Catégorie : Blog

  • 423 — Premier amour

    367 mots

    Elle a dit qu’elle aimait danser.

    Elle a pris mon silence pour une invitation.

    Alors que je ne sais pas aligner deux pas sans manquer de trébucher.

    Mais j’ai tellement envie de passer plus de temps avec elle, avec ses yeux pétillants, avec son sourire mutin, avec sa culture sans limite, avec son humour que je crois comprendre. J’ai envie d’être près d’elle, tout près, de la prendre par la main, de la serrer dans mes bras, de sentir l’odeur de ses cheveux, de sa peau, la chaleur de son corps blotti contre le mien.

    Elle s’est levée et me demande si je viens. Elle ne me demande pas si je veux venir. La nuance est immense. C’est plus qu’une invitation. Elle a déjà son idée, elle a choisi, et elle est décidée à m’amener avec elle. Je me laisse guider. Ça a du bon, de temps en temps, de se laisser porter, par les événements, par ses espoirs, par ses sentiments.

    Dans le bar suivant, la musique est assourdissante, nous ne pouvons pas parler. J’ai l’impression que ses yeux me disent déjà tout, mais je n’ose croire ce que j’espère qu’ils formulent. Elle me tient par la main et s’enfonce dans la foule qui se s’agite de manière erratiquement rythmée. Elle nous dégotte une place, nichée au cœur de cette grouillance. Nous sommes dans un cocon. Le temps semble plus rapide autour de nous, et ralentir entre elle et moi.

    Elle me fixe de ses grands yeux aux pupilles dilatées, ils contiennent l’univers.

    Elle tente de m’imprimer le rythme de la musique, mais je n’y entends rien. Je me penche vers elle et lui crie dans l’oreille que je ne sais pas danser. Elle sourit malicieusement et me réponds qu’elle sait, mais qu’elle va m’apprendre.

    Apprends-moi tout ce que tu veux, apprends-moi la danse, apprends-moi la vie, apprends-moi le reste, tu m’as déjà appris l’Amour.

    Je ne le dis pas à voix haute, ce ne sont pas des mots que je ne saurais dire en dehors de ma tête. Elle doit le lire dans mes yeux, car elle s’approche un peu et me tire vers elle.

    Je manque de tomber.

    Elle me rattrape avec ses lèvres, et son cœur.

  • 422 — Puerto Secreto

    1215 mots

    Ils regardaient les bateaux revenir dans l’obscurité croissante.

    Il n’y en avait plus que trois sur les huit partis une semaine plus tôt. Le silence lourd qui pesait sur les gens du port contrastait avec la tempête de questions dans les esprits. La première, celle que chacune et chacun se posait : qui avait survécu ? Mais il y en avait d’autres : que s’était-il passé pour subir autant de pertes ? Avaient-ils trouvé le trésor ?

    Les immenses braseros qui tenaient lieu de phares étaient déjà allumés depuis une bonne heure. Les navires s’approchaient. Le port avait repris un peu d’animation. Tout le monde était à son poste pour accueillir les équipages et les blessés.

    Les amarres attachées, les passerelles furent déployées. Les infirmiers avec des civières montèrent en priorité pour chercher les blessés les plus graves. Ensuite, les matelots bien portants aidèrent à débarquer ceux qui tenaient tant bien que mal debout.

    Sur le quai, Mama Stella attendait que le commandant de la flotte descende pour lui raconter ce qu’il s’était passé, donner des détails, confirmer les craintes. La dernière dirigeante de l’île faisait les cent pas, de long en large, les mains jointes dans le dos, les yeux rivés au sol, levant le nez vers les passerelles de temps en temps, quand un moment de calme semblait se dessiner. Elle s’inquiétait de voir revenir si peu de monde. Avoir une ville à moitié vide, ou remplie seulement de gens inaptes à naviguer ou travailler, ce n’était pas bon pour la survie.

    L’île de Puerto Secreto était un ramassis de hors-la-loi, d’hommes et de femmes de mauvaise vie, de voleurs, de menteurs, de tueurs, en un mot de pirates. On y trouvait le pire de la race humaine dans les Caraïbes. Mais cette engeance, répugnante aux yeux des autorités de toutes les nations qui naviguaient dans ces mers, vivait pourtant paisiblement ici depuis près de soixante ans.

    On racontait que l’endroit avait d’abord été un refuge pour cinq survivants d’un naufrage, cinq condamnés aux travaux forcés sur un navire anglais. Une avarie avait touché le bâtiment, seuls ces cinq-là s’en étaient sortis vivants. Ils avaient réussi à survivre sur cette île en forme de croissant de lune entourée de montagnes protectrices. Certains disaient qu’il s’agissait d’un ancien volcan. La crique interne était luxuriante et fournissait tout ce qui était nécessaire pour vivre : fruits, viande, eau potable, du bois pour se chauffer et construire de quoi s’abriter. Les cinq vaillants survivants avaient passé près de deux années sur l’île sans trouver rien à y redire. Ils préféraient se trouver là plutôt que derrière des barreaux à casser des cailloux. Mais au bout de deux années de tranquillité, un navire au pavillon français entra dans la crique. Un équipage débarqua et découvrit les cinq survivants. Ceux-là, ne voulant pas perdre leur vie simple et agréable, retrouvèrent leurs vieux vices et parvinrent en moins d’une nuit à assassiner l’équipage jusqu’au capitaine, prenant ainsi leur premier navire. À la suite de quoi, ils partirent plusieurs fois en excursion, s’attaquant d’abord à d’autres navires français, accostés aisément grâce à leur pavillon volé. Dans les équipages, ils trouvèrent des gens suffisamment malheureux de leur condition pour accepter de les joindre. Petit à petit, la population de l’île grandit, accueillant rapidement femmes et enfants, la flotte aussi, montant jusqu’à une vingtaine de navires.

    Avec le temps, l’histoire d’une île secrète se répandit dans les Caraïbes et au-delà parmi les pauvres, les désespérés, les malfrats en quête de tranquillité. L’île gagna son nom. Les cinq premiers colons moururent, laissant leurs successeurs prendre le relais. Aujourd’hui, ils étaient toujours cinq à diriger. Mama Stella était l’une d’eux, la seule à ne pas naviguer. Cela ne l’empêchait pas d’être respectée. Elle avait une poigne et un caractère en acier trempé. Il n’en fallait pas moins pour tenir tout ce beau monde, sans quoi les bagarres de taverne et autres travers du monde extérieur auraient mis le feu à la ville depuis longtemps.

    Mama Stella rongeait son frein. Elle attendait que Phileas descende du Foudroyant pour pouvoir lui dire qu’elle lui avait bien dit ! Elle l’avait prévenu que c’était dangereux, suicidaire même, mais Phileas-Crâne-de-Pierre portait bien son nom et s’était obstiné à vouloir partir en quête du fameux trésor de Sam le pirate, une légende qu’on racontait aux enfants depuis des années pour les motiver devenir matelot de la flotte. Mais depuis quelques mois, Phileas fanfaronnait d’avoir trouvé un indice irréfutable de l’endroit où Sam avait caché le magot.

    Est-ce qu’autant de morts et de perte au sein de leurs effectifs peuple valaient le coup ? Mama Stella grinçait des dents rien que de penser à cette question.

    Enfin, tous les blessés et les biens portants avaient regagné le plancher des vaches. Ceux qui avaient retrouvé les leurs étaient déjà rentrés chez eux, mais il restait encore beaucoup de monde sur les quais. Ils attendaient des nouvelles de Phileas. Celui-ci se présenta enfin à l’entrée de la passerelle. Les mains sur les hanches, le torse bombé de fierté, il contempla Mama Stella d’un air de défis avant de commencer à descendre vers le quai. En bas, il la salua chaleureusement.

    « Combien sont morts pour ton fantasme ? rugit-elle.

    — Mon fantasme ? répéta Phileas. Quel fantasme ? »

    Il ne laissa pas le temps à la femme de répondre qu’il se retourna vers son navire pour héler quelqu’un. Deux matelots apparurent à leur tour et empruntèrent la passerelle en portant un lourd coffre de bois aux ferrures rouillées. Ils la posèrent sans ménagement devant la dirigeante. Phileas l’ouvrit. Il y avait là quantité de pièces et de vaisselle d’or, des bijoux, des pierres précieuses.

    « Je t’ai dit que je le trouverais !

    — Tu ne m’as pas répondu ! Combien sont morts pour ce coffre ? Tout ça pour ça ?

    — Tu ne comprends pas Stella ! Personne n’est mort.

    — Où sont-ils alors ? Pourquoi tous ces blessés ?? »

    Stella ne parvenait plus à garder son calme. Elle hurlait à présent. Sa voix puissante se répercutait sur les falaises avoisinantes dans un écho inquiétant.

    « Nous avons eu la malchance de croiser une flotte de cinq frégates espagnoles qui mouillait pile à notre destination. Ils savaient clairement mieux manœuvrer que nous, mais nous avons eu le dessus, car nous avons une rage qu’aucun soldat n’aura jamais. Il y a eu des blessés, mais aucun mort chez nous. Je te le promets ! poursuivit Phileas, sentant bien que Mama Stella allait l’interrompre. Les cinq autres navires sont restés sur l’île de Sam. Il fallait qu’ils réparent avant de reprendre la mer.

    — Aucun mort ? répéta Stella, inquiète qu’il lui mentît.

    — Pas un seul, sauf si tu comptes les Espagnols.

    — Tout ça pour un tout petit coffre ?!

    — J’ai préféré rentrer rapidement pour soigner nos gars. Ce coffre n’est qu’une preuve. Je l’ai ramené pour que tu me croies enfin !

    — Je ne comprends pas.

    — Je sais ! répondit Phileas avec un enthousiasme d’adolescent. Je repars demain avec les gens valides pour rapporter des vivres et du matériel pour ceux rester là-bas. Nous chargerons le reste du trésor.

    — Le reste ?

    — Mais avec seulement trois navires, nous devrons peut-être faire plusieurs voyages pour tout ramener ! »

    Stella resta sans voix, face à Phileas, ce qui fut plus qu’inhabituel.

  • 421 — La tour Eiffel

    294 mots

    Au détour d’un virage, le sommet de la tour Eiffel est apparu.

    Il est excité à l’idée de pouvoir enfin la voir en entier, en vrai. Il en rêve depuis si longtemps. Il reste encore quelques rues à emprunter pour la voir enfin de plain-pied. Les bâtiments autour sont, eux aussi, très beaux et impressionnants.

    Dans la limousine, un verre de champagne à la main, il admire tout ce qu’il peut, les boulevards, les façades, les enseignes, la végétation. Il ne s’attendait pas à voir autant de verdure dans une telle ville.

    Même à cette heure tardive, les rues sont pleines de gens, de voitures, de rires, de vie, de couleurs et de bruit.

    Il essaie de graver ses images dans sa mémoire. C’est un voyage d’une vie.

    Enfin, la limo tourne une dernière fois et la tour est enfin en vue, au bout du chemin. C’est sa destination. Il a demandé à être déposé au pied pour mieux pouvoir l’admirer. Il se débrouillera pour rentrer à l’hôtel par lui-même. Au pire, il prendra un taxi. Le chauffeur n’a pas cherché à le contredire, n’a pas proposé d’attendre — en même temps, difficile de stationner en double file ici, c’est un coup à se retrouver avec la police sur le dos en moins d’une minute.

    Quand il descend de la voiture de star, il lève le nez pour tenter de voir le sommet de la tour.

    Et il est surpris. Le point culminant semble moins haut qu’il aurait cru.

    Est-ce à cause de tous les bâtiments autour, trop proches ?

    Il sort son téléphone et fait une recherche rapide.

    Tout s’explique. Il est déçu.

    Elle ne mesure que 165 mètres à peine la moitié de celle de Paris.

    Quelle arnaque, en fait, Las Vegas !

  • 420 — Le voisinage

    839 mots

    « Nous vivons ici depuis de nombreuses années. »

    Sur le seuil de la porte, la dame qui avait dit ça avait bien quatre-vingt-cinq ans. Un homme au moins aussi vieux se tenait à côté d’elle, légèrement en retrait, droit autant qu’il le lui était possible.

    Maiko et John venaient d’emménager dans le quartier. Jeunes mariés, ils avaient eu la chance de tomber sur cette maison à vendre à prix d’or, seulement deux jours après le début de leurs recherches. Une belle et grande maison dans un quartier de banlieue calme et bien entretenu. Ils ne s’attendaient pas à être accueillis moins de deux heures après le départ du camion de déménagement.

    Quand on avait sonné à la porte, Maiko avait ouvert, et John l’avait rejointe, curieux de savoir qui cela pouvait être. Peut-être les déménageurs avaient-ils oublié quelque chose avant de repartir. Ils n’avaient rien oublié de décharger du camion en tout cas, John avait vérifié.

    Ils se retrouvaient donc devant ce couple de voisins qui venait leur souhaiter la bienvenue, semblait-il.

    « Enchantés, répondit simplement Maiko, en se présentant, son mari et elle. Vous habitez en face ou à côté ? »

    Le vieil homme bredouilla quelques mots intelligibles, cherchant l’énergie nécessaire pour parler et faire une phrase claire, quand son épouse le fit taire d’un mouvement de doigt. Avec une telle autorité, cette femme avait dû être institutrice. Ou sergent instructeur chez les G.I.

    « Chut Robert, laisse-moi, parler ! »

    Elle n’avait pas l’air commode avec son mari, qui, bien dressé, ferma la bouche et donna l’impression de se rabougrir sur lui-même.

    « Je disais donc que nous vivons ici depuis de très nombreuses années.

    — Nombreuses, répéta le mari, très nombreuses ! »

    Ils s’arrêtent là. John et Maiko attendaient la suite, ne comprenant pas ce qu’ils entendaient par là.

    « Nous vous aurions bien proposé d’entrer pour vous offrir un rafraîchissement, malheureusement, la maison est encore pleine de cartons et je ne sais même pas dans lequel sont rangés les verres », mentit Maiko qui les avait déjà déballés, mais qui voulait surtout refermer cette porte et finir cette conversation étrange.

    « Il va falloir les sortir ! reprit la dame.

    — Les sortir ? répéta cette fois John.

    — Tous !

    — De quoi ? Les verres ?

    — Les cartons ! répondit Robert.

    — Pardon ?

    — Les cartons, reprit la dame. Vous devez les sortir.

    — Pourquoi voulez-vous que nous fassions ça ?

    — Parce que nous vivons ici depuis de nombreuses années ! » s’énerva la dame.

    Maiko leva les sourcils en jetant un regard interrogatif à John.

    « Je crois qu’il y a erreur, parvint-elle à articuler sans monter le ton, au prix d’un gros effort de concentration.

    — Oui ! Évidemment, il y a erreur ! reprit la dame. Vous avez mis vos affaires chez nous !

    — Chez nous ! répéta son mari.

    — Ce n’est pas possible ! Nous avions les bonnes clefs, on ne s’est pas trompés ! »

    Maiko se faufila derrière John pour prendre son portable posé sur le buffet de l’entrée.

    « J’appelle l’agent immobilier. »

    John resta face au vieux couple étrange, faisant rempart pour éviter qu’ils ne tentent d’entrer. Ils essayaient de regarder à l’intérieur par-dessus son épaule.

    Maiko faisait les cent pas en attendant que ça sonne à l’autre bout du fil.

    Soudain, une dame d’une cinquantaine d’années remonta à son tour l’allée de la maison.

    John commençait à s’inquiéter. Qu’est-ce que ça allait être cette fois ? Dans quel quartier étaient-ils tombés, en fait ?

    « Alice ? Robert ? » appela la dame.

    Le vieux couple se retourna.

    « Bonjour ! dit la dame à l’intention de John. Je suis Monique, j’habite juste à côté. Je suis désolé. Alice et Robert ont habité ici pendant près de soixante ans. Ils ont dû vendre il y a trois ans, parce que leur santé se détériorait !

    — Je suis en pleine forme ! protesta Robert, en mimant des squats et des mouvements de gymnastiques avec ses bras, aux amplitudes fortement réduites.

    — La tête, surtout, murmura Monique pour John.

    — Je ne comprends pas, annonça celui-ci alors que Maiko le rejoignait après être tombé sur la messagerie de l’agent immobilier.

    — Ils sont placés à la maison de retraite des rossignols, au bout du quartier, mais de temps en temps, ils s’échappent et rentrent “chez eux”. Ne vous inquiétez pas, ils ne sont pas méchants. J’ai appelé la maison de retraite, ils envoient quelqu’un. Ils ne devraient pas tarder.

    — Ça leur arrive souvent ? s’inquiéta Maiko.

    — Deux, trois fois par an… dit Monique, évasive.

    John comprit immédiatement que cela voulait plutôt dire au moins le double. Était-ce pour cela que les précédents propriétaires étaient partis après seulement trois ans et avaient fait un prix si attractif ?

    “Désolé pour le dérangement, finit par dire la nouvelle voisine. Allez ! Venez avec moi. Laissons ces jeunes tranquilles, ils ont encore du travail.

    — Où allons-nous comme ça ? demanda Alice, agacée, sous le regard perplexe de John et Maiko.

    — Je vous ramène chez vous !

    — Nous vivons ici depuis de nombreuses années ! rétorqua la vieille dame.

    — De nombreuses années !” répéta son mari.

  • 419 — Raisonnement solide

    1189 mots

    Le raisonnement derrière cette décision semble solide.

    Pourtant, j’ai l’impression de faire une connerie.

    Mais l’ordinateur de bord ne se trompe jamais, n’est-ce pas ? Alors, je valide la demande d’autorisation de dévier la trajectoire du vaisseau pour nous approcher du signal de détresse. Ça ne va prendre qu’une heure, mais ça va nous faire perdre deux semaines terrestres. J’entends déjà les autres râler. Surtout si c’est une balise fantôme.

    Ça m’est arrivé une fois, déjà, de tomber sur ce genre de signal de détresse qui continuait d’émettre d’un navire longtemps après que l’équipage avait passé l’arme à gauche. Ils avaient pris un nuage de débris stellaires, presque impossible à détecter avant l’impact. Celui-là devait quand même être bien gros pour avoir défoncé la carlingue comme ça. C’était devenu une vraie passoire. L’équipage devait à peine avoir eu le temps de lancer le signal de détresse avant de mourir. Les pauvres.

    Il faut espérer que ça ne va pas être la même cette fois. D’après l’ordi, il y a une trace de vie, ce qui explique la décision.

    Munch débarque dans le cockpit alors que les moteurs ont à peine changé leur poussée.

    « Qu’est-ce qu’il se passe, cap’ ? »

    Je déteste quand il m’appelle « cap’ ».

    « Un signal de détresse… »

    Je ne fais pas de phrases. Quoi que je réponde, je sais qu’il va encore me les briser. Il a une femme, des enfants, il veut les revoir rapidement, c’est sa dernière mission, bla bla bla. Comme d’hab depuis vingt ans qu’on bosse ensemble.

    « Sérieux, cap’ ? Personne d’autre peut y aller à not’ place ?

    — Si on était dans la merde au point d’envoyer un signal de détresse, tu serais bien content que ceux qui le reçoivent se renvoient pas la responsabilité comme une patate chaude ! En tout cas, moi, je serai très content et reconnaissant qu’ils se bougent le cul pour sauver le nôtre. Donc, c’est ce que je fais. On ne perd pas beaucoup de temps par rapport à notre trajet.

    — Tu parles… y en aura au moins pour dix jours, renâcle-t-il. Fait chier !

    — Va plutôt prévenir la doc de se tenir prête à accueillir du monde et dis aux autres de se préparer à sortir. Si tu veux pas qu’on perdre trop de temps, t’as intérêt à ce qu’ils soient prêts dès qu’on accoste ! »

    Munch repart en maugréant.

    « Quel emmerdeur ! lâcha Emty, la navigatrice. Toujours à se plaindre. S’il est pas content, il a qu’à rester chez lui et trouver un boulot de fermier ! »

    Je suis d’accord avec elle, mais en tant que capitaine, je ne peux pas le dire ouvertement, pour ménager les relations entre les membres de l’équipe. De toute façon, je crois qu’elle sait très bien ce que je pense. Cette gamine lit sur les visages aussi bien que sur les cartes galactiques.

    « On s’attend à quoi exactement ? »

    Misa, la docteure de l’équipe, toujours très économe en mots, à travers l’intercom.

    « Aucune idée. Signal de détresse, pas de détails. Signes vitaux détectés. »

    Je m’adapte à sa manière de parler sans même y penser, oubliant les verbes, les mots de liaison, les formules de politesse.

    « ’K ! »

    L’intercom s’éteint. Misa est aussi efficace dans son boulot que dans sa communication. C’est pour ça que tout le monde l’apprécie, même ceux qui préfèrent parler.

    Le temps que tout le monde se prépare, nous sommes déjà en approche du navire naufragé. Il a l’air en parfait état hormis l’absence de lumière ou de signe de vie à l’intérieur. J’appelle, personne ne répond. L’ordinateur me confirme pourtant des traces de vie.

    « À tout l’équipage, préparez-vous l’arrimage. Munch, vous êtes prêts à intervenir ?

    — Yes, cap’ !

    — Jouez pas les cow-boys, mais méfiez-vous de tout. L’ordi confirme des signes vitaux, mais personne répond.

    — Putain, j’espère qu’on n’a pas fait ce détour pour tomber sur des pirates ! Je me ferai un plaisir de me les faire, sinon !

    — Munch, fais pas le con, on a encore besoin de toi. Ça serait dommage de te faire trouer à ta dernière mission. J’ai pas envie d’aller voir ta femme pour lui annoncer ça, moi ! »

    Je ne peux m’empêcher de lancer un regard vers Emty, qui dodeline de la tête et lève les yeux en signe de réprobation.

    L’arrimage se fait sans soucis. La connexion de pont à pont idem. Je donne le go :

    « Les flux vidéo sont nickel. Vous pouvez y aller quand vous voulez ! »

    Leurs vidéos s’affichent en grand sur les écrans de contrôle. Ils ouvrent, entrent avec précaution et se séparent en deux équipes de deux. Munch part en tête vers le poste de pilotage avec Panlo ; Tom et Gurth à l’autre bout du vaisseau.

    Ils fouillent le vaisseau qui n’est pas bien grand. Aucune trace de personne, comme s’il n’y avait même jamais eu ni pilote ni d’équipage.

    « Panlo, tu peux te connecter à l’ordinateur de bord pour voir ce qu’il raconte ?

    — C’est en cours, capitaine ! … C’est bizarre ça.

    — Quoi ?

    — Il n’y a rien dans le manifeste, aucun point de départ, aucun port d’arrivée, aucun historique, pas de nom de propriétaire, rien. Comme si la mémoire avait grillé, mais que le reste était fonctionnel.

    — Tu arrives à voir ce qui a déclenché le signal de détresse ? »

    Dans le micro de Panlo, j’entends Munch râler qu’on avait perdu tout ce temps pour que dalle… je ne peux pas vraiment le blâmer pour le coup.

    « Capitaine ?

    — Je t’écoute, Tom.

    — Il y a des trucs bizarres de ce côté !

    — Bizarres comment ? Plutôt bizarres rigolos ou bizarres dangereux ?

    — Non pas dangereux, enfin, je crois pas. Mais il y a des caisses de transport dans les cabines d’équipage alors qu’il y a clairement personne.

    — Tu arrives à en ouvrir une pour voir ? »

    Je n’ai pas le temps d’imaginer quelque chose d’inquiétant qu’Emty m’apostrophe.

    « Capitaine, on a un problème ! »

    Je lève le nez vers les hublots. Un navire de guerre dix fois plus gros que nous s’approche. En fait, il est déjà sur nous, prêt à nous aborder. Je ne vois pas ses couleurs.

    « Il est de quelle entité ?

    — C’est ça le problème, capitaine. Je n’en sais rien. Il est invisible. Des pirates, vous croyez ? »

    J’espère sincèrement que non, mais je ne vois pas d’autre explication plus logique.

    « Putain, c’est des gens ! s’écrie Tom dans son micro.

    — Quoi ?

    — Il y a des personnes dans les caisses ! Enfin, ce sont des clones. Ils sont en train de maturer ! Ils sont presque prêts !! »

    Voilà pourquoi l’ordinateur détectait des signes de vie. C’est de la contrebande de clones. Le signal était là pour indiquer aux pirates où les récupérer. Ils ne s’attendaient sûrement pas à ce qu’un vaisseau marchand soit si près pour intervenir.

    « Laissez tout sur place et rentrez immédiatement ! Il faut qu’on dégage !! »

    Je hurle presque dans mon micro.

    Si on s’en sort entiers, Munch va me les casser longtemps sur mes principes à répondre aux signaux de détresse, je le sens. Pourtant d’après les éléments de l’ordinateur, son raisonnement et la décision semblaient solides.

  • 418 — L’odeur des ennuis

    985 mots

    Je sentais l’odeur des ennuis dans ce club.

    L’odeur du tabac de qualité, l’odeur de cocktails sophistiqués, l’odeur de parfums féminins entêtants.

    Mais, par-dessus tout, l’odeur de tout ce que j’essayais de fuir depuis des années : les trafics en tout genre, drogue, armes, argent sale, les emmerdes…

    Pourquoi m’étais-je engagé dans cette galère ? Ray me le revaudrait au centuple, il avait plutôt intérêt.

    Au moins, la musique était plutôt bonne. Du jazz à l’ancienne : une contrebasse, une batterie et un piano, accompagnés par une chanteuse à la voix suave juste ce qu’il fallait et aux proportions sculpturales moulées dans une robe écarlate mise en valeur par le spot qui n’éclairait qu’elle.

    Après avoir commandé un whisky au bar, je la contemplai assis à une table dans un coin de la salle. À cette heure, il n’y avait pas grand monde, l’air était encore respirable et aucun brouhaha ne couvrait sa voix. Elle chantait et se déhanchait lentement sur scène comme si la salle était comble, comme si le club était la plus grande salle du concert du pays. Elle avait clairement du talent. Et avec son joli minois, elle irait loin. À n’en pas douter.

    C’était pour elle que j’étais là.

    Ray ne m’avait pas dit grand-chose, rien en fait, simplement de venir un jeudi soir, avant minuit, et de porter une pochette rouge et blanche à mon costume, que j’en saurais plus à ce moment-là. Pour l’instant, je n’en savais pas plus. Comme l’idiot d’ami que j’étais, je m’étais exécuté sans poser plus de questions, même si ça me semblait la pire des choses à faire. Ce genre de femme se retrouvait toujours dans les ennuis jusqu’au cou, justement dans ces clubs, à cause d’un client entêté, d’un membre du staff indiscret, d’un patron mafieux qui n’avait jamais compris le sens du mot « non »…

    La demoiselle chanta encore trois morceaux avant l’entracte. Mon verre était vide. Il n’arrive jamais rien de bon quand je bois seul. Au moment de me lever pour recommander quelque chose, je me trouvai face à face avec un des quatre gros bras qui surveillaient la salle. Sans compter les deux à l’entrée. Ça faisait beaucoup. Ils avaient prévu du grabuge ce soir, ou je n’y connaissais plus rien.

    « Soledad vous attend dans sa loge, dit le gorille, qui faisait une demi-tête de plus que moi.

    — J’ai le temps de commander quelque chose avant ? répondis-je en agitant mon verre vide devant lui.

    — Rapidement. Elle remonte sur scène dans peu de temps. »

    Je lui souris et le contournai pour rejoindre le bar. Le gentil garçon derrière le comptoir me servit avec une célérité qui dut tranquilliser mon garde du corps d’un instant. Je bus une gorgée :

    « Je vous suis, mon cher ! »

    Il me fit passer dans les couloirs réservés aux habitués — il me sembla apercevoir une table de poker ou de blackjack par une porte entr’ouverte —, puis à ceux réservés aux équipes, beaucoup plus simples : murs noirs et éclairage rouge tamisé. J’avais l’impression d’être dans un vieux labo photo.

    Au bout du couloir, il y avait un autre gros bras. Il faisait le pied de grue à côté d’une porte. Je compris de suite que c’était ma destination. En effet, mon escorte s’arrêta, se mit de côté pour me laisser faire face à la porte et l’ouvrit pendant que je buvais une gorgée de mon verre en me demandant encore ce que je foutais là.

    Le gorille posa une main délicate, mais ferme sur mon épaule pour me faire entrer.

    Je n’avais pas fait un pas que je la vis.

    J’essayai de m’arrêter, mais l’autre continua de me pousser avec la force correspondant à sa carrure. D’une rotation rapide, je m’en défis, et l’agrippai par le bras et lui faisant un croche-pied pour le faire tomber l’intérieur de la loge à ma place. L’autre, qui semblait s’attendre à quelque chose comme ça, se retourna. Je lui jetai le contenu de mon verre au visage pour l’arrêter — du whisky qui m’avait coûté les yeux de la tête —, puis je lui écrasai le verre sur la tempe pour le sonner un instant.

    Il fallait que je déguerpisse en vitesse.

    Dans les méandres des couloirs, je cherchai cette sortie de secours que j’avais vue en arrivant. Les deux autres étaient déjà à mes trousses. Après quatre ou cinq virages, je me retrouvai dans la partie des habitués. Un coup d’épaule dans la porte entr’ouverte, je sautais sur la table de jeu dans les exclamations de surprise et de colère des participants — c’était du poker, finalement —, et me précipitai sur la porte du fond. Encore un couloir ! Mais je vis une sortie de secours. J’enfonçais la barre antipanique. L’air frais de la nuit me fouetta au visage. Je jaugeai rapidement la meilleure direction à prendre et partis en courant à travers les ruelles pour rejoindre l’avenue proche — mais jamais suffisamment quand on a des gens aux trousses.

    Des coups de feu résonnèrent sur les murs, le sifflement des balles qui me frôlaient, l’écho des impacts sur le bitume.

    Sur l’avenue, la chance me sourit enfin avec un taxi libre arrêté là. Je sautai littéralement à l’intérieur à la grande surprise du conducteur qui me dévisagea avec des yeux ronds, son tacos coincé dans sa bouche.

    « Bon appétit. Mais si vous pouviez démarrer fissa, ça m’aiderait grandement ! »

    Heureusement pour moi, il vit les deux gorilles qui s’approchaient, armes en main, et démarra en trombe.

    Je tentai de reprendre mes esprits. Quand j’étais entré dans sa loge, cette pauvre chanteuse était étalée par terre, visiblement refroidie. La manière dont l’armoire à glace m’avait poussé à l’intérieur montrait qu’il savait ce qu’il se passait. Ils avaient sûrement prévu de me faire endosser le crime. Pourquoi Diable, Ray m’avait envoyé là-bas ? Il allait devoir s’expliquer.

    Dès que j’étais entré dans ce club, j’avais senti l’odeur des ennuis.

  • 417 — L’appartement de rêve

    1136 mots

    « Il suffit de mettre un peu de peinture sur le mur et tout ira bien. »

    Helen avait dit cela avec enthousiasme. Elle était toujours enthousiaste. C’est ce qui plaisait à Mike. Ça, et sa capacité à faire de délicieux gâteaux. Mais c’était une autre histoire. Pour le moment, ils regardaient le mur au fond du placard de leur chambre. Il y avait une vilaine fissure de haut en bas. Ça embêtait Mike. Ils avaient acheté cet appartement avec toutes leurs économies et un crédit sur l’éternité fois deux, comment n’avaient-ils pas pu voir ce foutu défaut.

    Le couple avait pourtant visité beaucoup d’appartements en ville, des grands, des petits, des refaits à neuf, des taudis, des « à rafraichir » mais avec un lance-flamme, une brigade d’ouvriers du bâtiment et un budget dix fois supérieur au prix demandé. Ils avaient appris à regarder les détails, les camouflages à bon marché pour vendre rapidement ou plus cher. Mike s’y connaissait à présent suffisamment sur les normes électriques qu’il pouvait dès l’entrée dater le réseau et jauger son état de vétusté, même s’il y avait quelques prises neuves pour cacher la misère. Helen avait quant à elle un œil pointu sur les cuisines, leurs aménagements, leurs finitions, la qualité de l’électroménager quand il y en avait. Elle reconnaissait les origines des plans de travail et de la robinetterie au premier regard et pouvait même sortir de tête leur référence catalogue.

    Les deux jeunes gens avaient cherché longtemps la perle rare qui devait allier leurs contraintes de localisation, de surface minimale et de budget.

    Bien localisé, dans leurs prix et spacieux, ils étaient immédiatement tombés sous le charme quand ils avaient visité celui-ci. Ils n’auraient su dire si ce fut par son côté lumineux, malgré un temps maussade à l’extérieur, ou cette impression de chaleur, mais ils s’y sentirent aussitôt bien. L’agent immobilier ne leur avait pas fait le tour complet que leur décision était déjà prise. En chercheurs aguerris, ils avaient malgré tout continué l’inspection jusqu’au bout.

    Mais à présent que Mike voyait cette fissure dans le mur, il était contrarié. Son orgueil en prenait un coup. Comment n’avait-il pas vu une si grande balafre ? Il aurait dû la voir !

    « Ne t’inquiète pas, mon chéri, continua Helen, pour le rassurer. Je suis sûr que ce n’est rien de bien grave. »

    Elle l’embrassa et partit travailler.

    Mike devait partir lui aussi, mais il fixait le mur. Il passa la main dessus et sentit un courant d’air frais et lent en sortir. Il sortit son portable et alluma la torche pour mieux voir. Appuyant d’un côté de la fente, la paroi bougea, rejetant un peu de poussière. Cela semblait n’être qu’une planche bois. Que pouvait-il y avoir derrière ?

    Il s’approcha pour essayer de voir dans l’interstice, éclairant tant bien que mal avec sa torche, mais dut reculer, pris d’une quinte de toux. Il ne savait pas ce qu’il y avait derrière, mais en tout cas, il y avait beaucoup de poussière.

    La question ne resterait pas en suspens très longtemps. Mike alla chercher des outils. Il n’avait que des tournevis. Il regrettait de n’avoir jamais acheté de pied-de-biche. Passant le tournevis dans la fissure, il joua avec, tant et si bien, qu’il agrandit l’ouverture suffisamment pour passer un doigt, puis deux, puis les quatre, qu’il passa pour tirer de toutes ses forces. La première planche céda pour laisser un trou sur toute la hauteur, de la largeur d’une main. Mike put enfin découvrir ce qui se cachait derrière : une porte. Ses moulures étaient recouvertes d’une épaisse couche de poussière. Cela faisait des années qu’elle avait été murée. Pas sûr que les anciens propriétaires avaient été au courant de sa présence.

    Mike réfléchissait. Derrière ce mur, il y avait leur salon. Se pouvait-il qu’à l’origine la porte fût un passage entre les deux pièces ? Il sursauta quand on frappa à cette porte. Immobile, Mike se demandait s’il avait bien entendu. On frappa à nouveau. Mike regarda le morceau de porte visible. Il n’avait pas accès à la poignée, si elle était toujours présente.

    « Oui ? » se hasarda-t-il à dire.

    La porte s’ouvrit dans l’autre sens. Derrière, ça ne ressemblait pas au salon. À travers l’ouverture, il vit le haut d’une tête animale, avec des oreilles poilues et pointues comme celle d’un chat, mais roses.

    « Qui est là ? dit une voix. Edward ? Est-ce vous ? » L’accent était étrange, il parut ancien à Mike, comme ces manières de s’exprimer dans les très vieux films.

    La tête recula un peu pour voir dans l’ouverture. Ça ne ressemblait à rien de ce que Mike avait jamais pu voir : un mélange d’animal mignon avec de grands yeux et de peluche qui bougeait. Seules ses dents très pointues ternissaient cette image très kawaii.

    « Non ! Vous n’êtes pas Edward. Qui êtes-vous ? Que faites-vous chez lui ? Où est-il ? »

    Une peluche qui parlait. Et posait beaucoup de question. Mike hésita à répondre.

    « Je ne connais pas d’Edward. Je suis Mike, j’habite ici.

    — Ah ! Vous êtes le nouvel Edward. D’accord !

    — Pardon, mais qui… que… quelle race d’animal êtes-vous ? Et que faites-vous dans mon placard ?

    — Je ne suis pas dans votre placard ! Et je ne suis pas un animal ! s’offusqua la boule de poil. Vous voilà bien impoli pour une première rencontre ! »

    À l’autre bout de l’appartement, la porte d’entrée s’ouvrit en trombe et des pas cliquetèrent sur le parquet.

    « J’ai oublié mon portable ! » lança Helen.

    Mike allait l’appeler quand la porte dans le placard se referma violemment.

    « Mike, tu es encore là ? Tu vas être en retard. Mike ? Mike ? »

    Au pied, de l’immeuble, Mike, allongé sur un brancard, toujours inconscient, était embarqué dans l’ambulance. Helen discutait avec l’un des pompiers qui avaient prodigué les premiers secours.

    « Ne vous inquiétez pas, madame. Ça arrive régulièrement dans ce genre de vieux immeubles. Les diagnostics ne recherchent pas ce genre de choses, alors personne ne traite et, des fois, les gens les respirent.

    — Des spores de champignons, vous dites ?

    — Oui, parfois, ils ont même des effets hallucinogènes, ricana le pompier. Il suffit qu’une vieille canalisation goutte, ça humidifie la zone, ça prolifère et dès qu’il y a une ouverture sur l’appartement, ça entre. Après, ce n’est rien de vraiment grave. Pour l’appartement, une nouvelle planche, un peu d’enduit et de peinture, ça bloque tout. Et pour votre monsieur, quelques jours sous médicaments et il ira mieux. On va quand même l’amener à l’hôpital pour être sûr qu’il ne s’est pas fait mal en perdant connaissance ! »

    Helen remercia le pompier puis regarda l’ambulance partir.

    Levant la tête vers leur appartement, elle eut l’impression de voir à la fenêtre une silhouette.

    Rose, aux oreilles pointues, avec deux grands yeux et un sourire carnassier.

  • 416 — Le Lapis-Aurea

    750 mots tout pile

    Le Roi d’Argentine est mort 9 fois, dont 8 à petit feu.

    Cette comptine que lui fredonnait sa mère lui revenait en tête sans que Blanche sût pourquoi, alors qu’elle avait besoin de se concentrer sur ce qu’elle était en train de faire. Ouvrir ce coffre-fort dans ce fourgon alors qu’il était escorté par une douzaine de gardes royaux n’était déjà pas une mince affaire, mais devoir le faire avec cette chanson en tête rendait la tâche autrement plus compliqué.

    Ces paroles n’avaient aucun sens. Elle n’avait jamais entendu parler d’un pays qui se nommait Argentine.

    Blanche secoua la tête pour éloigner ses pensées parasites et essayer de reprendre sa concentration. La serrure de ce coffre était plus complexe que prévu et elle n’avait plus beaucoup de temps. Le convoi arriverait bientôt au port et si elle ne réussissait pas à récupérer le contenu de ce coffre avant, elle serait bonne pour finir dans un sac lesté au fond de l’eau. Pas que ça l’inquiétait outre mesure, mais elle préférait ne pas avoir besoin de passer par là.

    Enfin, elle parvint à actionner le mécanisme de la serrure et la porte du coffre s’entrouvrit. Blanche l’ouvrit en grand. À l’intérieur, des classiques : plusieurs bourses de cuir contenant des pièces d’or, quelques bijoux et des liasses de papier griffonné. Il y avait de nombreuses lignes de texte sur ces documents. Blanche n’avait aucune idée de ce dont il s’agissait puisqu’elle ne savait pas lire. Ça ne l’avait jamais empêchée d’exceller dans son métier (elle n’aimait pas dire qu’elle était une des meilleures voleuses du pays, mais c’était un fait). La seule chose qu’elle reconnut sur les documents fut le sceau royal. Ça, plus le fait qu’ils se trouvaient dans un coffre escorté par douze chevaliers en armure, montrait la valeur que ces papiers pouvaient avoir.

    Mais ce n’était pas pour cela qu’elle qu’on l’avait engagée. C’était pour la Lapis-Aurea, une pierre grosse comme un abricot. Ses services étaient chers. On ne l’appelait pas pour des choses sans valeur. Cette pierre en possédait une grande, ainsi que de nombreux pouvoirs à ce qu’on racontait. Mais elle ne croyait pas en ces balivernes.

    Une fois la pierre récupérée, Blanche referma la porte du coffre avec autant de délicatesse qu’elle l’avait ouverte pour ne laisser aucune trace de son passage. Elle aurait bien pris une des bourses de pièces d’or, mais elle ne devait pas s’encombrer.

    À présent, elle devait descendre sans attendre, car, une fois au port, le fourgon serait chargé sur un navire en direction de l’Uminae. Blanche n’avait pas envie de passer des jours enfermée dans ce fourgon ou sur un navire, et elle n’avait surtout pas envie de retourner en Uminae. La dernière fois restait un trop mauvais souvenir.

    Le fourgon s’arrêta soudain.

    Mince ! Étaient-ils déjà arrivés au port ? Tant pis, il n’y avait plus de temps à perdre. Un des chevaliers de l’escorte était descendu de sa monture et se dirigeait vers la porte du fourgon. Blanche regarda en tous sens, un instant inquiète qu’il la surprenne là. Les doigts gourds empêtrés dans leur gant de cuir durci par des heures de contraction sur les rênes avaient du mal à insérer la clef dans le cadenas de la porte du fourgon.

    Blanche respira pour essayer de réfléchir au mieux. Les barreaux de la petite fenêtre étaient serrés, mais elle passerait peut-être. L’autre parvint à tourner la clef et à ouvrir le cadenas, libérant la chaîne, ouvrant la porte.

    Au même moment, Blanche sauta vers la fenêtre, se faufila entre les barreaux, la Lapis-Aurea eu du mal à passer et tomba dans la boue.

    Le chevalier surpris ne parvint pas à articuler quelque chose en la voyant. Il sauta sur le coffre pour le découvrir ouvert et délesté d’un des objets, le plus précieux. Le chevalier ressortit du fourgon en hurlant cette fois pour alerter ses compagnons d’armes.

    L’un d’eux l’aperçut fuir vers les taillis. Il la visa avec son arbalète et décocha un tir d’une précision diabolique. Blanche fut transpercée par le carreau, roula plusieurs fois sur elle-même, mais parvint à ne pas lâcher la pierre. Elle se releva tant bien que mal et reprit la course, faisant fi de la douleur et des griffures causées par les branchages et les épines. Elle avait son butin, il fallait qu’elle se mette à l’abri.

    Elle ne savait pas qui était le roi d’Argentine, mais encore deux coups comme celui-là et elle le rejoindrait au paradis des chats.

  • 415 — Le tableau

    610 mots

    Elle contempla longtemps le tableau avant de détourner le regard.

    Les yeux dans le vide, en train de réfléchir, Samantha remuait du nez comme la Samantha dans ma sorcière bien aimée, en moins sexy. Et c’était un mauvais présage.

    « C’est pas bon ! dit-elle finalement.

    — Je sais, c’est pour ça que je t’ai appelée !

    — Qu’est-ce que tu vas faire ?

    — Comment ça, qu’est-ce que je vais faire ? Qu’est-ce qu’on va faire, oui ? On est ensemble dans cette galère, je te rappelle ! »

    Elle avait toujours cette manière de se délester de ses responsabilités quand il y avait un problème. Par contre, quand c’était pour récolter des lauriers, était toujours sur le devant de la scène. Elle m’énervait quand elle faisait ça.

    « J’y ai pas touché ! se défendit-elle. C’est pas moi qui ai fait ça !

    — Je me doute bien que c’est pas toi. Et c’est pas moi non plus. Mais quand Wilson va s’en rendre compte…

    — S’il s’en rend compte… répondit-elle, évasive.

    — Bien sûr qu’il va s’en rendre compte ! Qu’est-ce que tu crois ? C’est visible comme le nez au milieu de la figure. Comme l’absence de nez au milieu de la figure du Sphinx, même. »

    Ma respiration allait trop vite, j’avais l’impression de suffoquer. Wilson allait arriver d’une minute à l’autre. Quand il verrait le tableau, c’était sûr, nous serions tous morts. On n’avait jamais vu un tableau aussi détérioré ici depuis l’affaire de Steven, il y avait près de douze. Ça avait fait tellement de bruit qu’on en parlait encore.

    Je n’avais pas envie de devenir le nouveau Steven.

    « Il y en a pour des millions ! soupirai-je.

    — N’exagère pas ! répondit-elle en se penchant pour mieux regarde. Au total, maximum, un ou deux centaines de milliers. »

    Elle avait répondu ça avec une légèreté qui frisait l’indécence. Si nous nous faisions virer d’ici pour ça, tout le monde serait au courant, nous ne pourrions plus travailler nulle part dans l’hémisphère nord. Je n’aurais plus qu’à trouver un job de caissier dans un fast-food.

    Wilson arriva avec un aréopage d’assistants. Comme à son habitude, il empestait l’opulence, avec un costume plus cher que mon salaire annuel, une montre en or au poignet, une coupe de cheveux et un teint de premier de la classe. Dieu que je le détestai. Mais c’est lui qui signait mon chèque à la fin du mois.

    Plus pour très longtemps, à vrai dire.

    Je me précipitai pour l’accueillir, lui proposer un café, lui parler de ses dernières réussites en termes d’acquisition, de la pluie et du beau temps, tout pour reculer le moment fatidique où il verrait.

    « Bon ! me coupa-t-il après qu’une de ses assistantes lui fit un signe signifiant que le temps pressait. Entrons dans le vif du sujet. Puis-je le voir ?

    — Euh… oui, bien sûr. Je… euh. »

    Je masquais mal mon malaise et finis par m’écarter n’arrivant pas à aligner deux mots intelligibles.

    Wilson s’approcha sans faire plus attention à Samantha, regarda le tableau en détail, satisfait de ce qu’il voyait.

    « Parfait ! finit-il par dire. Je vous laisse m’envoyer votre facture et vous occuper du reste ! J’ai un avion à prendre. »

    Et Wilson et sa meute repartirent comme ils étaient venus.

    Il me fallut quelques instants pour me remettre. Je ne comprenais pas ce qu’il s’était passé. Comment n’avait-il pas vu ?

    Je me tournai vers Samantha, les yeux ronds, interrogatifs, incapable de poser la question à voix haute.

    « Une restauration rapide, le tour est joué !

    — Tu as vraiment des pouvoirs magiques, Samantha.

    — Je ne sais pas, mais je vais buter cet enfoiré de Billy. Je suis sûr que c’est lui ! »

  • 414 — Voyageuse nocturne

    965 mots

    « Montez ! Je vais vous amener en ville ! »

    La pluie tombait dru.

    Le bonhomme, quinquagénaire au visage rond entouré d’un collier de barbe et affublé d’un sourire amical, avait proposé ça, sans même que la jeune femme ne fît quelconque signe.

    Celle-ci avait erré dans cette forêt de sapins sans rencontrer âme qui vive. Qui aurait pu croire que le premier humain qu’elle croiserait lui proposerait son l’aide. Elle marchait sur la route principale pour rejoindre elle ne savait quelle ville. Comme chaque fois, elle ne l’atteindrait pas.

    Sa mère lui avait toujours dit de se méfier des inconnus. Surtout des hommes d’un certain âge qui semblaient trop aimables sans qu’on leur eût rien demandé. Celui-là semblait pourtant inoffensif.

    La jeune femme hésita un instant, puis accepta l’invitation. Elle flatta le col de la mule et monta sur le chariot à côté de bonhomme, à l’abri de l’auvent. Il fit gentiment claquer ses rênes, la mule se remit en marche et le chariot en branle.

    « Dites-moi, c’est pas que je connais tout le monde dans la région, mais je crois quand même bien que je ne vous ai jamais vue dans le coin. Vous êtes venue rendre visite à de la famille ? »

    La jeune femme ne voulait pas parler d’elle.

    Elle n’aimait pas parler d’elle.

    Elle n’aimait pas parler.

    « Je suis seulement de passage, répondit-elle laconiquement d’une voix éraillée de n’avoir pas servi depuis longtemps.

    — Et où allez-vous comme ça ? Une fille comme vous ne devrait pas voyager seule. C’est dangereux par ici. »

    Il n’avait pas fallu longtemps pour que celui-là lui fasse la morale habituelle…

    « Entre les bandits, les loups et les fantômes…

    — Je ne m’inquiète pas. Mais vous ?

    — Moi ? Pourquoi est-ce que je voyage si la route est si dangereuse ? s’amusa l’homme. Je suis vieux, déjà. Et je n’ai pas grand-chose. Les bandits savent que je n’ai rien d’intéressant. Les loups me trouvent trop maigre, j’imagine. Contrairement à ma femme, termina-t-il avec un rire léger.

    — Et les fantômes ? »

    L’homme perdit immédiatement son sourire en soupirant lourdement.

    Le silence retomba.

    Cela faisait un long moment que le chariot avançait au rythme lent de la mule. Le chemin était cabossé, le chariot tressautait souvent. La pluie se calmait.

    « Y serons-nous avant la nuit ? demanda la jeune femme.

    — Je l’espère. Mais ce n’est pas trop grave, les portes restent ouvertes longtemps après le soleil couché.

    — La route n’est pas trop dangereuse la nuit ?

    — Je n’ai jamais eu de problème. Il faut juste y voir quelque chose… »

    L’homme tira de son sac un briquet et une torche, qui avait déjà servi. La jeune femme lui prit les rênes des mains pour lui faciliter l’allumage. La mule hennit étrangement. Le bonhomme posa la torche allumée dans le logement conçu à cet effet sur le chariot.

    « Nous y verrons mieux ainsi », ajouta-t-il avant de reprendre les rênes.

    Malgré la lumière, ou à cause d’elle, la nuit déjà complète semblait plus sombre encore.

    Un moment passa. Le bonhomme fronçait les sourcils, grognait dans sa barbe. Quelque chose n’allait pas, mais il ne voulait pas l’exprimer à voix haute.

    « C’est étrange, dit-il finalement. Je ne vois pas où nous sommes. Pourtant, je peux dire que je connais la route par cœur, chaque arbre, chaque rocher même… Mais, j’ai l’impression d’être sur une nouvelle route.

    — Pourquoi avez-vous peur des fantômes ? demanda soudain la jeune femme.

    — Pardon ? Pourquoi demandez-vous cela maintenant ? Et qu’est-ce qui vous fait croire que j’ai peur de ces créatures ?

    — Vous n’avez pas répondu tout à l’heure…

    — Les fantômes… ils sont malfaisants. On ne les voit pas, on ne les entend pas, mais quand ils posent leur main sur votre épaule, votre âme quitte votre corps pour de bon.

    — Comment pouvez-vous savoir tout cela ? Si les gens meurent au moindre contact, comment ces histoires arrivent-elles jusqu’aux vivants ?

    — J’ai un ami dont le cousin a entendu le shaman de son village parler de ça. Et dire qu’il a réussi à retenir l’âme d’un condamné avant de devoir se battre avec le fantôme.

    — Vous y croyez vraiment ? s’étonna la jeune femme.

    — Eh ben… hésita le bonhomme. J’ai plus vingt, mais j’ai encore envie de profiter de quelques belles années. Les jeunes comme vous ne croient pas à tout ça. Et ils ont raison. Ils ont encore tout le temps avant de s’inquiéter de la mort et de ses affres », essaya-t-il de conclure de manière gaie.

    La jeune femme le regarda étrangement, les yeux remplis de tristesse et de compassion mêlées.

    « Et vous ? demanda le bonhomme, gêné.

    — Ma mère m’a toujours raconté que les fantômes n’étaient que les âmes des gens partis trop. Ils n’ont pas encore le droit de rejoindre l’autre monde, alors ils errent dans le nôtre et accompagnent les gens pour qui il est l’heure.

    — Je ne sais pas qui a raison, mais je préfère ne pas en croiser, si vous voulez mon avis.

    — Je comprends… Sommes-nous encore loin de la ville ? »

    Le bonhomme regarda à nouveau autour de lui, mais ne reconnut pas plus le chemin qu’avant.

    « Je suis confus, finit-il par dire. C’est bien la première fois que je me perds. Et il faut que ce soit quand j’ai proposé mon aide à quelqu’un.

    — Ce n’est pas grave, répondit la jeune femme. Je crois que c’était moi qui devais vous apporter mon aide, aujourd’hui. »

    Elle termina sa phrase en posant une main amicale que l’épaule du bonhomme.

    Lui ne comprenait pas les mots, mais l’étrange et puissante sensation qu’il ressentit le glaça complètement.

    « Non, je, non… bredouilla-t-il. Ma femme… je n’ai pas pu lui dire au revoir. Et qui va s’occuper de ma mule ?

    — Je suis désolée, je ne choisis pas. Je ne suis là que pour vous accompagner. »