Si vous n’avez pas lu le début de cette histoire passionnante, les épisodes précédents sont par ici :
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Accoudée sur son bureau, le menton dans sa main, Hélèna scrollait de sa souris, de coup de molette de souris en coup de molette, les photos qu’elle avait faites durant son voyage, son périple, son odyssée même. Elle avait tellement l’impression que ces trois jours avaient duré des semaines, sans savoir si c’était à cause de la souffrance physique à marcher comme elle ne l’avait jamais fait (elle en avait encore des courbatures), ou parce que la coupure avec son univers habituel avait faussé son impression du temps, peut-être avait-ce été de passer trois jours sans utiliser son téléphone, loin des réseaux sociaux et des shorts, ou encore la façon dont elle avait frôlé la mort — sans exagérer.
Au milieu des photos de paysages majestueux, jolies, mais peu intéressantes, celles du lever de lune et de la comète au nom ressemblant à un mot de passe wifi, plutôt réussies malgré son manque d’habitude de ce genre de clichés, et des portraits des différents randonneurs qu’elle avait croisés, Hélèna tombait sur les rares portraits d’Éric qu’elle avait pris un peu en cachette. Quand son sourire franc ou son regard triste rivé sur le vide apparaissaient sur l’écran, le doigt se suspendait au-dessus de la molette, arrêtant un instant le glissement vertical des images pour scruter les détails de ce visage. Elle ne le trouvait pas beau, pas suivant les standards qu’elle s’était fixés depuis longtemps, mais il avait quelque chose de charmant qui l’attirait sans savoir pourquoi.
« À quoi bon le fixer ainsi chaque fois, se demandait-elle à chaque photo du guide qu’elle croisait, puisque je ne le reverrai jamais et que je suis trop “princesse au petit-pois”, comme il lui avait dit, pour l’intéresser ? »
Elle soupirait, reprenait son scroll et recommençait à la prochaine photo d’Éric qu’elle voyait.
Ce manège dura près d’une heure. Elle était censée choisir les plus belles photos prises pour les montrer à son patron, mais elle n’avait fait que soupirer devant les photos du guide.
Cela faisait deux jours qu’Hélèna était revenue à la civilisation. Après la nuit au refuge, ou plutôt la demi-nuit puisqu’ils s’étaient levés à 2 heures du matin, ils avaient repris l’ascension pour se positionner non sur le pic le plus haut, mais sur un autre, voisin, qui serait un parfait spot pour faire des clichés selon Éric. Il n’avait pas tort, les photos étaient réussies. Hélèna n’avait jamais eu aussi froid de sa vie là-haut, avec le vent glacial qui lui fouettait le visage et chaque millimètre carré de peau mal recouverte. Malgré ses doigts gourds, elle était contente d’avoir réussi à prendre de jolies photos. Au sommet de ce pic rocheux, elle avait essayé de discuter avec son guide, surtout de ce dont avait à peine abordé le gardien du refuge. Mais Éric refusa catégoriquement d’en parler, Hélèna eut la délicatesse de ne pas insister. Ou alors était-ce la peur de se faire planter là et de devoir se débrouiller pour rentrer seule au refuge ; l’idée de tomber dans un ravin sans personne pour la sauver, cette fois, ne l’enchantait guère.
Hélèna ne savait s’il s’habituait à elle ou elle à lui, mais Éric semblait moins renfrogné, moins distant.
Dès que le soleil s’était suffisamment levé pour éclairer la voûte céleste et ne plus que deviner la comète, Hélèna proposa de rentrer au refuge. Elle était frigorifiée et ne savait pas combien de temps il leur faudrait pour y être.
C’est à ce moment qu’il la traita de princesse au petit-pois sans qu’elle se souvienne vraiment pourquoi. Mais il avait eu ce sourire taquin, le même qu’il avait eu avec Pierre, le gardien du refuge, quand ils s’étaient échangé quelques vacheries amicales. Hélèna avait espérait à ce moment qu’il commençait à l’apprécier. Pourtant, jusqu’à leur retour en bas de la montagne, il garda la même distance qu’il avait depuis le début.
Hélèna soupira en se forçant à continuer de passer les photos en revue. Son collègue Thomas entra dans son bureau vitré dont elle ne fermait jamais la porte.
« Ça va ? Tu n’as pas l’air dans ton assiette, s’enquit-il. Tu n’aurais pas chopé une crève dans la montagne quand même.
— Arrête, me porte pas malheur ! répondit Hélèna, sans même lever les yeux sur lui.
— Ou plutôt un coup de chaud ! ajouta Thomas en voyant la photo du beau gosse sur l’écran. J’irai bien me perdre en montagne avec un spécimen pareil, confia-t-il dans un sous-entendu peu équivoque. Je comprends pourquoi tu as du mal à t’en remettre ! Eh, mais sa tête me dit quelque chose…
— T’es sérieux ? Tu connais beaucoup de guides de haute montagne ?
— Non, mais il me fait penser à un sportif célèbre. On en a beaucoup entendu parler il y a quelques années… »
Thomas tira son téléphone et pianota sur Google.
« Ah ! On dirait bien que c’est le même en plus vieux, non ? demanda-t-il à Hélèna en lui montrant la photo sur son téléphone.
— Oui, c’est vrai ! Comment il s’appelle ? »
Elle lui arracha le téléphone des mains et cliqua sur le lien. Le premier résultat fut une page Wikipedia. Éric Chantelain, grimpeur en voie libre.
« Pas possible », laissa échapper la jeune femme en découvrant la célébrité de son guide.
Quelqu’un frappa à la porte du bureau. Hélèna s’attendait à voir son boss qui venait voir les clichés de la comète. Elle se dressa comme un soldat surpris en train de tirer au flanc par son colonel. Thomas couina comme un hamster qu’on pressait trop fort, récupéra son téléphone des mains d’Hélèna et quitta la pièce.
La photographe regardait dans un va-et-vient incrédule l’écran de son ordinateur et son visiteur. Il y avait en même temps une ressemblance flagrante et une différence folle. Éric n’était plus le guide de haute montagne à la barbe de trois jours et aux habits rustiques, il était rasé de frais et habillé plutôt chic.
« Salut ! Je vois que vous avez survécu. Je passais dans le coin et je voulais vous ramener ça, dit-il en lui tendant un sachet en papier. Vous l’avez oublié au refuge. Pierre m’a dit qu’il l’avait trouvé à votre emplacement. »
Hélèna prit le sachet, sans savoir quoi dire. Elle piqua un fard voyant le contenu du sachet : un soutien-gorge.
