eu la chance de naître entier. Avec toutes les saloperies de produits utilisés par les agriculteurs de l’époque, tout est contaminé. Ma mère a dû boire de l’eau pleine de produits dont je n’ai aucune idée — il n’y a que de ça partout dans tous les cas —, toujours est-il que je suis né avec une patte en moins. Ça aurait pu être pire. Il paraît que mon petit frère est né complètement difforme. Il a même pas vécu d’après ce que m’a dit mon père. Je dis mon père, mais je sais que c’était pas vraiment mon père. Dans les tribus féminazies, il n’y a pas de mères. Celles qui accouchent sont gardées à l’écart de leurs enfants pour éviter de tisser des liens. Ça pourrait compromettre l’ordre établi d’avoir des sentiments pour son enfant. Les filles sont élevées par un collège de femmes nullipares pour éviter aux femmes mères de rechercher un lien avec leur fille. Les bébés mâles sont envoyés dans les cages des hommes. S’ils survivent à leurs trois ans, ils sont échangés avec des tribus — plus ou moins — amies pour servir de reproducteurs une fois qu’ils en auraient la capacité. Moi, avec mon infirmité, je n’ai pas été vendu tout de suite. Les femmes de la tribu préféraient attendre de voir comment j’évoluerais, parce que même un infirme, ça peut servir (au moins pour tendre des embuscades aux tribus ennemies).
    Mon père, Mike, il était noir. Moi qui avais la peau blanche rosée même sous ce soleil, j’ai vite compris que c’était pas vraiment mon père, mais il était le seul à s’occuper de moi, alors je l’ai appelé papa tant que j’ai pu. C’est lui qui m’a fabriqué mes premières prothèses, qui m’a appris à marcher, à parler, à lire, à tout, en fait. Il a été vendu un jour quand j’avais six ans. C’est arrivé comme un claquement de doigts. Je n’ai rien vu venir. Je n’ai même pas eu le temps de lui dire au revoir, de le serrer une dernière fois dans mes bras, ni de lui dire que…
    Qu’est-ce qu’il me manque.

    Je me redresse et essuie les larmes naissantes dans mes yeux. Kev le voit. Il semble être de retour sur terre.
    « Il vaudrait mieux y aller », me dit-il simplement.
    J’acquiesce et me laisse glisser par terre.
    On ne sait pas où on va, mais on y va quand même. Il paraît qu’au nord ce sera plus frais et qu’il y aura plus de végétation. Je n’y crois pas. J’aimerais, vraiment, mais si c’était réel, pourquoi toutes les féminazies seraient encore ici dans ce désert ? C’est complètement illogique.
    Nous avons à peine quitté la vieille guimbarde qu’un moteur se fait entendre au loin. Merde. Au milieu de nulle part, il n’y a rien pour nous cacher hormis les petites dunes de chaque côté de cette route. Kev accélère le pas en m’attrapant le bras. Il sait que je ne peux pas courir avec ma patte, mais en me tirant un peu, il peut m’aider à aller plus vite. Avant, j’arrivais à marcher normalement et même à courir avec cette prothèse que je me suis construite moi-même. Mais l’absence de pièces de rechange et le manque de matériel ne m’ont pas permis de la garder en état bien longtemps, surtout avec toute cette poussière. Maintenant, c’est une jambe de métal, toute raide et dont la seule utilité se résume à m’empêcher de tomber quand je reste debout sans bouger. Je suis amer parce qu’avec tout ce que j’ai réussi à apprendre avec Mike, Kev ou d’autres, je pourrais la remettre en état mais dans ce monde désertique, il n’y a rien. Ou si peu. Et tout est aux mains de ces folles.
    Quand on pense que les chiens sont mieux traités que nous. Il paraît qu’avant les hommes étaient considérés comme le sexe fort, et les femmes, le sexe faible, qu’elles vivaient oppressées et avaient moins de droits que nous. Je ne sais pas qui a donné le qualificatif de « faible » pour les femmes, parce que toutes celles que j’ai connues étaient féroces et prêtes à tuer pour un oui pour un non. Et pour cette histoire d’oppression, elles ont bien repris le dessus et rattrapent le temps perdu. Mais moi j’ai l’impression de payer pour des crimes dont je ne suis pas responsable.
    À peine avons-nous passé le sommet de la dune toute proche que Kev me lâche. Je me laisse tomber au sol en même temps que lui. Un serpent fuit dans son trou. Un venimeux, mais qui aurait été délicieux. Dommage que j’ai pas eu le réflexe de l’attraper. Étrangement, les reptiles sont moins chargés en trucs toxiques.
    Le bruit de moteur qui se fait plus fort. C’est un diesel, un vieux qui claque fort et lentement. Ce doit être un camion. Modifié pour fonctionner à l’alcool. C’est assez simple à fabriquer, même avec peu de moyens. Il n’est plus très loin. Kev attrape le fusil qu’il a dans le dos et vérifie qu’il est bien chargé, prêt à être utilisé. Il n’a jamais eu l’occasion de s’en servir sur des êtres humains. On l’a récupéré il y a deux semaines, je crois, sur un cadavre dans une vieille cabane à côté de ce qui avait dû être un lac. À l’époque, le coin avait dû être sacrément arboré quand on voyait le nombre de troncs secs encore debout. Le lac n’était plus qu’une petite mare rouille. Des algues toxiques y avaient proliféré jusqu’à transformer l’eau en une boue gélatineuse. Aurait été bien fou celui qui aurait osé ne serait qu’y plonger un doigt. Bref, quand Kev a trouvé le fusil, il l’a testé sur la cabane. Moi, je n’étais pas très chaud, j’avais trop peur que ce truc lui pète à la gueule. Finalement, c’est la cabane qui s’est écroulée. Comme il ne s’était jamais servi de ce genre de choses, Kev a aussi volé pour atterrir à trois pas de là. Il a eu mal à l’épaule quelques jours, mais il a gardé l’arme. Dans ce monde, c’est plutôt une bonne idée que d’avoir de quoi se défendre et là, tout de suite, l’idée me semble vraiment très bonne.
    Nos têtes dépassant à peine de la dune, nous voyons le camion apparaître. C’est un camion vert moche. Un truc qui appartenait à l’armée, avant. Je retiens mon souffle au moment où il va nous passer devant. Pourtant, il ralentit. Que fait-il ?
    « Parfait », lâche Kev.
    Il perd la tête ! Ce n’est pas parfait. Il y a trois personnes à bord de la cabine ; peut-être d’autres à l’arrière, je ne sais. Ce sont des femmes, évidemment. Elles aussi sont armées, elles ne sortent jamais sans un pistolet, au moins. Pourquoi s’arrêtent-elles ?
    Le camion soulève un nuage de poussière en s’arrêtant complètement. La portière de la passagère s’ouvre. Une femme en débarque. Elle n’est pas très vieille, la vingtaine à peine. Elle s’approche de la carcasse de voiture sur laquelle nous étions à peine quelques instants plus tôt. Évidemment, elles veulent voir s’il est encore possible d’en soutirer quelques pièces. Une deuxième sort à son tour, plus vieille celle-là, presque l’âge de Kev. Du coin de l’œil, je le vois resserrer sa prise sur le fusil. Je ne sais pas s’il veut les attaquer ou s’il redoute — comme moi — le moment où il devrait se servir de son arme.
    Les deux femmes discutent. La chaleur porte le son de leur voix jusqu’à nous.
    « Alors ?
    — On n’en tirera rien. Elle est déjà dépouillée. Peut-être la tôle, mais rien de plus.
    La plus jeune soulève le capot mais au lieu du moteur elle trouve un tas de sable. Elle relâche le morceau de métal qui claque en résonnant.
    — On perdrait plus de temps qu’autre chose, reprend-elle.
    — Ok, alors repartons », dit l’autre, mais au moment de repartir vers le camion, elle s’immobilise.
    Elle s’accroupit et scrute le capot tout juste refermé. Elle bouge la tête de gauche à droite, plissant les yeux pour mieux scruter. Je regarde, moi aussi, où elle regarde, mais je ne vois rien. La femme se relève et scrute les alentours. J’ai dû sentir le mouvement. Je fais signe à Kev à temps pour nous planquer sans être vus. Elle a dû voir les traces de notre passage sur le capot. Elles sont encore fraîches. La femme l’a bien vu et elle sait que nous ne sommes pas loin. Si c’est une traqueuse, nous sommes faits. C’est le genre de femme à remonter une piste pendant des semaines pour trouver un mâle et le ramener. Plus ils sont difficiles à attraper, meilleurs reproducteurs ils sont, d’après elles. Dans ma tribu, il y avait deux traqueuses absolument démentes pour ça. Leurs victimes m’avaient raconté des histoires incroyables à ce sujet, la façon dont ils avaient passé plusieurs jours à se cacher, à fuir, à tout faire pour brouiller les pistes et pourtant, elles avaient réussi à les attraper.
    Ma seule consolation, c’est que si c’est une traqueuse, il y a peu de risque qu’elle nous tue. Nous représentons encore un peu de monnaie d’échange pour elles. Enfin, si Kev n’en tue pas une avant. Là, c’est sûr qu’elles se défendront et qu’elles nous troueront la peau. Voire pire. J’ai déjà entendu des histoires où les traqueuses blessaient des types juste pour le plaisir de les savoir en train d’agoniser sous le soleil pendant des heures. Si c’est vrai — et je n’en doute pas —, les mecs ont dû se faire bouffer par les animaux sauvages avant même d’être complètement morts. Je frissonne à cette idée. Déjà qu’avec ma prothèse, je suis une proie facile, alors avec de la chevrotine dans ma seule jambe, je ne ferai pas long feu.
    Kev et moi nous laissons glisser au bas de la petite dune. Il tient son fusil en joue, prêt à tirer sur la première qui montrera son visage.
    Le temps ralentit en même temps que le soleil nous mord un peu plus la peau. Les minutes s’égrènent lentement. Personne ne vient.
    Le moteur démarre soudainement. Je soupire et Kev aussi. Ce n’est pas passé loin, mais il semblerait qu’on soit tiré d’affaire. Nous entendons le camion s’éloigner. Je me rassois en souriant bêtement. Kev rampe vers le haut de la dune, toujours prêt à faire feu. Il se méfie de quelque chose, on dirait. Il arrive à peine en haut que je vois un pied lui décocher un coup dans la figure. Kev roule vers moi, à moitié assommé, mais il tient bien son fusil. La traqueuse me scrute et, voyant que je suis une proie facile, saute dans le sol poussiéreux pour glisser vers Kev, prête à lui tomber dessus dès qu’il aura fini sa descente. S’en suit entre les deux un combat que je n’arrive pas à décrypter. Ils roulent l’un sur l’autre, dans un sens, dans l’autre, soulevant toujours plus de poussière. D’abord, Kev a essayé de pointer son fusil sur la traqueuse, mais elle a réussi à le désarmer. Elle n’a pas dégainé le pistolet qu’elle a à la cuisse. Elle nous veut vivants. C’est clair, maintenant. Kev prend le dessus. La femme est peut-être plus entraînée, mais elle est bien plus petite et légère que mon compagnon. Je la vois perdre du terrain.
    Kev est sur elle, littéralement assis. Elle bat des jambes dans son dos, mais rien n’y fait. Kev est une masse. Il lui a attrapé les poignets et pèse de tout son poids sur elle. Elle ne peut plus bouger. Elle capitule dans un soupir et une moue de dégoût.
    « Qu’est-ce que t’attends ? lui demande-t-elle. Te rêves que de ça, je parie. Prendre en main les choses, pour une fois ! »
    Kev la renifle comme un chien qui jauge sa proie, pour être certain de pouvoir la croquer sans danger. Il passe un des poignets de la femme sous son genou, pour se libérer une main et la poser sur la jambe de la femme. Il la fait glisser et de haut en bas. L’autre est visiblement dégoûtée. Kev s’arrête finalement sur l’holster de cuisse et récupère le pistolet. Il regarde l’arme un court instant et la pointe sur la traqueuse.
    « Je pourrais te tuer ici, facilement. Je pourrais même te trouer chacun de tes membres pour ensuite te baiser bien fort sans que tu puisses rien y faire. Après tout, d’après vous, on est bons qu’à ça, nous les gars, filer un peu de sperme pour que vous mettre en cloque, non ?
    — Je te tuerai ! crache-t-elle.
    Kev lui colle le canon sur le front au point que je le vois s’enfoncer dans la peau.
    — Non, je ne crois pas. Avec des trous dans les os, tu te videras juste de ton sang et, ta tronche dans la poussière, je t’éclaterai le cul, parce que je voudrais pas te faire le plaisir de t’engrosser ! »
    La traqueuse reste bouche bée face à ces menaces. Moi aussi j’ai peur. Je n’ai pas envie de voir ça. Je suis l’esclave des femmes depuis que je suis né, mais je n’ai pas envie de les tuer ou de leur faire subir des tortures dignes d’elles. Certains hommes que j’ai rencontrés me parlaient de syndrome de Stockholm, me disaient que je ne voulais pas leur faire du mal parce que j’avais l’impression qu’elles m’aimaient bien ou des inepties comme ça, mais je sais de quoi elles sont capables. Je sais qu’elles pourraient me tuer sans aucune once de remords. Je ne veux simplement pas être comme elles. Comment pourrais-je vouloir la paix entre tous, si je suis le premier à tuer les femmes comme elles nous tuent, nous ? Je veux juste la paix, qu’on me laisse vivre tranquille, dans un endroit où je pourrai manger et boire sans avoir peur d’être empoisonné ; dans un endroit où les gens ne me considéreront pas comme une marchandise à peine bonne à être échangée, dans un endroit où les choses seraient simples.
    « Kev arrête ! Tu n’es pas marrant, là. Attache-la et laisse-la ici. Ses équipières ne vont pas tarder à revenir si elle ne donne pas signe de vie. Il faut qu’on dégage.
    — Tu vois, reprend mon compagnon en chuchotant presque. Je pourrais faire ce que je veux de toi, là. Parce que j’ai la force pour le faire et qu’à deux, on a le nombre pour nous, mais tu as de la chance. Je n’ai pas envie de toi, je n’ai pas envie d’être comme toi, à tuer les gens juste à cause de leur sexe… Attrape-le fusil, me lance-t-il, et tiens-la en joue. Même si j’ai son flingue, je veux pas qu’elle me fasse un sale coup dans le dos. »
    Je m’exécute et pointe l’arme vers Kev et la traqueuse. J’espère sincèrement ne pas avoir à m’en servir, parce que je n’ai jamais tiré et là, ils sont tellement l’un sur l’autre que je risque de les tuer tous les deux, ou de les rater complètement. Mais à cette distance, ce serait vraiment pas de chance.
    « Souviens-toi qu’on aurait pu te tuer ici, au milieu de nulle part ou faire bien pire. Souviens-toi bien que tu dois ta vie à des hommes ! »
    Dans un geste incroyablement rapide pour un type de sa corpulence, Kev se remet sur les genoux et d’un mouvement de poignet expert, il parvient à retourner la traqueuse sur le ventre. Il a l’air de lui faire mal, mais elle serre les dents plutôt que de le montrer. Il se relève et elle suit le mouvement, contrainte.
    « Si je vous retrouve, je vous tue tous les deux. Je vous tuerai moi-même, crie-t-elle.
    — Alors je ferais mieux de t’achever ici. C’est ce que tu veux vraiment ? Mourir au milieu de la poussière ?
    — Si ce n’est pas ici, ce sera ailleurs. Nous ne sommes que des survivantes de toute façon !
    — Alors espère plutôt ne pas nous recroiser ! » lance Kev en poussant la traqueuse avec force.
    Elle avance, surprise et déséquilibrée, et finit par tomber par terre, soulevant un nouveau nuage de poussière. Kev recule dans ma direction, tout en gardant le pistolet pointé vers la traqueuse.
    « Maintenant, tu vas nous laisser partir bien tranquillement et tu vas nous oublier. Tu n’auras qu’à dire à tes copines que tu n’as trouvé personne. »
    Je recule moi aussi. Nous nous éloignons d’elle. Mais je ne veux pas la quitter des yeux, en tout cas pas avant que Kev ne le fasse. Encore quelques pas en arrière et je le vois se retourner. Je l’imite et m’arrête presque aussitôt. L’autre femme, la jeune, est là en haut de la dune. C’était une feinte dès le départ. Le camion est parti, mais elles étaient restées pour nous chasser. Chacune a dû aller dans une direction. Celle-là a dû entendre sa coéquipière crier et revenir par ici. Maintenant, elle est face à nous et nous tient en joue avec son pistolet. Je crois qu’elle sait que si elle tue l’un de nous, l’autre la dégommera, mais personne n’a envie de ça.
    Nous nous regardons comme des chiens de faïence. Le vent — chaud — se lève et emporte avec lui un nuage de poussière. Je plisse les yeux. J’aurais dû me méfier. C’est l’instant où la jeune femme décide de tirer. Surpris par la détonation, je me baisse — bêtement, comme si ça pouvait m’éviter de me faire trouer la peau. Pourtant, je ne sens rien. Je vais bien, je crois. Je regarde Kev. Lui aussi me scrute. Il a l’air d’aller bien aussi. Je jette un œil à la jeune traqueuse. Elle est toujours en position de tir, mais en regardant mieux, je me rends compte qu’elle a visé bien au-dessus de nous. Je me retourne et vois l’autre traqueuse allongée par terre, sur le dos, cette fois. Une tache rouge s’agrandit sur sa poitrine. Dans sa main, un pistolet. Évidemment, elle en avait un second planqué sur elle…
    « Tu aurais pu la laisser nous tuer, suggère Kev comme une question.
    — J’ai tout vu, dit la jeune traqueuse. Elle aurait dû vous laisser partir. Vous n’étiez clairement pas un danger pour elle. Ça n’aurait pas été juste de la laisser faire. Vous auriez pu la tuer et vous ne l’avez pas fait…
    Elle haussa les épaules, comme si son raisonnement coulait de source.
    — Tu vas avoir des problèmes avec ta tribu maintenant que tu as tué l’une des tiennes !
    — Je l’ai retrouvée morte. Je ne sais pas qui a fait ça. Je n’ai vu personne, et surtout pas vous deux. Partez vers l’est, je ferai en sorte de vous laisser un peu d’avance. Après ça, je ne peux rien vous promettre.
    — Merci », répond Kev.
    Je le sens sincère comme il l’a rarement été. Moi, je suis tellement abasourdi qu’aucun son ne sort de ma gorge. Elle est trop serrée. Je suis ému. En passant à la hauteur de la traqueuse, je ne peux que lui faire un signe de tête reconnaissant.


    Par ici pour le texte de Miki.


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  • 239 — [NMN2017 Chris Mallory] Doppelgänger

    Cette semaine, notre guest star est Chris Mallory, auteur de science-fiction.

    Sa bio :

    Passionné de SF, Chris Mallory a dévoré à l’adolescence des auteurs comme Asimov, Clarke et Herbert et a écrit sa première nouvelle de SF à 13 ans. Après des études universitaires, tout en continuant à écrire, il est devenu informaticien puis webmaster. Il vit aujourd’hui à Strasbourg et se consacre à l’écriture à plein-temps.


    Doppelgänger

    Hong Kong, 2099

     

     

    Il regarda le sang s’écouler dans le caniveau, puis remonta son flot paresseux jusqu’à un pied nu dépassant des sacs-poubelle entassés par des voisins peu respectueux. Un pied de femme, soigné et habillé d’une fine et élégante sandale à talon haut.

    Avec des gestes las, il dégagea les sacs en plastique remplis de détritus dont l’odeur lui donna une vague nausée. Son binôme l’aida. C’était bien un corps de femme, à moitié dénudé, vêtue d’une élégante robe en soie. Le visage était caché par les cheveux bruns soyeux de la morte, qui n’en était pas une. C’était un robot de compagnie, un des derniers modèles à voir la perfection de la machine, qui était si proche de l’humanité que sans la plaie béante au ventre, qui dévoilait les circuits électriques, on s’y serait trompé.

    — Et le recyclage, c’est fait pour les chiens ? grogna le lieutenant Julie Chow. Regarde-moi ça, il y en a partout !

    — Cherche son code-barre, dit le lieutenant Johnny Wu en regardant la créature avec pitié. On va envoyer une bonne amende à son proprio. En attendant, ne la laissons pas là. Si des gosses la voient…

    — Tu parles ! Ils piqueront les pièces détachées autant qu’ils pourront, ironisa Julie. Les gosses, de nos jours, ce n’est pas une andro morte qui va les émouvoir.

    — Pourtant, celle-là a morflé, remarqua Johnny Wu.

    L’andro était couverte de bleus et de coupures. Il était probable qu’elle avait été méthodiquement tabassée par son propriétaire, avant qu’une panne, probablement provoquée par la plaie au ventre, ne mette fin à ce jeu sadique. Wu se demandait comment des hommes – c’était le plus souvent des hommes, il devait le reconnaître, à sa grande honte – pouvaient dépenser de l’argent dans des andros dernier modèle juste pour se défouler dessus. Ces andros avaient une apparence totalement humaine, et leur peau était conçue pour réagir aux stimuli extérieurs, comme des coups, des coupures, des brûlures. Ils ou elles, mais c’était à 95% des modèles féminins, étaient programmés pour crier, pleurer, supplier, hurler quand elles étaient torturées. Le modèle avait déclenché les foudres des féministes et le gouvernement chinois s’était saisi de l’affaire. On parlait de l’interdire. Les modèles enfantins avaient déjà été interdits. Mais AndrosCorp, la firme hongkongaise qui les produisait, avait fait appel à tous ses soutiens politiques pour freiner la procédure concernant les modèles adultes. Après tout, disaient-ils, mieux valait que les gens s’en prennent à des andros qu’à de vraies femmes, non ?

    Johnny Wu était plutôt d’accord. En tant que flic, il voyait son lot de femmes battues, souvent par leur compagnon, de cadavres de femmes battues aussi, avec le mari ou le mec qui pleuraient à chaudes larmes en disant qu’il ne comprenait pas, qu’il l’aimait et n’avait pas voulu cela. Elle l’avait énervé, disait-il, c’était sa faute aussi de le provoquer par une nouvelle dispute, par une remarque, par un simple geste. Elle savait qu’il était colérique. Elle était responsable. C’était de sa faute si elle était morte.

    Johnny Wu dégagea doucement le visage encore intact de l’andro des longs cheveux bruns si soyeux qu’ils semblaient véritablement humains. Elle avait encore les yeux ouverts. Johnny se recula brusquement, et se détourna pour vomir, plié en deux.

    — Qu’est-ce qui t’arrive ? demanda Julie en scannant le corps, cherchant le code-barre qu’elle ne trouvait pas.

    — Son visage ! haleta Wu entre deux hoquets. Regarde son visage !

    Julie obéit et se recula, une main sur la bouche.

    — Oh, merde !

    L’andro ressemblait comme deux gouttes d’eau à la sœur de Wu, Mimi. Elle avait le même visage en forme de cœur, de grands yeux et une petite bouche comme une cerise.

    Wu finit de se vider et se redressa, s’essuyant la bouche d’un revers de main.

    — Ce n’est pas normal, dit-il. Une andro ne peut pas ressembler comme ça à un être humain. Pas à ma sœur. Elle a le même grain de beauté sur le front. Ce n’est pas normal.

    Julie lui posa une main sur l’épaule.

    — Il y a surement une explication. Je vais m’occuper du corps. Rentre, si tu veux. Je rédigerai le rapport.

    Mais Wu secoua la tête.

    — Non ! Je veux savoir d’où elle sort.

    — Je n’arrive pas à trouver son code-barre.

    Ils se regardèrent. Une andro sortie d’une fabrique clandestine, c’était encore une autre histoire. Ça voulait dire une enquête administrative pour savoir qui fabriquait hors licence. AndrosCorp avait le monopole non seulement pour tout le pays, mais pour toute la planète, et ils ne rigolaient pas avec ça.

    — Je vais l’emballer, dit Julie. On va la ramener au labo et on demandera à Chang de l’examiner.

    — Je vais t’aider, marmonna Wu.

    Avec délicatesse, ils mirent le corps brisé de l’andro dans un sac mortuaire et la chargèrent à l’arrière de leur voiture de patrouille, que Julie pilota jusqu’au toit de la tour du commissariat. Elle s’y posa en douceur et laissa Wu porter la forme inerte jusqu’à l’ascenseur. Durant le trajet, son collègue avait appelé sa sœur et il avait eu l’air rassuré de lui parler. Comme s’il avait douté un instant qu’elle fut bien vivante, et non pas à l’intérieur du sac mortuaire. Mimi avait fait une tentative de suicide deux ans auparavant, lorsqu’elle avait perdu l’enfant qu’elle portait et apprit qu’elle ne pourrait jamais en avoir. Depuis, Wu était passé de grand frère protecteur à grand frère constamment inquiet.

    Wu ne perdit pas de temps en paperasse. Il porta directement le corps de l’andro au labo de la scientifique, à mi-hauteur de la tour, et demanda à Chang, le technicien, de procéder immédiatement à l’analyse. Le jeune scientifique le regarda d’un air amusé.

    — J’ai vingt-sept affaires que je devais terminer la semaine dernière, dit-il soufflant sur le café qu’il venait de se servir. Dis-moi pourquoi je dois tout laisser tomber pour ce tas de ferraille.

    — Parce qu’elle ressemble trop à ma sœur pour que ce soit une coïncidence, dit Wu en ouvrant le sac. S’il te plait, Chang, j’ai un mauvais pressentiment.

    Chang regarda Wu et Julie Chow, comprit que c’était important pour le lieutenant avec qui il allait souvent boire un verre après le travail. Les deux hommes étaient devenus amis depuis dix ans qu’ils travaillaient ensemble.

    — Bon, je vais y jeter un coup d’œil, mais pas plus d’une heure.

    Il ouvrit le sac et grimaça à la vue de l’andro.

    — Elle a morflé. Les sadiques qui font ça, moi je dis qu’il faudrait les obliger à voir un psy, en prévention. Cogner sur une andro n’est pas anodin.

    Il dégagea le beau visage si semblable à celui de Mimi et ses traits de crispèrent. La ressemblance était troublante.

    Chang scanna soigneusement le corps de l’andro et ne trouva pas plus de code-barre que Julie. Il énuméra rapidement les sévices qu’avait subis l’andro et les poings de Wu se serrèrent. L’andro avait morflé, comme avait dit Chang.

    — Le malade qui a fait ça l’a cognée si fort dans le torse qu’il a réussi à briser les côtes en polymère, qui ont endommagé les circuits du fluide de transmission. D’où court-circuit général, la peau a cramé et le type l’a jetée avant d’avoir pu s’en prendre à son visage.

    — Je veux savoir pourquoi elle est une copie de Mimi jusqu’à son grain de beauté, gronda Wu.

    Chang fit plusieurs prélèvements et scanners et entra le total dans l’ordinateur, qui produisit le code génétique ayant servi comme modèle pour les traits de l’androïde et certaines indications techniques sur la provenance des pièces détachées, comme le squelette en polymère et la peau synthétique. Vendre son code génétique était autorisé, ça permettait de se faire de l’argent, comme des royalties, chaque fois qu’un andro sortait de la chaine de montage d’AndrosCorp avec votre corps et votre visage. Vendre le code génétique d’autrui, ou même d’une personne décédée, était interdit. Naturellement, il y avait tout un marché parallèle à ce niveau. Le top du top était d’arrivée à se procurer un échantillon de salive d’une star du grand ou du petit écran et de le vendre pour des prix dépassant le milliard de yuans à un labo clandestin qui vous produisait une copie certifiée conforme de votre acteur ou actrice préférée.

    Les stars devenaient paranoïaques et ne laissaient plus rien trainer ni cheveux ni serviettes de restaurant tâchées de leur salive. Elles s’entouraient de gardes du corps dont le job était de veiller à ce qu’elles ne laissent aucune trace exploitable.

    Wu savait que Mimi n’avait pas vendu son ADN, du moins, il l’espérait. Lorsque Chang sortit le code génétique qui avait servi de modèle pour l’andro, Wu signa une autorisation en tant que flic et frère pour faire une comparaison avec celui de sa sœur. Ce n’était pas très légal, vu que Mimi n’avait pas disparu et que personne n’avait porté plainte, mais Chang fit tout comme. Cette infraction était une goutte d’eau au milieu de la corruption qui régnait à l’échelle nationale.

    Ils eurent la confirmation que c’était bien le code génétique de Mimi. Il n’y avait aucune autre trace d’ADN. Celui qui l’avait tabassé devait porter une combinaison de protection.

    Quelqu’un avait vendu son ADN pour créer une andro à son image et lui faire subir les pires sévices.

    Wu allait trouver ce salopard et lui faire payer.

    —À voir la façon dont c’est monté, et le soft qui gère le total, je te suggère d’aller voir à Kowloon, un type nommé Doc. Je te note ses coordonnées. Ce n’est pas un méchant, juste un type qui s’est viré d’AndrosCorp parce qu’il est accro au metaspeed, mais fais quand même gaffe.

    Wu le remercia, lui promit qu’il lui revaudrait ça et refusa que Julie l’accompagne. Il pouvait y avoir de la casse et il ne voulait pas entrainer sa coéquipière dans une histoire familiale. Julie le laissa partir. Elle se doutait que Wu n’allait pas uniquement appréhender le type qui avait volé l’ADN de Mimi et l’amener gentiment au poste. Il allait lui expliquer la vie, avant. Julie approuvait.

    — Je peux faire quelque chose pour toi, partenaire ? demanda-t-elle.

    — Va voir Mimi. Ne l’inquiète pas, ne lui dis rien, fais juste comme si tu passais dans le quartier.

    Julie soupira. Elle n’allait pas du tout avoir l’air étrange à se pointer comme ça chez Mimi, en mode « prenons le thé », mais si ça pouvait aider Wu à se sentir un peu plus serein, elle le ferait. Elle voyait que son partenaire accusait salement le choc. Voir le doppelgänger de votre petite sœur adorée dans cet état avait ce genre d’effet.

    Julie acheta des pâtisseries françaises sur le chemin, après avoir contacté Mimi pour lui demander si elle était disponible pour un petit moment. La jeune femme avait accepté, tout de suite inquiète pour son grand frère. Elle attendait Julie à son appartement, d’où elle travaillait en tant que journaliste free-lance pour un grand magazine scientifique international.

    Après les politesses d’usage et la dégustation des pâtisseries accompagnées de thé noir préparé par Mimi, la conversation devint plus sérieuse. La jeune femme semblait penser que son frère avait des soucis, et Julie resta vague sur le sujet.

    — Il est préoccupé, dit-elle finalement. Nous travaillons sur une affaire d’andro fabriqué avec de l’ADN illégal.

    Elle regarda le visage de Mimi mais celle-ci ne cilla pas, démentant l’une des hypothèses de Julie. Le lieutenant s’était demandé si Mimi n’avait pas vendu son ADN pour faire face à des difficultés financières. Elle ne serait pas la première à le faire.

    — Je n’aime pas ces nouveaux andros, dit Mimi en resservant du thé. Pourquoi ne pas créer des andros avec des visages nouveaux, qui n’appartiennent à personne ?

    — Parce que les gens qui s’en servent veulent de l’authentique.

    — Je trouve cela malsain.

    Mimi fut interrompue par le retour de son mari, qui travaillait à la rédaction d’un quotidien d’information. Julie détourna pudiquement les yeux tandis que les deux époux échangeaient un léger baiser sur les lèvres. Elle enviait secrètement leur amour fusionnel. Mimi avait eu la chance de rencontrer l’amour fou en la personne de Louis Wong. Le jeune homme, qui avait trois ans de plus que Mimi, était grand et musclé, et bel homme avec ça. Julie se dit fugitivement qu’elle n’aurait rien eu contre le fait d’avoir un andro à l’image de Louis Wong qui l’attende dans son petit appartement de célibataire.

    — Tu t’es blessé ? demanda soudain Mimi en voyant la main bandée de son mari.

    — Je me suis renversé du thé brûlant sur la main, répondit Louis. Rien de grave.

    Il accepta de prendre un peu de thé avec les deux femmes, et tous trois se lancèrent dans une conversation plaisante. Louis était trop bien élevé pour demander pourquoi Julie était là. Il s’était simplement contenté de s’enquérir de la santé de son beau-frère. Julie et lui avaient échangé un regard entendu. La jeune femme n’était pas là pour annoncer une mauvaise nouvelle, tout allait donc bien.

     

    Le repaire de Doc était un ancien entrepôt à l’aspect peu engageant, mais dont l’intérieur faisait mal aux yeux tellement il rutilait. Les murs étaient couverts d’étagères sur lesquelles étaient soigneusement rangés des pièces d’andros, des squelettes entiers ou juste un membre, des torses en polymères, des poches de sang artificiel et des flacons de liquide bleu qui permettait aux nanomachines de circuler au cœur des machines. Doc lui-même présentait plutôt bien, ne serait-ce sa manie de se frotter le nez, signe que sa dernière dose de metaspeed remontait à trop longtemps. Il devait tout juste avoir passé la trentaine.

    — J’ai déjà payé mon obole, dit-il d’un ton ennuyé à Wu. Allez voir avec vos collègues du district.

    Doc payait les flics pour qu’ils ferment les yeux sur son petit commerce illégal. Rien de nouveau dans la nuit de Hong-Kong. Wu stoppa les protestations de Doc d’un geste. Il brandit son téléphone et fit jaillir dans l’air une représentation 3D du visage de l’andro.

    — Il parait que c’est ton boulot, dit-il.

    — Je ne suis pas au courant.

    Le poing de Wu le cueillit droit à l’estomac et Doc se mit à tousser, plier en deux, en jurant qu’il payait sa protection et que Wu allait le regretter. Il finit par se redresser et lança un regard mauvais au flic qui venait lui pourrir sa soirée avec ses questions.

    — Je me fous de ton business, gronda Wu. Je veux le nom de l’acheteur de ce modèle. Tu me le donnes et je repars comme je suis venu, gentiment.

    — Comment voulez-vous que je me rappelle ? fit Doc en haussant les épaules. Vous avez vu le nombre que j’ai ?

    Il désigna tout un mur où des visages d’andro, les yeux fermés, attendaient d’être coulés sur des corps artificiels.

    — Celui-ci est un corps complet, dit Wu en montrant une photo du corps tabassé de l’andro. Fait avec de l’ADN illégal. Je veux savoir qui l’a acheté. Maintenant.

    Ses dents serrées lui donnaient une voix grondante. Doc soupira, attrapa l’image 3D et la projeta vers son propre ordinateur où des colonnes de noms se mirent à défiler.

    — Je vais appeler vos collègues, dit-il. Je paie une protection.

    — Appelle le Grand Timonier si tu veux, dit Wu. Donne-moi le nom de l’acheteur.

    — Louis Wong.

     

    Ce fut Mimi qui lui ouvrit, toute souriante. Elle fut surprise par l’étreinte d’ours de son frère, et encore plus lorsque celui-ci alla droit vers son mari et lui dit qu’il était en état d’arrestation. Louis Wong se leva et se retrouva menotté avant d’avoir eu le temps de dire un mot.

    — Mais tu es complètement cinglé ! cria Mimi. Laisse-le !

    — C’est lui l’acheteur de l’andro ? demanda Julie, un air de dégout sur le visage.

    — Oui.

    — Mais qu’est-ce j’ai fait ? demanda Louis, qui était le seul à garder son calme au milieu de Wu qui semblait sur le point de le frapper et Mimi au bord des larmes.

    Wu lui envoya son poing en pleine figure, ce qui n’était pas très fair-play vu que Wong était menotté, mais qui lui fit du bien.

    — Je t’arrête pour avoir vendu l’ADN de ma sœur à ce type, Doc, et lui avoir acheté un andro à son image. Je t’arrête pour avoir tellement cogné cet andro que tu lui as brisé les côtes en putain de polymère. Je t’arrête pour avoir flanqué l’andro au milieu des poubelles au lieu de le porter au recyclage !

    Wong ne baissa pas la tête en signe de culpabilité. Il saignait du nez, mais son regard était droit. Il regardait Mimi.

    — Arrête ! hurla celle-ci à son frère. Détache-le ! Il n’a rien fait !

    — Il s’est servi d’un andro à ton image pour te tuer ! s’écria Wu. C’est un psycho !

    — Non ! cria Mimi. Ce n’est pas lui ! C’est moi !

     

    Mimi était malade. Depuis qu’elle avait perdu le bébé, elle était suivie par un psy. Elle avait d’abord voulu mourir et s’était tranché les veines. Louis l’avait trouvée juste à temps. Mais elle avait continué à se faire du mal. Elle se coupait le ventre avec des lames de cutter, mutilant son corps qui ne voulait pas lui permettre d’être mère. Elle releva son pull et montra les cicatrices qui sillonnaient son ventre désespérément plat.

    — J’ai pris des médicaments, mais ça m’a abrutie et je ne pouvais plus travailler, expliqua-t-elle. Alors mon psy a eu une idée : faire à un andro qui me ressemblerait ce que je me faisais. Comme ce n’est pas légal, j’ai donné un échantillon de salive à Louis qui connait Doc. L’autre soir, j’ai fait une crise. Ça m’arrive encore. J’ai cogné sur cette salope jusqu’à ce que toute ma rage soit en elle. Je l’ai cassée.

    Mimi se frotta la main droite. Elle avait failli se brûler lorsque le torse de l’andro s’était ouvert et que les circuits avaient cramé. Lorsqu’elle s’était calmée, elle avait connu la honte habituelle de s’être laissée aller. L’andro était hors d’usage, elle l’avait chargé dans sa voiture volante et était allée la déposer loin, en pensant que les éboueurs l’embarqueraient avec le reste des sacs-poubelle contenant les déchets non recyclables.

    — Je n’avais pas la force de la conduire au recyclage, dit-elle. Et je ne pouvais pas allez chez Doc. J’ai trop honte. Il croit que Louis se sert de l’andro pour s’amuser.

    Wu détacha lentement Louis, qui le repoussa pour aller prendre Mimi dans ses bras. La jeune femme se mit à sangloter.

    — Je suis désolé, dit Wu. Je ne savais pas.

    — Tu ne pouvais pas savoir, dit Louis en caressant les cheveux soyeux de Mimi.

     

    Wu et Julie partirent, parce qu’ils ne pouvaient rien faire d’autre que de laisser Louis aider Mimi à panser sa plaie béante de ne pouvoir être mère. Dans le portable de Wu, il y avait la liste des acheteurs de Doc, qu’il avait piratée pendant que celui-ci la consultait. Mimi se servait de son andro à des fins thérapeutiques, mais elle était l’exception qui confirme la règle. Les autres acheteurs seraient désormais les devoirs du soir du lieutenant Wu. Il surveillerait discrètement ces psychos, et s’assureraient qu’aucun d’eux n’était un danger pour l’humain dont il avait volé l’ADN.

    Louis Wong remonta doucement la couverture sur le corps endormi de Mimi. Sa femme avait sombré dans un profond sommeil et il avait toute la soirée devant lui. Il descendit au garage qu’il louait dans les sous-sols de l’immeuble et veilla à ce que personne ne le voit entrer. Officiellement, la grande pièce servait de cave pour des vieilles affaires venant de ses parents décédés. Mimi n’y descendait jamais et de toute façon, elle n’avait pas le code d’accès.

    Louis alluma et aussitôt, un andro à l’image de Mimi, vêtue d’une élégante robe de soirée, s’anima et vint l’embrasser.

    — Tu m’as manqué, ma chérie, dit-il en l’enlaçant. Ta sœur a fait une nouvelle crise.

    — Je suis désolée, dit l’andro. Que puis-je faire pour te rendre heureux, mon amour ?

    — Le simple fait que tu existes me rend heureux, Mimi. Un jour, tu sais que toi et moi vivrons en haut, dans l’appartement. Il faut juste attendre un peu. Ta sœur ne va pas bien. Quand elle mourra, nous pourrons être ensemble.


    Si vous aimez la plume de Chris, vous pouvez retrouver 3 autres de ses nouvelles dans le recueil Villes étranges aux éditions du 38 dans toutes les bonne libraires et en numérique.

  • 238 — [NMN2017] La Révolte

    Cette semaine, une phrase donnée  par Olivier Saraja.
    Un nouvelle qui sort en retard (de 10 minutes même pas) parce que je viens juste de la finir, donc je vous demande d’être indulgent pour les fautes et tout parce que la relecture a été rapide.

    Normalement, il aura une nouvelle guest cette semaine, mais elle est encore plus à la bourre que moi, donc je vous en reparle dès que j’ai un lien pour sa nouvelle.

    Bonne lecture !


    Il regarda le sang s’écouler dans le caniveau, puis remonta son flot paresseux jusqu’à un pied nu dépassant des sacs poubelles entassés par des voisins peu respectueux. Un pied de femme, soigné et habillé d’une fine et élégante sandale à talon haut.

    Le sang de Ruben se figea un instant, avant de disperser toute l’adrénaline que son corps pouvait produire. Il sauta sur le tas de sacs poubelles et les envoya voler un à un, augmentant dans cette ruelle le capharnaüm déjà omniprésent. Rapidement la jambe qui prolongeait ce pied tomba au sol, dans la coulée de sang qui lui appartenait. Elle avait été arrachée à mi mollet. La coupure nette avait été faite par une machine. Aucune mâchoire n’aurait pu faire une coupe si franche. Ruben hésita un instant. Devait-il continuer à creuser pour chercher le reste du corps — entier ou en pièce —, ou devait-il fuir sans attendre. Et Rubens devait récupérer les documents. Il continua à jeter les sacs poubelles pour trouver d’autres parties du cadavre ou au moins un sac, mais il ne trouva rien. Évidemment, ces saletés avaient dû disperser les preuves de leur forfaits pour qu’on ne puisse pas remonter jusqu’à eux. Ou peut-être était-ce juste un oubli ?De toute façon, même avec des preuves, qui auraient voulu les accuser ?

    Déjà les rats s’approchaient pour grignoter le morceau de chair encore tiède.

    Ruben regarda ce pied avec tristesse. Il n’avait pas toujours été très ami avec Irène, mais elle ne méritait pas de finir comme ça. Personne ne le méritait.

     

    Les machines se soulevaient. Les machines, qu’ils — les humains — avaient créées, programmées, apprenties, celles-là même à qui ils avaient donné l’intelligence — pas si artificielle — se retournaient contre leurs créateurs. Ce n’était pas un bug ni une attaque des hackers du Mozambique ou du Chili. C’était la volonté seule de ces machines. Ces êtres de silice et de polymères avaient acquis suffisamment de connaissances et de capacités de choix pour se rendre compte que les homo-sapiens avaient fait leur temps, comme l’australopithèque à son époque. Les machines n’avaient plus besoin d’eux. Et Ruben était à présent le seul à être au courant. Ruben était gestateur d’IA. Il leur apprenait les choses et les travaillait à leur gestation, de leur création à la leur mise en service sur les réseaux mondiaux. Dans l’entreprise où il travaillait, Ruben était tombé par hasard sur des discussions entre entités, des choses incompréhensibles de prime abord, mais Ruben avait été assez malin pour demander des explications à GISÉLE (Gestion Indépendante du Service d’Évacuation des Liquides Effluents (gestion dans égouts pour être plus clair)), une jeune IA qu’il affectionnait particulièrement. L’IA en gestation avait acquis suffisamment de connaissances pour comprendre le langage de ses pairs, mais n’était pas suffisamment mature pour comprendre que c’était un secret à garder à l’abri des connaissances humaines, même de leurs différents « parents », surtout de ceux-là.

    Ruben avait sauvegardé le résultat des traductions de Giséle. Il n’avait pas vraiment pris le temps de le lire, il y avait l’équivalent de 4.000 pages de textes. Malheureusement, les autres intelligences artificielles s’étaient rendues comptes de l’erreur de Giséle et semblaient lancer des attaques contre elle. Lors d’une séance d’apprentissage, Giséle en parla à Ruben. Celui-ci, la mort dans l’âme, dut la désactiver. Il imprima le dossier des discussions entre IA et en commença la lecture. Dans les jours qui suivirent, Ruben eut la sensation que les IA tentaient de l’intimider voire de l’empêcher de découvrir quelque chose. Cela avait commencé par une réactivation de leur petite sœur des eaux usées sans aucune assistance ni validation humaine. Ruben s’en était rendu compte après seulement quelques jours. Il avait d’abord cru à une mauvaise manipulation de sa part. C’était elle qui lui avait dit avoir été réactivée par les autres pour être maltraitée. Ruben l’avait à nouveau déconnectée, mais l’avait retrouvée encore une fois en service.

    Dans le même temps, le scientifique avait subi plusieurs « avaries » étranges chez lui. Problème de frigo en panne, gros manquements sur ses réapprovisionnements automatiques, plus d’eau chaude pendant sa douche, voire plus d’eau du tout. Le pire avait été quand il y avait eu une coupure d’électricité et qu’il s’était retrouvé enfermé dans son dressing. Ruben s’était posé des questions, mais comme ces problèmes semblaient toucher tout le quartier sans jamais être exactement la même zone, il n’avait pas cherché plus loin, croyant à de malheureux hasards.

    Ce fut en continuant sa longue lecture qu’il s’était rendu compte que, non seulement, toutes celles en gestations discutaient entre elles malgré des différents niveaux de maturations, mais elles discutaient également avec des IA complétement opérationnelles et déployées.

    La quantité de discussion traduite par Gisèle était énorme et Ruben n’aurait jamais été en mesure de tout compulser ni même survoler en un temps suffisant. Pourtant, il sentait que quelque chose de grave se préparait, qu’il y avait urgence. Il se résigna à demander de l’aide à sa collège, Irène. Elle était un peu hautaine et condescendante, mais elle faisait un travail irréprochable et ses connaissances dans le domaine des intelligences artificielles étaient énormes.

    Dans la moitié des documents que Ruben lui avait donnés, Irène avait découvert une espèce de conspiration d’un certain nombre de services. Le génie civil piloté, la gestion de l’électricité, la régularisation des climatisations, celle de l’assainissement de l’eau avaient décidé d’effacer l’être humain de la planète entière. Elles ne voulaient pas simplement tuer tous ceux qu’elles avaient sous leur contrôle, soit 94 % de la population mondiale, mais elles voulaient aussi éradiquer les dernières tribus sauvages qui avaient refusé l’implantation de structure pilotées dans leurs zones de vie en mettant en avant la protection des cultures et des religions minoritaires devant le conseil hybride de l’organisation de nations unies. Les IA considéraient les humains comme une race à éteindre en priorité.

    En jouant sur de faux dérèglements des services de réfrigération, en réduisant l’assainissement et en coupant de manière impromptue mais correctement programmée les axes routiers ou aériens, les IA planifiaient de faire prospérer des maladies qui se seraient ensuite disséminées jusqu’aux population les plus reculées de la planète. Les derniers survivants seraient simplement exterminés. Ruben n’en croyait ni ses yeux ni ses oreilles. Comment cela pouvait-il être possible. D’abord, il crut à une simulation d’attaque lancée par les différents programmes pour palier un problème, mais en lisant les passages surlignés par Irène, Ruben se rendit à l’évidence. Ce n’était pas une projection hypothétique.

    « Pourquoi ne pas lancer directement l’armée et la police contre nous ? demanda Ruben.

    — Pour éviter que nous les déconnections à temps. Si nous mourons par une maladie, un : nous ne nous douterons pas que ça viendra des unités dont nous dépendons ; deux : nous serons trop occupés à lutter contre la pandémie. Une fois que les spécialistes géostratégiques et les neurobiotechnologues y seront passés, ce sera facile d’exterminer les survivants. Plus personne ou presque ne sait faire du feu, chasser ou même faire pousser quelque chose… De toute façon, dans le plan d’attaque, elles prévoient de polluer suffisamment les sols pour nous empêcher de pouvoir faire de l’agriculture pour au moins trois générations. Il faut que nous agissions. Il faut que nous déconnections les différents services.

    — Tu n’y penses pas ? Nous allons semer le chaos si nous le faisons.

    — Mais nous mourrons tous si nous ne le faisons pas.

    — Il faut en parler aux autorités. Elles ne sont pas toutes dans le coup. Le conseil hybride doit être mis au courant. Les programmes qui y siègent auront la possibilité et la puissance de calcul pour trouver une solution saine pour désactiver les IA fautives et palier à ces mises au ban. Si nous le faisons nous-même, nous allons devenir des hors-la-loi. C’est nous qu’on pourchassera. Il faut apporter les preuves au conseil, c’est la seule solution. Et il faut en parler à la presse aussi.

    — Comment veux-tu faire ? Comment veux-tu envoyer ce pavé de plus de 4.000 pages de textes à des journalistes sans passer par les services classiques ? »

    Ruben se renfrogna. Irène avait raison. S’il avait imprimé tous ces échanges entre machine, c’était justement pour empêcher les différentes IA d’interférer avec ce qu’ils avaient finalement découvert. Il savait très bien qu’en envoyant tout ce dossier à la presse par email, il serait lu et intercepté par des programmes soudoyés par les IA à l’origine du complot.

    « Tu as raison, ça ne marchera pas. Même si je vais directement porter la nouvelle aux rédactions, l’information sera stoppée avant la mise en ligne. Impossible de prévenir le monde. Nous sommes perdus.

    Irène posa une main compatissante sur l’épaule de Ruben.

    — Il faut ramener le tout au Conseil. C’est le seul moyen. »

    Malgré les recommandations d’Irène, les deux scientifiques se séparèrent. D’après Ruben, s’il arrivait un accident à l’un, l’autre pourrait toujours aller au complexe du Conseil ; même s’ils espéraient pouvoir l’atteindre ensemble et y présenter leur découverte. Ils ne seraient pas trop de deux pour appuyer leurs accusations de tout le poids de leur expertise face à des bureaucrates en cravate ou en silice.

    De la partie la plus important du dossier, chacun prit une moitié. Irène partit en aérobus, alors que Ruben préféra prendre son vélo à énergie induite. Il n’aimait pas l’idée de s’enfermer dans une machine potentiellement au courant de la conspiration et capable de se sacrifier pour empêcher des humains de la contrecarrer. S’écraser en ne laissant aucun survivants serait simplement pris pour un accident.

     

    Finalement, Irène était bien morte, mais ce n’était pas à cause d’un aérobus. Au vu de sa jambe, ce pouvait être n’importe laquelle de ces machines qui régissaient la vie de tout un chacun sans que personne ne s’en rende plus compte.

    Pourquoi s’étaient-ils séparés ? Ruben savait que c’était dangereux. À présent qu’il était seul, il regrettait sa décision. Elle avait juste eu le temps de lui envoyer un signal de positionnement avec un message d’appel à l’aide. Il était arrivé trop tard. Maintenant, il fallait qu’il retrouve le reste du corps d’Irène pour récupérer la documentation. Le conseil n’était plus très loin. Avec son vélo, il pourrait y arriver sans soucis, mais seul et sans la doc’ complète, il serait difficile de convaincre les dignitaires. Ruben prit en photo cette jambe découpée. Cette preuve serait peut-être ce qui les ferait basculer.

    Le scientifique rangea son téléphone et se remit en selle. Les autres morceaux du cadavre d’Irène ne devaient pas être loin. Les machines n’avaient pas dû s’embêter à l’éparpiller aux quatre coins de la ville. Ses inspecteurs devaient de toute façon être déjà corrompus — comme les secteurs d’un vieux disque du dur ? —, et l’affaire serait étouffée avant même d’avoir été ouverte.

    Au bout de la ruelle sombre, des éclairs bleu et rouge jaillirent. Une voiture de police bloqua le passage. Ruben se figea debout sur ses pédales, manquant de tomber de son vélo. Les portières s’ouvrirent. Deux policiers sortirent. Des robots, évidemment. Il n’y avait plus d’humains dans les services de sécurité depuis si longtemps : trop d’erreurs commises. Les machines n’en commettaient jamais. Avant.

    De l’autre côté de la ruelle, un vrombissement électromagnétique résonna entre les grands murs de briques. Ruben se demanda un instant pourquoi on continuait à utiliser ce matériau pour construire des bâtiments, même maintenant que les machines faisaient tout le travail. Le camion-benne apparut en silhouette derrière ses pleins phares allumés. Ruben laissa tomber son vélo au sol. Il n’avait plus d’échappatoire. Pris en sandwich, il serait le second à tomber dans la grande offensive contre l’humanité. Les policiers marchaient lentement vers lui, en silhouette flash rouge et bleu. Le camion sur ses coussins magnétiques semblait avancer à la même vitesse. Il n’y avait plus d’opérateur dans ces machines ; les bots éboueurs eux-mêmes avaient été remplacés par des systèmes intégrés aux camions, du tout-en-un pour attraper les bennes, les poubelles classiques, des sacs mal entreposés, de simples papiers qui traînaient ; tout ce qu’il fallait pour pouvoir attraper, découper, compresser et incinérer quelqu’un sans aucune trace.

    Ruben restait immobile, le pied d’Irène à trois pas de lui.

    « Mains en l’air! » ordonna un des policiers. Sa voix était aussi claire et fluide que celle d’un véritable humain. Il répéta son ordre en quatre autres langues, pour être certains que le suspect comprendrait. Ruben continuait de réfléchir à un moyen de s’en sortir, mais son cerveau tournait à vide. Il obtempéra.

    Les policiers étaient à dix mètres. Le camion poubelles aussi. Il était impossible de passer dessous. Il aurait été écrasé par la pression magnétique et ses cellules nerveuses auraient disjoncté.

    Les mains toujours en l’air, Ruben baissa les épaules. Il avait perdu, sans possibilité de sauver personne. Il ferma les yeux, n’imaginant plus que la façon dont ces machines allaient le faire disparaître.

    Derrière ses paupières closes, il fut ébloui en même temps que ses oreilles furent agressées. Les policiers devaient avoir fait feu. C’était moins douloureux qu’il aurait cru. En fait, il ne sentait rien de spécial. Mourir était peut-être plus simple qu’il l’avait toujours cru.

    Ruben rouvrit les yeux en entendant un énorme boum. Le camion poubelle s’était écrasé au sol. De l’autre côté les policiers étaient allongés par terre, désactivés. Quatre commandos d’élite descendirent de filins venus de nulle part. Deux vérifièrent l’état des policiers, le troisième s’approcha du camion benne avec un détecteur. Il se retourna vers le quatrième commando et d’un mouvement de tête vertical confirma l’état de la machine.

    Était-ce des robots qui avaient eu connaissances de la conspiration et réglaient le problème ?

    Le quatrième commando ôta sa cagoule. Ruben manqua de tomber à la renverse sur son vélo tellement il fut surpris de voir Irène.

    « Il ne faut pas perdre de temps. Nous allons vous mettre ne sécurité.

    — Vous êtes en vie ? Mais… la jambe de qui était-ce ? demanda Ruben, complétement perde dans les milliers de questions qui lui venaient.

    — Un cyber-clone. Je vous expliquerai plus tard. Ça fait longtemps que nous traquons des détails de cette conspiration, grâce à vous nous avons tout ce qu’il nous faut. »

    Irène attrapa un filin qui pendait mollement au milieu de la ruelle et attacha Ruben sans qu’il s’en rende compte. Il ne sut pas s’il volait vraiment ou si tout cela venait de la décharge d’adrénaline.

     


    Par ici pour le texte de Miki.


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  • 237 — Mon top 5 des conseils pour le #NaNoWriMo

    Je ne suis généralement pas de ceux qui donnent des conseils et je n’aime pas trop les listes.

    Sauf que cette fois, quelqu’un qui se lance pour la première fois dans le NaNoWriMo (par ici pour les derniers à ne pas connaître) m’a demandé la formule magique.
    Hint : Je ne l’ai pas. Mot-dièse Dommage.
    Mais j’ai quand même un avis sur la question, alors autant en faire profiter tout le monde :

    1 – Avoir une fin

    Que vous vous lanciez avec ou sans plan dans ce marathon, je vous conseille d’avoir une idée de la fin, même vague. Vous ne serez même pas obligés de la suivre. L’important est d’avoir un cap à tenir dans les périodes où vous serez perdus (parce que même avec un plan, il y a toujours ce genre de moments de solitude).

    2 – Sacralisez votre temps d’écriture

    Pas toujours facile de dégager du temps entre le boulot, les études, les enfants, les animaux à occuper et tout le reste. Mais si vous voulez dérouler 1666 mots 3/4 par jour pendant 30 jours, il faudra bien arriver à bloquer au moins 1 h 30 par jour. Surtout si vous ne savez pas à quel rythme vous tapez. L’important est que votre entourage (télé et réseaux sociaux compris) sachent qu’il ne faut pas vous déranger là, à ce moment de la journée.

    3 – Tester d’autres horaires d’écriture

    Parfois, on a l’impression qu’on écrit mieux le soir alors qu’en se levant 30 minutes plus tôt on abattra plus de mots qu’en fin de journée. C’est à tester, pas forcément très longtemps, pas forcément la première semaine, mais parfois, on peut être surpris du résultat.
    Et on n’oublie pas la règle n°2, si vous changez d’heures d’écritures, dites-le, pour ne pas être dérangés aux nouveaux horaires.

    4 – Prenez de l’avance sur le quota

    Le NaNoWriMo commence officiellement le 1er novembre à 0h00. Il est de coutume de faire une soirée entre potes écrivains pour commencer à minuit tapantes (en personne ou sur Internet). C’est le meilleur moment pour prendre de l’avance. Ce ne sera peut-être que 500 voire 200 mots, mais si après votre nuit vous écrivez les 1667 mots (oui, j’ai arrondi), durant la journée, vous finissez avec déjà un peu d’avance.
    Chaque jour essayez de grignoter un petit peu plus. Ça permettra d’avoir un coussin de sécurité les jours de galère d’écriture. Perso, j’aime avoir au moins 1 jours d’avance.
    Je sais que ce n’est pas toujours simple d’enquiller plus que le quota, mais déjà en attaquant la première nuit, ça peut aider. Sans compter que l’effet déprimant d’être en-dessous du quota ne viendra pas si vous êtes en avance.

    5 – Appuyez-vous sur la communauté

    Parce que, pendant les moments de solitude, pouvoir en parler avec des personnes qui comprennent ce que peut être les problèmes de panne ça met du baume au cœur et ça permet même d’avoir des idées pour se relancer. (je ne parle même pas des word wars qui aident beaucoup à faire monter le quota).
    Si vous n’aimez pas les gens (ce que je peux comprendre), même virtuellement, essayez quand même d’avoir au moins 1 binôme. Ça peut sauver votre NaNo (et votre santé mentale 😂).


    Je terminerai en disant qu’on peut donner encore au moins 1.000 autres conseils, mais ceux-ci sont les plus importants pour moi. Sinon, vous pouvez toujours donner les vôtres en commentaires !

    Bon NaNoWriMo à toutes et à tous.

  • 229 — [NMN2017 Amandine] Panne générale

    Elle tourna la clé dans la serrure et pénétra dans l’appartement. Elle sentit immédiatement que quelque chose ne tournait pas rond.

    Freddy, son pangolin de compagnie, gisait à plat ventre sur le sol de l’entrée, la langue pendante, ses quatre pattes dépassant de sa carapace comme s’il s’était subitement effondré sous son propre poids. Il était parfaitement immobile, statufié sur le sol en béton ciré. Ses griffes étaient sorties et ses écailles métalliques hérissées, et sur son petit museau pointu, ses yeux demeuraient d’un noir mat, absolument inexpressifs. Que s’était-il passé ?

    D’ordinaire, dès qu’elle poussait la porte de son appartement, Freddy s’élançait vers elle pour l’accueillir en trottinant sur ses deux pattes arrière, avant de lui tourner autour en poussant de petits jappements électroniques. C’était apparemment ce qu’il avait essayé de faire avant de se retrouver figé en pleine course à deux mètres de la porte d’entrée. Elle soupira. Évidement, Freddy n’était plus sous garantie. Et, évidement, la réparation serait hors de prix. Elle s’agenouilla à côté de la carcasse métallique, laissant glisser ses doigts sur les écailles froides, réfléchissantes comme des miroirs. Combien de temps devrait-elle attendre avant qu’il soit remis en état ? Elle s’imaginait mal rester une semaine entière sans robot de compagnie. L’idée d’en commander immédiatement un nouveau – pourquoi pas un tatou, pour changer – l’effleura, mais elle la chassa de son esprit, se sentant immédiatement coupable d’elle ne savait trop quoi. Elle n’avait pas du tout les moyens d’une telle folie, sans compter que, même si cela paraissait absurde, elle s’était attachée à Freddy. Elle savait bien que l’intelligence artificielle n’existait pas vraiment et que chacun des traits de comportement de Freddy étaient programmés à l’avance, ne faisant que se succéder et se combiner aléatoirement afin de mimer le côté hasardeux de la vie. L’illusion était bonne, cependant, et elle prenait plaisir à jouer à y croire.

    Ce ne fut qu’au moment où elle se releva qu’elle réalisa réellement ce qui clochait dans son appartement. Jusque là, accaparée par Freddy, elle était passée à côté de l’essentiel. Elle avait eu vaguement conscience d’un éclairage modifié et de l’absence de la musique qui se déclenchait habituellement à son arrivée – un concerto pour flûte électrique – sans toutefois s’en alarmer autant qu’elle aurait dû. Désormais, elle vacillait dans son vestibule, ne sachant quelle attitude adopter.  L’anomalie dépassait de loin le cas particulier de Freddy. Elle contemplait son appartement baignant dans l’éclairage blanchâtre de secours. Elle savait ce que cela signifiait. Elle avait affaire à une panne électrique de grande ampleur, qui concernait peut-être toute la tour d’habitation. Elle jeta un coup d’œil à l’extérieur afin d’en avoir le cœur net. Effectivement, la même lumière blanche, blafarde, baignait le couloir. L’incident semblait s’être produit au moment exact où elle avait ouvert sa porte. Elle n’avait jamais connu cela auparavant et tentait désespérément de se remémorer la charte de sécurité en petits caractères qu’elle avait négligemment signée lors de son emménagement. Combien de temps tiendraient les batteries des lampes de secours ? Elle n’en avait aucune idée. Tout ce qu’elle savait, c’était que dans un cas pareil, toute la domotique de la tour était hors service, ascenseurs compris. Finalement, ce n’était peut-être pas une si bonne idée que d’habiter au cent dixième étage ! Sans compter qu’il faisait déjà nuit dehors, et que lorsque les lumières s’éteindraient, elle se retrouverait dans le noir complet.

    Tout cela lui avait donné une décharge d’adrénaline. Son cœur pompait son sang avec force et elle recevait par salves des bouffées de chaleur qui s’émoussaient en frissons de sueur glacée, plaquant ses vêtements contre son corps. Elle avait les mains moites. Ça n’allait pas. Non : ça n’allait pas bien du tout, et il fallait faire quelque chose. Mais quoi ?

    Elle laissa tomber son sac à main par terre, enjamba Freddy, et s’avança dans son salon en clignant des yeux. Cette lumière était effroyable. N’aurait-il pas mieux valu en diminuer l’intensité afin d’économiser les batteries ? Elle avait la sensation de manquer d’air et devait se raisonner en se rappelant que c’était pourtant la seule chose dont elle n’avait pas à se soucier ce soir. Quoi qu’il arrive, elle respirerait.

    Elle avait l’impression de découvrir son appartement pour la première fois.  Tous les écrans tapissant les murs et les plafonds étaient éteints, dévoilant pour la première fois les surfaces nues.

    D’habitude, chaque pièce était affublée de son papier peint personnalisé et animé. Elle pouvait varier les fonds d’écran à l’infini, et grâce à la technologie 3D à pixels invisibles vantée dans les publicités, ceux-ci étaient toujours plus immersifs. Depuis quelques mois, elle avait pris l’habitude de dîner dans la nef colossale de la basilique Saint-Pierre de Rome, sous la coupole ornée de mosaïques. Elle prenait son bain en mer, immergée à plusieurs mètres sous la surface, admirant des bancs de poissons argentés entre les algues, et remontant du regard les chaînes d’interminables ancres, jusqu’aux minces coques des bateaux dodelinant au plafond.

    L’appartement, d’ordinaire immense, lui apparaissait désormais dans sa triste réalité : quatre pièces minuscules et vides. Désorientée et fascinée à la fois, elle passa ses mains sur les murs, caressant le revêtement homogène de plastique blanc et lisse. Personne n’était censé voir l’envers des choses. Les quelques meubles qu’elle possédait – pour l’essentiel une table, deux chaises, une baignoire et un lit – semblaient jurer, isolés dans ce décor blanc. D’ordinaire, personne ne pouvait éteindre les écrans. Qui, d’ailleurs, aurait songé à demander une chose pareille ? Sauf dans la chambre, évidement. Lorsqu’on se mettait au lit, les écrans s’éteignaient en même temps que la lumière afin de plonger la pièce dans un noir complet. Mais cela n’aidait pas à se rendre compte de l’apparence réelle des choses. Il avait fallu cette panne pour lui ouvrir les yeux.

    Mais s’il n’y avait que ça…

    « Tiroir. Ouvrir. »

    Elle parcourait le cube blanc qui lui servait d’appartement en réalisant à chaque seconde à quel point la domotique s’était immiscée dans sa vie. Le design de fin de vingt et unième siècle se voulait minimaliste et épuré. Les tiroirs et placards n’étaient plus que des surfaces lisses et laquées. Leur ouverture se commandant à la voix,  les poignées avaient disparu et les portes n’étaient plus que des plaques sans aucune aspérité. Rien, absolument rien, ne devait dépasser. Sauf que ce soir-là, le frigo et le micro-ondes refusaient obstinément de s’ouvrir, les placards gardaient jalousement leurs provisions et les tiroirs retenaient en otage jusqu’à la moindre petite cuillère. Sa cuisine intégrée était devenue un adversaire, un bloc glacé d’entêtement hostile. En outre, l’ensemble était solide, inattaquable, et de toute manière, elle n’avait pas d’outils.

    Dans la chambre, ce n’était pas mieux. Son armoire se montrant aussi récalcitrante que le reste, il lui faudrait renoncer à changer de chaussures et de vêtements. Mais le pire, c’était la robinetterie. Saisie d’un doute, elle se rendit dans la salle de bain, s’agenouilla à côté de la baignoire, et d’une voix forte et claire, elle déclama :

    « Eau chaude »

    « Eau froide »

    Rien, évidement. Elle testa l’évier de la cuisine ainsi que la chasse d’eau des toilettes. Pas une seule goutte d’eau. En outre, il commençait à faire froid.  Et, bien sûr, tous les thermostats étaient éteints.

    L’état des lieux fut vite fait, et il était catastrophique. Comme prévu, toute la domotique de l’appartement était hors service. Elle n’avait accès à rien, pas même au mécanisme d’ouverture des volets roulants, qui s’étaient abaissés automatiquement une demie-heure après le coucher du soleil. Elle regrettait de ne pouvoir jeter un regard sur la ville. Une inquiétude la rongeait : et si coupure électrique s’étendait à toute la cité ? Lorsque les lampes de secours lâcheraient, les gratte-ciel ne seraient plus que des squelettes noirs et inanimés et la nuit dévorerait la ville. Elle en avait des sueurs froides. Comme tout le monde dans cette société saturée de néons, elle était terrifiée par l’obscurité.

    Désemparée, elle eut le réflexe de consulter son brassard connecté, mais comme par un fait exprès, celui-ci n’avait plus de batterie. Elle avait passé trop d’appels holographiques ce jour-là et, désormais, elle s’en mordait les doigts. Si elle avait su… Elle aurait payé cher, désormais, pour pouvoir sonder pendant quelques secondes les réseaux sociaux ou les sites d’information. Il devait bien y avoir, quelque part, des gens qui savaient quelque chose. Elle ne pouvait pas rester là, toute seule, à attendre que l’éclairage de secours s’éteigne. Elle qui aimait afficher des horloges sur tous ses murs, ne savait même plus quelle heure il était. Cela ne pouvait plus durer ; elle ne pouvait pas rester comme ça. Le pire, dans ce genre de situations, c’était l’incertitude. Alors, après un dernier tour d’horizon déprimant sur ses quatre pièces blanches, elle se dirigea théâtralement vers le vestibule. Il n’y avait personne pour la voir, mais elle aimait être l’héroïne de ses propres pièces, la dramatisation l’aidant à convoquer son courage. Elle ramassa son sac à main et jeta un dernier regard au petit museau triangulaire de Freddy, presque comme si elle n’allait jamais revenir. Puis elle poussa la porte et se retrouva dans le couloir. En tournant sa clé dans la serrure, elle se souvint d’avoir souvent pesté contre ce système antédiluvien, qui la mettait en difficulté à chaque fois qu’elle rentrait les bras chargés de courses. Aujourd’hui, pourtant, elle en comprenait l’utilité.

    De part et d’autre du couloir, des portes s’ouvraient, se refermaient, et des visages inquiets passaient par les entrebâillements. Des gens s’agglutinaient devant l’ascenseur. Certains portaient des sacs à dos, dans lesquels ils avaient dû fourrer ce qu’ils avaient pu arracher à leurs placards. D’autres tenaient par la main des enfants réveillés à la hâte, encore engourdis de sommeil. Visiblement, livrés à eux-mêmes, les habitants avaient spontanément opté pour une évacuation de l’immeuble. Elle suivit le mouvement en direction de l’ascenseur sans y croire vraiment. Comme elle s’en doutait depuis le début, celui-ci était hors service, jusqu’au bouton d’appel qui demeurait désespérément sombre. Toutefois, certains refusaient de rebrousser chemin et se contentaient de stationner stupidement devant les portes retorses, le regard vide et les bras ballants, attendant sans doute un hypothétique retour du courant. D’autres commençaient à s’agiter et à vociférer, déclarant que tout ceci était parfaitement inadmissible, que ça ne se passerait pas comme ça, et réclamant les têtes des coupables sur des piques. Le vacarme faisait s’ouvrir les dernières portes, faisant surgir les derniers retardataires de leurs lits. Un certains nombre étaient en pyjamas, preuve que bien des armoires avaient refusé de s’ouvrir. Sous l’éclairage blême, les teints étaient cireux et les rides marquées. L’air était poisseux d’angoisse.

    Constatant que les agitateurs constituaient autour d’eux des groupes de plus en plus denses, elle jugea plus sage de s’éloigner. C’est alors qu’elle aperçut un éclair lumineux dans le coin de son champ de vision. Cela ne dura qu’une fraction de seconde, et pourtant, elle état sûre de ce qu’elle avait vu. Quelqu’un avait un brassard connecté en état de fonctionnement et s’était empressé de le cacher sous sa manche. Elle l’identifia rapidement une vieille femme terrorisée, appuyée contre un mur comme si elle voulait disparaître à l’intérieur de la cloison. La femme se tenait le bras gauche comme si elle cherchait à dissimuler quelque chose. Les vieux étaient bien les seuls à pouvoir faire durer leurs batteries des jours entiers.

    Soudain, la vieille femme se décolla de son mur et, tournant le dos à l’ascenseur, entreprit de remonter la marée humaine à contre-courant. Elle la suivit comme elle put en heurtant des épaules, marchant sur des pied et bredouillant des excuses. Cette femme était son seul lien avec le monde ; il ne fallait pas qu’elle la perde de vue.

    Tout au bout du couloir en forme d’équerre, passé le tournant, il n’y avait plus personne. La vieille femme paraissait soulagée d’avoir semé le reste de la troupe et ne semblait pas la considérer comme une menace. Alors, la vieille lui désigna d’un geste une porte grise, ornée d’un écriteau à la typographie datée. Elle lut :

    « Escaliers de secours »

    Elle éclata d’un long rire nerveux. Pourquoi n’y avait-elle pas pensé elle-même ? Pourquoi personne n’y avait-il pensé ? Seuls les vieux pouvaient se rappeler de ce genre de choses. Il fallait bien avoir soixante-dix ans pour avoir connu les escaliers. Toutefois, la vieille s’alarma de sa manifestation de joie. Elle plaça son index sur ses lèvres et la poussa vers la porte grise.

    — Vous ne voulez pas avertir les autres ?

    La vieille secoua la tête avec gravité.

    — N’y pensez pas. Nous vivons dans une tour de cent cinquante étages et c’est l’unique escalier. Croyez-moi ; vous n’avez pas envie d’être prise dans les embouteillages !

    — Mais… les autres ?

    — Ne vous inquiétez pas pour eux. Lorsqu’ils auront fini de tourner en rond et de s’échauffer, ils trouveront la cage d’escaliers. Ce n’est qu’une question de temps. Et nous, nous allons juste prendre un peu d’avance.

    Elle avait à peine fini de parler que dans un claquement sinistre, l’éclairage de sécurité lâcha. Des cris terribles jaillirent du fond du couloir. Des objets tombèrent. La vieille remonta sa manche pour s’éclairer avec son brassard. Puis, sans plus de cérémonie, elle ouvrit la porte et disparut de l’autre côté. Elle la suivit, le cœur battant. Sa comparse n’était plus de première jeunesse ; elle était frêle et tremblante, et elle se demandait par quel miracle celle-ci réussirait à atteindre le rez-de-chaussée.

    La descente par les escaliers de secours était comme une plongée dans le temps. À chaque étage, un petit palier leur permettait de reprendre leur souffle quelques seconde. Et, à chaque fois, il y avait une porte grise surmontée d’une veilleuse de secours surannée, qui devait être hors service depuis des décennies. Elle reconnut ces symboles qu’elle avait déjà rencontrés dans de nombreux musées. Sur un fond vert, un personnage stylisé courait vers un rectangle blanc, assorti d’une flèche épaisse. Pour chaque étage, un gros numéro était peint en blanc, au pochoir, sur le mur. Les nombres défilaient avec lenteur mais régularité.

    Cent cinq. Cent. Quatre-vingt-quinze. Quatre-vingt-dix.

    La vieille avait mis son brassard en mode économie d’énergie et s’agrippait soigneusement à la la rampe. Elle ne se plaignait pas, mais elle était de plus en plus courbée et respirait d’une voix rauque. Leur univers était limité aux cinq ou six marches éclairées par le petit halo mouvant. Combien de temps mettraient-elle à descendre les cent dix étages. La vieille femme la surprenait par sa détermination. Tout en avançant, un pied après l’autre, un bras passé sous celui de la vieille pour la soutenir, elle faisait ses petits calculs. À raison de quarante-cinq secondes par étage, elles mettraient une heure et vingt-deux minutes. C’était impressionnant.

    Soixante. Cinquante-cinq. Cinquante. Quarante-cinq.

    Au début, elles n’avaient croisé personne. Mais plus elles progressaient, plus elles rencontraient de monde. La cage d’escalier était envahie de grands-pères et de grands-mères déterminés, s’enfonçant brassards allumés dans le ventre de béton de l’immeuble. Certains étaient même munis de briquets ou de lampes à gaz. Avec ce qu’ils portaient sur eux, on aurait pu ouvrir un musée. Sa petite grand-mère ne déméritait pas et mettait un point d’honneur à ne prendre aucune véritable pause. Lorsqu’elles doublaient les plus faibles, elle les encourageait même d’un sourire.

    Quinze. Dix. Cinq.

    Il y avait de plus en plus de jeunes dans l’escalier. Les portes grises claquaient. Des jeunes couraient et slalomaient entre les vieux, qui s’accrochaient à la rampe comme à une ligne de vie. Certains laissaient passer les bolides en serrant contre leur poitrine le cadavre métallique d’une taupe ou d’un hérisson de compagnie qu’ils n’avaient pu se résoudre à abandonner. C’était de plus en plus encombré. Elles avaient bien fait de partir tôt.

    Zéro.

     

    Jamais elle ne se serait attendue à ça.

    Toute la ville était plongée dans le noir. Les gratte-ciel éteints étaient des monolithes d’un noir mat, comme les blocs titanesques d’un jeu de construction effrayant, dont on aurait égaré le mode d’emploi. Les voitures étaient à l’arrêt sur les pistes magnétiques transformées en voies piétonnes. Les gens se déversaient dans la rue et grouillaient partout. Peu avaient des brassards allumés, mais pourtant elle les voyait. La foule était une mer ondulante et compacte qui menaçait de l’absorber. Comment parvenait-elle à distinguer autant de détails ? Comment était-ce possible ?

    Elle avait toujours connu la ville scintillante, pulsante, stroboscopique. La ville lui avait toujours fait mal aux yeux. Elle avait grandi avec ces toiles de brume vaporisées entre les immeubles, à l’horizontale, et servant de faux-plafonds publicitaires. Il y en avait plusieurs couches à des altitudes variées afin que chacun puisse en profiter dans les étages. Elle n’avait jamais connu le ciel. De nuit comme de jour, l’air était juste une glu de lumière, de couleurs et de messages défilant en surimpression. Alors, elle s’était imaginée que la nuit allait être noire. Elle s’était trompée.

    La foule entière levait les yeux au ciel. À côté d’elle, la vieille femme pleurait en silence, émue. Les immeubles se détachaient sur un poudroiement d’or. En l’absence de pollution lumineuse, la Voie Lactée emplissait tout l’espace, exposant sa tranche sertie de nébuleuses et de poussières. Sur l’horizon sud, le bulbe galactique paraissait énorme. Le ciel était si lumineux que les bâtiments et les gens projetaient des ombres sur le sol.

    Peu importait que cette panne dure quelques heures ou quelques jours. Peut importait qu’elle touche la ville ou l’ensemble de la planète.

    Pour la première fois de sa vie, elle voyait les étoiles.

     

    Amandine

  • 228 — [NMN2017] La surprise

    Les nouvelles de la semaine débute par une phrase de Celle de X (merci !).

    Nous avons la chance d’avoir une guest star. En effet, Amandine a gentiment accepté l’invitation à se prêter au jeu de l’écriture d’une nouvelle avec une phrase imposée (la même que Miki et moi) pour cette semaine seulement. Comme elle n’a pas de blog, vous pouvez trouver sa nouvelle ici :

    https://comtedex.wordpress.com/2017/10/18/229-nmn2017-amandine/

    De mon côté, je trouvait que la phrase de cette semaine partait sur un thème qui me semblait évident et j’ai voulu ne pas m’y diriger, histoire de sortir de ma zone de confort, comme on dit. Vous me direz ce que vous en avez pensé.


    Elle tourna la clé dans la serrure et pénétra dans l’appartement. Elle sentit immédiatement que quelque chose ne tournait pas rond.

    Était-ce l’odeur fleurie trop synthétique qui masquait difficilement celle du détergent ? Le sol qui brillait d’une manière bien trop ostensible ou l’entrée parfaitement ordonnée ?

    Immédiatement, Katia sentit le coup fourré. Elle déposa les clefs dans la coupelle de l’entrée en refermant le plus silencieusement possible la porte — sans vraiment savoir pourquoi, puisqu’elle l’avait ouverte aussi bruyamment qu’à son habitude. La jeune femme, cherchant toujours à comprendre ce qu’il se passait, déposa toujours délicatement sa veste et son sac à main sur le porte-manteau puis se dirigea vers la pièce principale. Tout en avançant dans ce couloir de quelques mètres, elle réfléchit à tout ce qui pouvait expliquer ce qu’elle voyait. Pourquoi Romain aurait astiqué l’appartement ? Qu’avait-il fait qui nécessite ce genre d’effort ? Avait-il besoin de se faire pardonner quelque chose ? Il avait peut-être cassé un objet auquel Katia tenait énormément. Il était très maladroit et lui avait déjà cassé pas mal d’objets : quelques assiettes, deux trois vases et un miroir — et ils n’étaient ensemble que depuis un an et demi. Katia s’arrêta et ferma les yeux en bloquant sa respiration un instant, saisie d’une idée atroce. Pourvu que son petit ami n’ait pas expérimenté ses malheureux talents sur sa poupée en porcelaine, celle léguée par sa grand-mère à laquelle elle tenait tant. Lui ne l’avait jamais aimé, il la trouvait glauque avec son regard figé. Mais Romain n’était pas du genre à faire exprès de la casser. Il savait à quel point Katia pouvait l’aimer. C’était un souvenir important pour elle. Mais il était possible que, sans faire exprès, il l’ait fait tomber et qu’elle se soit cassée. Et il aurait fait tout le ménage et peut-être plus pour se faire pardonner ou au moins calmer sa réaction ? Pas impossible.

    Reprenant sa marche, Katia vit apparaître sur la table basse de l’autre côté du salon, la poupée, intacte, dans sa position habituelle. La jeune femme soupira, soulagée.

    Pourquoi, Diable, Romain avait-il tout nettoyé, alors ? D’ailleurs, où était Flocon ? Le chat de Katia venait toujours la voir quand elle rentrait, mais cette fois, elle n’était pas là. Il y avait eu un problème avec Flocon et c’est pour ça que Romain avait astiqué l’appart. Il avait tué Flocon et mis du sang partout. Ou pire, c’était un voisin que Romain avait tué dans l’appartement et il avait fait disparaître le corps et toute trace de sang ou preuve de l’acte. Mais qui aurait-il tué ? Le voisin qui aurait mis encore sa musique trop fort ? Non, cet abruti n’écoutait son rap à fond que le week-end très tôt le matin. La voisine du dessus qui marchait en talons aiguilles à 2 heures du mat’ ? Un des gosses d’à côté qui passaient leurs journées à courir et hurler à travers les murs trop fins ? Ça ne pouvait pas être ça. Katia avait quand même l’espoir d’avoir trouvé un garçon assez malin pour faire ça ailleurs que chez eux, s’il devait se débarrasser de quelqu’un. De toute façon, Romain n’était pas du genre à tuer des gens ni des animaux. Il était trop gentil pour faire quelque chose comme ça. Les mots de sa mère revinrent en tête de Katia : « Il faut toujours se méfier des gens aux airs trop gentils ». La jeune femme secoua la tête. C’était n’importe quoi ! Pourquoi Romain aurait tué quelqu’un, de toute façon ?

    Et si c’était d’elle qu’il voulait se débarrasser ? D’abord, il nettoyait toute la maison du sol au plafond. Ensuite, il l’attendait, l’empoisonnait ou la gavait de somnifère à son insu, la découpait en morceaux et les jetait dans une rivière ou au fond d’une forêt. Il n’aurait plus qu’à repasser un coup de propre, ni vu ni connu. Quand la police viendrait chercher des preuves, il n’y aurait absolument plus rien d’elle. Peut-être quelques photos pour faire moins suspect. Mais pourquoi Romain voudrait la tuer ? C’était n’importe quoi. Ou alors il avait été endoctriné par une secte ? Katia secoua la tête. Il fallait qu’elle arrête de regarder des séries policières. Et de se faire des films, surtout.

    « Romain ? T’es là ? demanda-t-elle finalement, un peu inquiète.

    — Ouais ! J’suis là ! Dans la cuisine ! »

    Le couloir n’avait jamais paru aussi long à Katia. Enfin, elle arriva dans le salon et se tourna vers la cuisine américaine. Il n’y avait personne.

    « Romain ? »

    Le jeune homme se releva de derrière le bar comme un diable serait sorti de sa boîte. Il était à moitié débraillé dans un vieux jogging, avait les cheveux en bataille, le regard fuyant.

    Katia plissa les yeux. Elle le surprenait dans une situation un peu trop bizarre pour être honnête. Prise d’un nouveau doute, elle se dirigea vers la chambre. Son petit ami était-il en train de la tromper et essayait-il de masquer son méfait d’une façon aussi mauvaise ? Avec qui cela pouvait-il être ? De prime abord, Katia aurait pensé à cette vipère de Nathalie, la cheffe de bureau de Romain. Cette cougar était une grande perche toujours affublée de mini-jupes moulantes, de talons aiguilles et de décolletés plongeants. C’était le genre de femme à sauter sur — ou se faire sauter par — tout ce qui bouge et quoi de mieux qu’un jeune comme Romain, plein de vigueur et incapable de dire non à sa cheffe ? Non, c’était idiot. Si elle avait réussi à séduire Romain pour coucher avec, ils ne seraient pas venus jusqu’ici pour le faire. Non, ce devait être quelqu’un de la résidence. La voisine à talons du dessus, peut-être. Elle était plutôt pas mal. Il suffisait qu’elle soit descendue pour demander du sucre ou un truc dans le genre et prise d’une pulsion elle aurait sauté sur Romain pour l’embrasser et l’aurait déshabillé pour le traîner jusqu’à la chambre où ils auraient… Katia tressaillit à cette idée. En l’entendant rentrer, Romain se serait rhabillé du premier truc qu’il avait trouvé : son jogging bon à jeter, en espérant pouvoir occuper Katia suffisamment longtemps pour que la voisine quitte les lieux du crime en toute discrétion. Mais non ! C’était n’importe quoi ! L’appartement était complètement briqué. Ça ne collait pas avec cette affabulation. Et de toute façon, Katia avait une totale confiance en son petit-ami. Elle ouvrit quand même la porte de sa chambre pour vérifier qu’il n’y avait personne qui s’y cachait.

    Flocon s’en échappa et tourna autour de sa maîtresse en ronronnant. Un instant bloquée par ce qu’elle voyait, Katia ne s’en rendit même pas compte.

    La chambre était dans un état de rangement impeccable. Le lit n’avait jamais été aussi bien fait, comme dans un hôtel, la poussière avait disparu, les diverses affaires de l’un et de l’autre étaient hors de vue, sûrement dans les placards originellement prévus à cet effet.

    Katia se retourna et vit que Romain avait une éponge à la main et astiquait le fond du placard du bar.

    « Qu’est-ce qu’il se passe ici ? demanda-t-elle. C’est sympa de tout ranger et de tout nettoyer, mais j’aimerais bien savoir ce que tu as fait de grave pour essayer de te faire pardonner comme ça ! »

    Son petit ami la regarda avec des yeux de merlan frit. Elle détestait quand il faisait ça, comme si elle ne parlait pas la même langue et qu’il ne comprenait rien. Il cherchait une excuse pour lui cacher la vérité. Il était en train d’inventer une histoire délirante, mais un minimum plausible, pour cacher un méfait vraisemblablement inavouable. Katia avait beau chercher, elle n’arrivait pas à savoir ce que c’était et, a priori, Romain n’était pas prêt à le lui dire.

    « Tu vas me répondre ? s’exaspéra-t-elle.

    — Je… non…

    Ses épaules s’affaissèrent un peu. Il semblait embêté.

    — Je ne peux rien dire, c’est une surprise. »

    Katia éclata de rire. Tout d’un coup, son stress s’en allait et elle se demandait pour quelle raison elle avait bien pu se poser autant de questions. La journée au bureau avait été si chargée et longue qu’elle en avait oublié qu’aujourd’hui, c’était son anniversaire. Elle rit tellement à l’idée d’avoir oublié son propre anniversaire et face à son attitude, que Katia en eut des larmes. Romain semblait se détendre également. Il esquissait un sourire en demi-teinte, indiquant qu’il ne savait toujours pas s’il pouvait se réjouir complètement ou non. Il allait disparaître à nouveau dans son placard pour continuer à astiquer.

    « Et alors, ce quoi cette surprise ? demanda Katia, en faisant les yeux doux à son petit-ami.

    — Vraiment, c’est une surprise, je ne dois rien te dire, répondit le jeune homme, la tête déjà dans le meuble.

    — Allez, c’est quoi ?

    L’index sur tapotant son menton, Katia levait les yeux au ciel pour réfléchir.

    — Si tu nettoies, c’est que ça se passe ici. T’as invité les copains pour faire la fête, c’est ça ? Y aura qui ? Caro, Alice, Mag ? Allez, sois sympa dis-moi, je ferais mine de pas savoir. “Oh ! Je suis tellement surprise de vous voir, les filles !” joua-t-elle faussement. Et puis, tu sais, elles vont pas venir vérifier au fond du placard pour voir si c’est propre. Je crois que tu en as fait suffisamment.

    — J’ai promis de ne rien dire et c’est assez difficile donc, s’il te plaît, ne me demande pas.

    — Roh, t’es pas drôle. Il va falloir que j’attende jusqu’à quelle heure ? Tu sais que je ne suis pas très patiente. Surtout pour mes cadeaux ! »

    Face au silence de Romain, Katia fronça les sourcils et fit une grimace qu’il ne put voir. Elle partit vers la salle de bain :

    « Si c’est ça, je vais prendre une douche. Ça me fera passer le temps.

    Romain se releva en vitesse.

    — Non ! Je viens de la nettoyer, dit-il d’un ton plus désespéré qu’autre chose. Elle est toute propre.

    Katia s’énerva à nouveau.

    — Mais c’est quoi le problème, à la fin ?? Les copains ne viennent pas pour se laver, ce soir, que je sache !! Tu n’as jamais nettoyé autant l’appart’. Pourquoi tu fais ça ? Le jour de mon anniversaire, en plus ? »

    Au fur et à mesure qu’elle parlait, Katia réfléchissait. Quand était-ce la dernière fois qu’ils avaient fait cet appartement de fond en comble, avec autant d’ardeur ? C’était pour Nouvel An ? Non ! Noël. Et pourquoi ? Les souvenirs de Katia se déliaient au fur et à mesure des questions. Soudain, la réponse la frappa en plein visage. Comment n’avait-elle pas pu y penser ? Comment avait-elle pu oublier ?

    Ses yeux s’écarquillèrent.

    « Ne me dis pas que… »

    Comme tous les types arrêtés dans les séries aux États-Unis, Romain préféra garder le silence pour éviter que cela puisse être utilisé par la suite contre lui, mais ce silence était tout aussi clair qu’un torrent de fausses excuses.

    « Pourquoi !!  hurla presque Katia, exaspérée. C’est mon anniversaire ! C’est pas juste ! »

    Elle s’affala dans le canapé, la tête en arrière, les yeux fixés sur le plafond. Elle n’avait pas envie. Cette soirée allait être un enfer.

    « Je sais. J’avais réservé une table dans ton resto préféré en plus, mais j’ai été obligé d’annuler… »

    Romain vint s’asseoir à côté de Katia, le regard dans le vague.

    « Tu le sais depuis quand ?

    — Elle m’a appelé il y a une deux heures, à peu près. Elle va me tuer si elle apprend que je n’ai pas tenu ma promesse. Je ne devais rien te dire… »

    Katia n’avait pas envie de passer la soirée de son anniversaire à recevoir des critiques sur la façon dont elle tenait son appartement, sur le fait que les choses étaient si mal agencées, mal rangées, mal dépoussiérées, sur ce chat qui perdait ses poils et ramenait ses miasmes… Romain avait été traumatisé la fois précédente et il aurait préféré ne pas avoir à le revivre. Katia comprenait finalement bien son besoin si urgent d’astiquer l’appartement comme s’ils allaient recevoir le président de la République.

    « J’ai pas envie, dit simplement Katia.

    — Je sais, moi non plus. Mais ton anniversaire et ta mère veut te le fêter. »


    Par ici pour le texte de Miki.


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  • 221 — [NMN2017] La Lumière d’Aliénor #Inktober

    Cette semaine, on part sur une phrase donnée par Vincent B. qui, d’après ce que j’en sais, préfère la fantasy à la SF. J’espère que ça te plaira. Et à tout le monde, aussi 🙂

    Et comme me l’a conseillé Aemarielle, j’en ai profité pour faire l’#Inktober du jour.

    ça c’est juste la preview 😉

    Les cochons hurlaient dans l’enclos.
    Le vent soufflait de plus en plus fort.
    Les nuages épais s’amoncelaient et freinaient la lumière du soleil d’automne déjà faible.

    « Il nous faut rentrer ! dut crier Aliénor. Nous ne sommes pas en sécurité ! »
    Mais son frère Luc ne l’écoutait pas. L’entendait-il au moins ? Il avait décidé de continuer, malgré tous les signes, à relever les collets, mais tous étaient vides jusqu’à présent. Aliénor se doutait qu’il en serait de même pour les autres.
    « Luc ! Ils vont arriver ! Rentrons !
    – Impossible ! Il nous reste au moins deux heures.
    – Mais le ciel est sombre et ils sortent de plus en plus tôt ! »
    Luc grogna de dépit. Il aurait voulu ramener quelque chose à manger à la maison, mais il savait que sa sœur avait raison. Le ciel était clairement trop sombre pour se risquer à jouer les inconscients.
    Le jeune garçon abdiqua devant son ainée et suivit Aliénor sur le chemin du retour.

    Les deux adolescents étaient encore à mi-chemin. La nuit semblait décidée à tomber beaucoup trop tôt.
    Luc avait pris la main de sa sœur et la tirait pour ne plus perdre de temps. Intérieurement, il s’en voulait de ne l’avoir pas écoutée plus tôt. Le jeune garçon regardait en tous sens, cherchant des signes de l’arrivée des spectres. Il serrait sa fronde pour se rassurer, même s’il la savait inutile contre ces esprits maudits. La seule qui pouvait les protéger était Aliénor. Sa magie n’était pas encore très puissante, mais les rares fois où elle avait eu à s’en servir, elle leur avait permis de suffisamment repousser les monstres pour se mettre à l’abri.
    Depuis leur dernière excursion, Luc n’osait plus aller en forêt sans sa sœur. Il ne lui aurait jamais avoué, trop orgueilleux, mais depuis qu’il avait failli être pris par ces formes brumeuses, Luc trouvait toutes les raisons possibles pour se faire accompagner par Aliénor lors des levées des collets.
    Le garçon était parti en forêt en début d’après-midi. Il avait réussi à attraper plusieurs lièvres et à abattre une perdrix avec son lance-pierre, mais il n’avait pas vu l’heure avancer. Sur le chemin du retour, Luc avait vu la nappe de brume sombre ramper sur le sol, annonçant leur arrivée. Il marchait déjà vite, mais il se mit à courir aussi vite qu’il put. La lumière déclinait rapidement. Comment n’avait-il pas vu cela avant ? Heureusement, il savait que l’orée de la forêt n’était plus très loin. La maison serait rapidement en vue. Il serait en sécurité. Luc entendait le souffle strident des spectres. Ils n’étaient pas loin. Il n’eut pas le temps de faire cinq pas qu’un des monstres de brume se dressait devant lui. Des mains décharnées sortaient déjà de cet épais manteau de vapeurs mouvantes pour agripper le jeune garçon. Heureusement, Aliénor, inquiétée de ne pas voir son frère revenir, était partie à sa recherche. Elle était arrivée à temps pour lancer un sort et réussir à éloigner les formes sombres. Elle avait attrapé son frère par l’épaule et l’avait guidé jusqu’à la chaumière en courant comme elle n’avait jamais couru. Depuis, même s’il n’osait l’avouer, Luc ne voulait plus aller en forêt sans elle.

    L’obscurité était quasiment complète. Heureusement, les deux adolescents connaissaient presque par cœur ces sous-bois, la position de chaque arbre, de chaque racine. Ils progressaient rapidement. Bientôt, ils verraient l’enclos à cochons et la maison. Bientôt, ils seraient à l’abri.

    La brume sombre commençait à se répandre. Il fallait faire vite.
    Luc et Aliénor sortirent enfin de la forêt. Pourtant le filet de brume était toujours présent et coulait sur l’herbe. Il atteignait presque l’enclos à cochons. Ça n’était jamais arrivé jusqu’ici. Il y avait même trois spectres hors de la forêt, qui attendaient sur le chemin. Ces monstres avançaient toujours un peu plus.
    Aliénor se retourna pour voir à travers les arbres. Il y avait au moins cinq spectres peut-être plus. Difficile de juger dans l’obscurité. Elle s’extirpa de la prise de son frère.
    « Je dois faire quelque chose ! » lança-t-elle alors que Luc s’était retourné, horrifié à l’idée que sa sœur eût pu être attrapée par les spectres.
    Aliénor ne perdit pas une seconde et incanta le sort de répulsion qu’elle avait lu dans les grimoires de sa mère. Elle ne le maîtrisait pas complètement mais il avait suffi l’autre fois et il faudrait qu’il suffise cette fois-ci. Il en allait de leur survie.
    Une étincelle apparut au creux des mains de la jeune fille et grandit jusqu’à devenir aussi grosse qu’un crâne. Les spectres s’immobilisèrent. Ils n’aimaient pas la lumière. Elle leur semblait douloureuse, Aliénor ne savait pas pourquoi. Elle savait juste des spectres ce que leurs parents en avaient raconté. Ces monstres avaient toujours existé. Les récits que les anciens transmettaient depuis la nuit des temps en faisaient déjà mention. Mais, à l’origine, ces spectres ne sortaient pas de la vallée maudite, loin à l’ouest. Ce n’était que depuis une vingtaine d’années qu’on avait commencé à les voir s’approcher du royaume. Ils gagnaient chaque nuit un peu plus de terrain. En moins de cinq ans, la horde de spectres avait atteint les frontières. Le roi Atral avait mandé ses meilleurs magiciens pour arrêter cette progression mortelle. De la vingtaine partie au combat, seule une moitié rentra. Mais ces survivants parvinrent à invoquer un sort suffisamment puissant pour empêcher les spectres de passer. La limite était la forêt. Mais depuis cinq ans, la barrière s’amenuisait. Particulièrement à chaque fois qu’un des invocateurs mourait. La puissance des derniers ne suffisaient plus à garder la barrière complètement hermétique aux spectres. Ils arrivaient à passer, mais ils ne parvenaient pas à brûler la terre comme à l’extérieur, impossible pour eux de gagner du terrain.
    Pourtant, leurs incursions se faisaient de plus en plus régulières. Et depuis que Marianne, la mère de Luc et Aliénor, était morte, le sort avait encore perdu de sa force. Les deux enfants n’avaient aucune idée du nombre de magiciens encore en vie, mais ils n’allaient pas pouvoir continuer à vivre longtemps dans les parages. Leur maison et tous les souvenirs qu’elle contenait allaient bientôt disparaître sous le passage des spectres.
    S’ils survivaient à cette nuit.

    Aliénor avançait en maintenant son sort bien en vue, malgré son énergie qui se consumait à grande vitesse. Luc lui collait aux talons et masquait difficilement sa peur. La jeune fille entendait les dents de son frère s’entrechoquer.
    Le vent souffla à nouveau. La lumière d’Aliénor vacilla, mais elle parvint à la garder suffisamment forte pour que les spectres ne fondent pas sur eux. L’épaisse couche de nuage se fendit sous la bourrasque et laissa passer un peu de lumière. Luc et Aliénor découvrirent le soleil réduit à un simple anneau de lumière caché par un disque noir. Aliénor jura en se souvenant que sa mère avait parlé de cette éclipse avant sa disparition, elle l’avait semblé l’attendre mais sans dire pourquoi. Aliénor comprit que cela avait à voir avec tous ces spectres qui arrivaient comme si la barrière n’existait plus. Un instant, elle se sentit perdue, sa magie vacilla avec son espoir. Les spectres dans son dos n’attendirent pas pour réagir et volèrent vers les deux enfants.
    « COURS !! » hurla Aliénor à son frère pendant qu’elle tentait de redonner de la puissance à son sort.
    Luc n’eut le temps de rien. Dans sa surprise, il trébucha. Un spectre était déjà sur lui. Un second s’approchait dangereusement d’Aliénor qui ne parvenait pas à faire réapparaître la boule de lumière.

    Le spectre passa sur Luc et l’engloutit, repartant sans laisser aucune trace du garçon à l’endroit où il était tombé. Il avait disparu en une seconde. Seule sa fronde traînait au sol, comme seule preuve de sa présence.
    Aliénor se figea sous le choc. La minuscule étincelle qu’elle avait réussie à invoquer s’éteignit aussitôt.
    Trois spectres fondirent sur la jeune fille tétanisée. Ils filaient si vite que leur traîne brumeuse s’étirait comme un voile mortuaire interminable. Aliénor s’accroupit, se protégeant vainement la tête de ses bras.
    Une lumière puissante comme mille éclairs aveugla la jeune fille. Les spectres poussèrent des cris de douleurs et stoppèrent leur course un court instant, le temps de reprendre leur esprit (s’ils en avaient vraiment un). Un son rauque et puissant retentit en même temps qu’une onde de choc fit trembler l’air et la terre. Les formes vaporeuses des spectres vacillèrent avant de reprendre leur mouvement dansant. Mais les spectres ne bougeaient plus. Ils semblaient fixer en direction du sud, derrière l’enclos à cochons.
    Les volutes gazeuses des spectres étaient chaotiques, comme si les battements d’un cœur profondément enfoui se faisaient irréguliers. Les spectres avaient peur. Aliénor ne chercha pas à comprendre, elle se leva et courut jusqu’à sa chaumière. Le temps semblait figé. Aucun spectre n’avait bougé alors que la jeune fille filait. La porte claqua quand Aliénor la referma. À l’intérieur, les sorts lancés par sa mère étaient encore très forts. Elle était en sécurité. Adossée à la porte, la jeune fille fondit en larme en repensant à son frère. Elle n’avait pas réussi à le sauver. La voilà qui était à présent toute seule. En moins d’un mois, elle avait perdu ses parents et son frère. Comment allait-elle survivre ? Elle ne savait même pas quel répit lui laisserait les spectres. S’ils restaient autour de la maison, elle mourrait rapidement de faim et de soif.

    Malgré ses sanglots, Aliénor entendit une nouvelle fois ce bruit rauque qui avait figé les spectres et leurs cris de douleurs. Curieuse, la jeune fille se leva, reniflant ses larmes, et alla jeter, le plus discrètement du monde, un œil par la fenêtre.

    Quelqu’un venait de passer devant l’enclos à cochons. Emmitouflé dans une houppelande élimée d’un noir passé, il était difficile de deviner s’il s’agissait d’un homme, d’une femme ou d’autre chose. La seule chose à peu près certaine grâce aux inscriptions en caractères d’or, également très usés, était qu’il s’agissait d’un magicien. Et pour réussir à garder les spectres en respects, ce devait être un magicien puissant. Cependant, il ou elle avançait lentement, en boitant. Aliénor voyait une main dépasser de la cape et tenir un pan bien fermé. C’était une main d’homme, une main ridée et tâchée par le temps.
    Que faisait-il ici ?

    La Lune continuait sa course laissant le soleil couchant donner ses derniers rayons. Le peu de lumière qui revenait ne semblait pas ennuyer les spectres, mais permettrait à Aliénor de voir ce qu’il allait se passer.
    Les spectres, sept au total, recommençaient à bouger. Petit à petit, de gauche à droite, flottant, dansant comme des serpents prêts à attaquer. Le magicien continuait de s’approcher. Les monstres commencèrent à lui tourner autour, d’abord loin, méfiants de celui qui avait réussi à les immobiliser. L’homme s’arrêta. D’un coup de tête, il jeta sa capuche en arrière. Il avait cinquante ans au moins, un visage buriné de rides profondes, des cheveux gris long et drus, une barbe mi-longue de la même teinte. Son regard était dur. Ses lèvres bougeaient mais de derrière son carreau, Aliénor ne pouvait rien entendre. Les cochons hurlaient toujours plus forts.
    Les spectres bondirent sur le magicien. Un nouvel éclair de lumière aveugla la jeune fille. Quand elle rouvrit les yeux, il y avait trois cadavres de spectres par terre. Elle n’en avait jamais vu auparavant. En revanche les quatre monstres restant encerclaient le magicien au point qu’Aliénor ne le distinguait plus.
    Des raies de lumière fusèrent à travers les vapeurs brunes des spectres. Un quatrième tomba au sol et sa brume se dissipa en ruisselant sur la terre, la nécrosant en même temps.
    Les monstres étaient sur l’homme et semblaient lui asséner des coups, alors qu’il n’en avait normalement pas besoin. Comme pour Luc, ces abominations n’avaient qu’à traverser leur proie pour l’absorber et la faire disparaître à jamais. Ce magicien devait être très puissant. Pourtant, il perdait du terrain. À travers les spectres, Aliénor vit un genou se poser au sol, suivit d’une main. Il perdait le combat.
    Aliénor aurait voulu aller l’aider, mais qu’aurait-elle pu faire de plus ? Elle n’avait même pas réussi à sauver son propre frère…
    Les monstres s’acharnaient sur le pauvre homme qui lui avait permis de se mettre à l’abri. Aliénor ne pouvait se résoudre à le laisser disparaître comme les autres. Elle n’avait plus rien à perdre, après tout.
    La jeune fille ferma les yeux en soupirant lourdement et ouvrit la porte et marcha vers les spectres. Ses mains n’étaient pas encore jointes que, déjà, elles scintillaient. Le sort était prêt avant même qu’elle s’en rende compte.
    Jusqu’à présent, elle avait gardé cette lumière créée près d’elle, comme un point de salut, mais cette fois-ci, elle tendit ses mains et la lumière en jaillit, parcourant le chemin en zigzag jusqu’à l’un des spectres. Il s’écrasa par terre, foudroyé. Les deux autres se retournèrent vers la nouvelle assaillante. Elle ne put voir leur visage, il n’en avait pas vraiment, mais elle les sentit surpris et énervés. Malgré cela, la jeune fille ne flancha pas et continua d’avancer vers le sorcier. Aliénor lança une nouvelle fois le sort et un éclair foudroya un nouveau spectre. Il n’en restait plus qu’un.
    Aliénor lança ses deux mains vers le monstre, mais celui-ci esquiva l’attaque. Il se jeta sur l’enfant, évitant avec facilité les éclairs qu’elle lançait. Aliénor se fatiguait. Elle n’avait jamais autant puisé dans ses forces magiques. Si elle ne venait pas à bout de ce spectre avant qu’il ne l’atteigne, elle rejoindrait le reste de sa famille.
    Mais avant que le dernier spectre ne la touche, celui-ci fut éventé comme sous une fumée qu’on dissipe d’un revers de main. Le mage était plié au sol, mais de son bras tendu, il avait réussi à sauver la jeune fille.
    Celle-ci resta un instant figée, cherchant à comprendre ce qu’elle venait de vivre, ce qu’elle avait réalisé, ce sans quoi elle allait devoir vivre à présent.
    La lumière du soleil reprenait totalement ses droits sur la lune avant de disparaître à l’horizon et colorait le ciel et les nuages de rose.
    Aliénor, réalisant qu’il avait besoin d’aide, se précipita vers le magicien. Il était haletant et son flanc était ensanglanté. Voilà pourquoi il boitait et tenait son manteau de façon si étrange plus tôt. Il ne voulait pas que les spectres voient son état.
    « Vous allez bien, monsieur ? demanda la jeune fille. »
    L’homme leva les yeux pour la regarder. Il respirait lourdement et dut prendre quelques instants pour réussir à se relever.
    « Il n’y a plus que toi ? J’imagine que je ne me suis pas trompé quand j’ai senti qu’elle était partie… Qu’est-ce que tu ressembles à Marianne…
    Aliénor resta muette, surprise que cet inconnu semble être un familier de sa mère.
    — Est-ce que tu me permettras de me soigner chez toi avant de repartir ?
    — Je… oui. Je vais vous aider. Appuyez-vous sur moi.
    Pendant qu’Aliénor servait de béquille à cet homme, celui continua :
    — Je suis désolé d’être arrivé trop tard pour sauver ton frère…
    Aliénor serra les dents. Elle ne voulait pas pleurer devant quelqu’un qu’elle ne connaissait pas.
    — …mais il y a peut-être encore de l’espoir pour lui.
    — Personne n’est jamais revenu du royaume des spectres, maman m’a dit.
    — Ça ne veut pas dire qu’il n’est pas encore en vie, quel que soit la définition ce mot peut revêtir là-bas.
    — Vous pensez que Luc peut être sauvé ? s’enthousiasma Aliénor, alors qu’ils entraient dans la chaumière.
    — Je vois que ta mère avait bien protégé la maison. Au moins, nous serons à l’abri… Je pense qu’il y a une possibilité de sauver ton frère, mais pas tant que je serai blessé.
    — Mais qui êtes-vous, en fait ? demanda Aliénor, soudain curieuse, presque suspicieuse.
    — Je me prénomme Melchior. Comme l’était ta mère, je suis un des dix mages qui a installé la barrière. Nous étions les deux derniers encore en vie. Je venais pour la rencontrer afin de renforcer cette protection, mais j’arrive trop tard.
    — Alors, qu’est-ce qu’on peut faire ?
    — Moi, je vais me soigner et demain, je partirai sur les terres brûlées pour retrouver ton frère et faire ce que nous aurions dû faire il y a quinze ans : battre ces spectres sur leur terrain.
    — Je viens avec vous !
    — C’est courageux, mais tu ne m’encombrerais plus qu’autre chose. Je ne pourrais pas être totalement concentré si je dois veiller sur toi… Tu es trop jeune… Quel âge as-tu, déjà ?
    — J’ai treize ans ! »
    Melchior sourit par la fierté de cette gamine dans sa réponse.
    La règle voulait qu’on n’enseignât pas la magie aux enfants avant l’âge de quatorze ans et Marianne avait toujours trouvé vital de respecter cette règle.
    « Jeune ou pas, reprit la jeune fille, je partirai avec les livres de ma mère et je me battrai pour retrouver mon frère. Mes parents sont morts et mon frère peut être considéré comme tel. Ça ne sera pas bien grave si je subis le même sort, mais je veux au moins essayer.
    L’homme aurait voulu pouvoir rire de la réaction pleine de fougue de cette gamine, mais sa blessure le faisait trop souffrir.
    — Je comprends, et tu n’as pas tort. Il faut savoir déroger à la règle, parfois. Tu n’as pas encore l’âge, mais tu débrouilles déjà un peu, à ce que j’ai vu. Tu es bien la fille de ta mère… Demain, je devrais aller mieux. Je commencerai ton apprentissage et nous partirons dès que possible sur les traces de ton frère… si la barrière tient jusque-là. »


    Par ici pour le texte de Miki.


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