Étiquette : Alphonse

  • 431 — Expédition polaire

    624 mots

    Elle a parcouru le journal pour avoir des nouvelles d’eux.

    Mais encore une fois, rien.

    Cela faisait près de quatre semaines que le télégraphe n’avait rien reçu de leur part ; un mois qu’ils étaient partis avec leur dirigeable à vapeur en direction du pôle sud. Ils avaient transmis des nouvelles tous les jours, parfois pour ne rien dire du tout, juste indiquer qu’ils allaient bien et que l’expédition suivait son cours. Puis après avoir quitté Le Cap, ils n’avaient plus émis.

    Madeleine ne s’était pas inquiétée. C’était normal. Elle connaissait ses frères, s’ils ne donnaient pas de nouvelles, c’était qu’il ne le pouvait simplement pas. Alphonse et Gustave n’étaient pas du genre à oublier. Ils savaient que beaucoup de gens attendaient impatiemment les avancées de leur voyage. L’expédition était une curiosité dans tout le pays. Ils avaient réussi à faire suffisamment parler d’eux pour obtenir le soutien de plusieurs mécènes et même de l’État qui y avait vu un moyen de redorer son image.

    Le jour de leur départ, une foule dense s’était massée sur le champ de Mars, face à l’école militaire, pour voir l’étrange engin décoller avec les deux hommes à son bord.

    Une des conditions de financement de l’expédition était qu’ils devaient rendre compte de leur avancée quotidiennement, par télégraphe ou tout autre moyen moderne en leur possession. Leur dernier message les annonçait faire escale au Cap, avec moult détails sur la ville et l’accueil qui leur y avait été fait. Ils y restèrent deux jours pour refaire le plein de vivres, d’eau, de charbon.

    Tout le monde comprenait qu’à partir de ce moment, ils ne pourraient plus donner de nouvelles pendant près de deux semaines. Lors de la traversée de l’océan antarctique pour rejoindre le pôle, les transmissions seraient impossibles, la distance serait trop longue.

    À présent, quatre semaines plus tard et sans nouvelles d’eux, Madeleine se faisait un sang d’encre et luttait un peu plus chaque jour pour ne pas les idées funèbres lui envahir l’esprit. Elle regardait chaque jour les journaux, espérant trouver des nouvelles d’Alphonse et Gustave. Mais depuis quatre interminables semaines, les colonnes étaient pleines de vide, de non-sens politiques, de faits divers insipides.

    Le regard plongé dans le vague de la fenêtre, Madeleine se demandait si elle aurait dû écouter l’enthousiasme de ses frères et les laisser partir, ou si elle n’aurait pas plutôt dû partir avec eux. Qu’allait-elle faire s’ils ne revenaient pas ? Le majordome entra dans la pièce et se racla la gorge pour annoncer sa présence. Quand sa maîtresse se tourna vers lui, il se pencha légèrement et tendit d’une main le plateau d’argent. Sur lui étaient posés une lettre et un coupe-papier.

    « C’est arrivé ce matin à la première heure, mademoiselle ».

    Madeleine blêmit. Elle avait craint ce moment depuis le départ de ses deux grands frères. Elle approcha sa main pour prendre l’enveloppe, mais s’arrêta à quelques centimètres du plateau. Elle ne pouvait pas, elle ne s’en sentait pas la force.

    « Ouvrez-la et lisez-la-moi, je vous prie. »

    Le majordome s’exécuta. Il posa son plateau sur une sellette, prit le coupe-papier et l’enveloppe, l’ouvrit avec tact, en tira la lettre et la déplia. Madeleine se mordait l’intérieur de la lèvre pour ne pas se ronger les ongles. Cette attente la tuait à petit feu.

    « Madame, je pense que vous devriez lire par vous-même », dit simplement le majordome en lui tendant le courrier.

    Madeleine ne parvint pas à retenir un soupir d’effroi. Elle prit la feuille et se fit violence pour y poser les yeux. C’était un télégramme.

    « Bien rentrés au Cap. Désolé pour l’attente. Avarie moteur au pôle sud. Mille photos prises. Tu aurais dû venir. Bises »

    Madeleine, les larmes aux yeux, ne put se retenir de rire de soulagement.