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  • 427 — La randonnée (partie 2)

    864 mots

    Éric échangea son sac de couchage avec Hélèna. Il savait qu’il survivrait plus facilement aux températures qu’elle dans ce truc de plage, et il ne la supporterait sûrement pas le lendemain, si elle n’avait pas suffisamment dormi.

    Hélèna tournait sur elle-même comme un chat chassant sa queue, à la recherche d’une place sûre pour poser son sac de couchage. Éric plaçait de grosses pierres en cercle et y mit des brindilles et des branches.

    « C’est pas interdit de faire du feu, ici ? s’étonna la photographe.

    — Si, mais je sais comment faire pour ne pas déclencher un incendie. Après si vous préférez mourir de froid… Mais je préfère éviter que vous veniez vous coller à moi pendant la nuit pour vous réchauffer.

    — Non, mais vous rêvez ou quoi ? » s’étrangla Hélèna.

    Le guide soupira dédaigneusement et alluma le petit tas de bois avec son briquet. Les flammes naissantes brillèrent dans ses yeux sombres. Elles redessinaient ses traits de manière plus brute, accentuant sa barbe naissante, son front large, ses mâchoires carrées, son sourire moqueur. Dans d’autres circonstances, Hélèna n’aurait pas forcément dit non pour un rapprochement physique, mais il avait quand même un caractère bourru, et la traitait un peu trop comme une citadine perdue. Certes, c’était exactement ce qu’elle était, mais elle n’appréciait guère se le voir rappelé à chaque instant.

    Le feu bien parti, sa chaleur irradiait et fit sentir à Hélèna qu’elle était frigorifiée dans ses habits trempés de sueur. Pendant qu’elle fixait les flammes, en train de divaguer intérieurement, Éric avait déjà étalé son duvet et enlevé chaussures et chaussettes. Ils les disposaient proches du feu pour les faire sécher. Il enleva sa veste et son maillot de corps pour se retrouver torse nu, avant de tirer de son sac un t-shirt sec. Hélèna ne put s’empêcher d’admirer son torse et ses bras musculeux.

    « Vous devriez faire comme moi, lança-t-il en la voyant le regarder avec surprise. Vous allez attraper la mort si vous restez dans vos habits mouillés. Ne vous inquiétez pas, je me tourne et il n’y a personne d’autre pour vous regarder, ajouta-t-il avant qu’Hélèna ne proteste. À moins que vous n’ayez pas non plus d’habits de rechange ? »

    La jeune femme hésita un instant avant de répondre.

    « On vous a transmis les consignes au moins avant de vous envoyer ici ? ronchonna le guide. »

    Sans réponse de la photographe, Éric plongea la main dans son sac et la lui tendit.

    « Prenez ça pour la nuit le temps que vos habits sèchent.

    — Vous me prêtez un de vos t-shirts ? Vous n’en aurez pas besoin ?

    — J’en ai toujours un ou deux en plus au cas où je prends la pluie, mais ça devrait aller d’ici notre retour. Allez ! Mettez-le ! »

    Hélèna prit le maillot avec un peu d’appréhension. Éric se retourna pour lui laisser un peu d’intimité. Peut-être que sous ses airs d’ours bourru, c’était quelqu’un de sympa.

    Le soleil réveilla Hélèna. Elle avait plutôt bien dormi et n’avait même pas trop senti les aspérités du sol dans le sac épais et chaud du guide. Celui-ci n’était plus là. Hélèna se redressa inquiète qu’il l’eût abandonnée dans la nuit. Elle le vit un peu plus loin, en train d’admirer le paysage, une tasse fumante à la main. Il ressemblait à une pub pour du café.

    « Déjà debout ? » lui dit-il ironiquement en la voyant enfin réveillée.

    Cette pique refroidit immédiatement la jeune femme qui commençait à revoir son jugement sur son guide.

    Ils avaient repris la marche après un petit-déjeuner frugal. Hélèna avait encore mal au pied de la veille, mais elle ne pouvait pas se plaindre. Il fallait qu’elle arrive absolument au refuge aujourd’hui. Il n’y avait que deux nuits où elle pouvait prendre les photos qu’on lui avait commandées et elle avait loupé la première. Si elle loupait cette seconde nuit, elle se ferait appeler Arthur par son chef.

    En voyant le chemin qu’ils empruntèrent, Hélèna fut contente de s’être arrêtée avant pour passer la nuit. Ils longèrent une paroi abrupte, sur un chemin à peine aussi large qu’une personne, avec en contrebas un ravin de plusieurs dizaines de mètres. Il y avait bien une ligne de vie à laquelle elle se cramponnait, mais elle n’était pas rassurée. Éric l’avait laissé passer devant lui, et la tenait par le sac d’une main pendant qu’il tenait nonchalamment la ligne de vie de l’autre.

    De l’autre côté de ce passage périlleux, le guide laissa la jeune femme reprendre ses esprits avant de reprendre la marche. Elle était pliée en deux, les mains sur les genoux, cherchant son souffle comme si elle avait monté les escaliers de la tour Eiffel jusqu’au 3e étage.

    « Il ne devrait plus y en avoir que pour une heure, environ !

    — Super ! » répondit Hélèna, dans une expiration.

    Prête à repartir — c’est ce qu’elle essayait de faire croire et ce dont elle essayait de se convaincre —, elle se redressa, un peu trop rapidement. Emportée par le poids de son sac, elle recula, glissa sur un caillou et tomba en arrière. Le ravin était encore tout proche. Trop proche.