Étiquette : Photographe

  • 433 — La randonnée (partie 5)

    Si vous n’avez pas lu le début de cette histoire passionnante, les épisodes précédents sont par ici :

    La randonnée partie 1

    La randonnée partie 2

    La randonnée partie 3

    La randonnée partit 4


    1046 mots

    Accoudée sur son bureau, le menton dans sa main, Hélèna scrollait de sa souris, de coup de molette de souris en coup de molette, les photos qu’elle avait faites durant son voyage, son périple, son odyssée même. Elle avait tellement l’impression que ces trois jours avaient duré des semaines, sans savoir si c’était à cause de la souffrance physique à marcher comme elle ne l’avait jamais fait (elle en avait encore des courbatures), ou parce que la coupure avec son univers habituel avait faussé son impression du temps, peut-être avait-ce été de passer trois jours sans utiliser son téléphone, loin des réseaux sociaux et des shorts, ou encore la façon dont elle avait frôlé la mort — sans exagérer.

    Au milieu des photos de paysages majestueux, jolies, mais peu intéressantes, celles du lever de lune et de la comète au nom ressemblant à un mot de passe wifi, plutôt réussies malgré son manque d’habitude de ce genre de clichés, et des portraits des différents randonneurs qu’elle avait croisés, Hélèna tombait sur les rares portraits d’Éric qu’elle avait pris un peu en cachette. Quand son sourire franc ou son regard triste rivé sur le vide apparaissaient sur l’écran, le doigt se suspendait au-dessus de la molette, arrêtant un instant le glissement vertical des images pour scruter les détails de ce visage. Elle ne le trouvait pas beau, pas suivant les standards qu’elle s’était fixés depuis longtemps, mais il avait quelque chose de charmant qui l’attirait sans savoir pourquoi.

    « À quoi bon le fixer ainsi chaque fois, se demandait-elle à chaque photo du guide qu’elle croisait, puisque je ne le reverrai jamais et que je suis trop “princesse au petit-pois”, comme il lui avait dit, pour l’intéresser ? »

    Elle soupirait, reprenait son scroll et recommençait à la prochaine photo d’Éric qu’elle voyait.

    Ce manège dura près d’une heure. Elle était censée choisir les plus belles photos prises pour les montrer à son patron, mais elle n’avait fait que soupirer devant les photos du guide.

    Cela faisait deux jours qu’Hélèna était revenue à la civilisation. Après la nuit au refuge, ou plutôt la demi-nuit puisqu’ils s’étaient levés à 2 heures du matin, ils avaient repris l’ascension pour se positionner non sur le pic le plus haut, mais sur un autre, voisin, qui serait un parfait spot pour faire des clichés selon Éric. Il n’avait pas tort, les photos étaient réussies. Hélèna n’avait jamais eu aussi froid de sa vie là-haut, avec le vent glacial qui lui fouettait le visage et chaque millimètre carré de peau mal recouverte. Malgré ses doigts gourds, elle était contente d’avoir réussi à prendre de jolies photos. Au sommet de ce pic rocheux, elle avait essayé de discuter avec son guide, surtout de ce dont avait à peine abordé le gardien du refuge. Mais Éric refusa catégoriquement d’en parler, Hélèna eut la délicatesse de ne pas insister. Ou alors était-ce la peur de se faire planter là et de devoir se débrouiller pour rentrer seule au refuge ; l’idée de tomber dans un ravin sans personne pour la sauver, cette fois, ne l’enchantait guère.

    Hélèna ne savait s’il s’habituait à elle ou elle à lui, mais Éric semblait moins renfrogné, moins distant.

    Dès que le soleil s’était suffisamment levé pour éclairer la voûte céleste et ne plus que deviner la comète, Hélèna proposa de rentrer au refuge. Elle était frigorifiée et ne savait pas combien de temps il leur faudrait pour y être.

    C’est à ce moment qu’il la traita de princesse au petit-pois sans qu’elle se souvienne vraiment pourquoi. Mais il avait eu ce sourire taquin, le même qu’il avait eu avec Pierre, le gardien du refuge, quand ils s’étaient échangé quelques vacheries amicales. Hélèna avait espérait à ce moment qu’il commençait à l’apprécier. Pourtant, jusqu’à leur retour en bas de la montagne, il garda la même distance qu’il avait depuis le début.

    Hélèna soupira en se forçant à continuer de passer les photos en revue. Son collègue Thomas entra dans son bureau vitré dont elle ne fermait jamais la porte.

    « Ça va ? Tu n’as pas l’air dans ton assiette, s’enquit-il. Tu n’aurais pas chopé une crève dans la montagne quand même.

    — Arrête, me porte pas malheur ! répondit Hélèna, sans même lever les yeux sur lui.

    — Ou plutôt un coup de chaud ! ajouta Thomas en voyant la photo du beau gosse sur l’écran. J’irai bien me perdre en montagne avec un spécimen pareil, confia-t-il dans un sous-entendu peu équivoque. Je comprends pourquoi tu as du mal à t’en remettre ! Eh, mais sa tête me dit quelque chose…

    — T’es sérieux ? Tu connais beaucoup de guides de haute montagne ?

    — Non, mais il me fait penser à un sportif célèbre. On en a beaucoup entendu parler il y a quelques années… »

    Thomas tira son téléphone et pianota sur Google.

    « Ah ! On dirait bien que c’est le même en plus vieux, non ? demanda-t-il à Hélèna en lui montrant la photo sur son téléphone.

    — Oui, c’est vrai ! Comment il s’appelle ? »

    Elle lui arracha le téléphone des mains et cliqua sur le lien. Le premier résultat fut une page Wikipedia. Éric Chantelain, grimpeur en voie libre.

    « Pas possible », laissa échapper la jeune femme en découvrant la célébrité de son guide.

    Quelqu’un frappa à la porte du bureau. Hélèna s’attendait à voir son boss qui venait voir les clichés de la comète. Elle se dressa comme un soldat surpris en train de tirer au flanc par son colonel. Thomas couina comme un hamster qu’on pressait trop fort, récupéra son téléphone des mains d’Hélèna et quitta la pièce.

    La photographe regardait dans un va-et-vient incrédule l’écran de son ordinateur et son visiteur. Il y avait en même temps une ressemblance flagrante et une différence folle. Éric n’était plus le guide de haute montagne à la barbe de trois jours et aux habits rustiques, il était rasé de frais et habillé plutôt chic.

    « Salut ! Je vois que vous avez survécu. Je passais dans le coin et je voulais vous ramener ça, dit-il en lui tendant un sachet en papier. Vous l’avez oublié au refuge. Pierre m’a dit qu’il l’avait trouvé à votre emplacement. »

    Hélèna prit le sachet, sans savoir quoi dire. Elle piqua un fard voyant le contenu du sachet : un soutien-gorge.

  • 432 — La randonnée (partie 4)

    Si vous n’avez pas lu les parties 1, 2 et 3 sont par ici :

    La randonnée partie 1

    La randonnée partie 2

    La randonnée partie 3


    897 mots

    Éric revint et interrompit le gardien avant qu’il n’eût pu raconter quoi que ce fût.

    « Qu’est-ce que vous chuchotez tous les deux ?

    — Rien, rien, répondit Pierre, sans la moindre trace de culpabilité. La jeune femme me racontait comme tu l’avais sauvée, tout à l’heure. Heureusement que tu étais là. »

    Éric grogna en forme d’approbation puis se tourna vers Hélèna.

    « Vous devriez entrer pour vous trouver une place. Je me suis mis dans le premier dortoir à gauche. C’est le plus près de la douche. Mais vous faites comme vous le sentez. D’ailleurs, profitez peut-être qu’il n’y a personne et encore de l’eau chaude pour vous rafraîchir. »

    La photographe le remercia et partit suivre son conseil. Elle n’avait jamais été adepte de la vie en collectivité. Elle n’avait fait qu’une seule colonie de vacances, vers 10 ans, et en était rentrée traumatisée. Elle s’était juré de ne plus jamais subir ce genre de traitement. Même pendant ses études, elle avait réussi à ne pas vivre dans des colocations de plus de trois personnes, et ç’avait déjà été suffisamment difficile. Elle appréhendait la soirée et surtout la nuit, avec son lot de ronfleurs et les odeurs de pieds.

    Quand elle sortit de la douche, un groupe de six personnes avait rejoint le refuge et était en train de s’installer, à grands coups d’éclats de rire et de voix. Même s’il s’agissait d’un groupe de préretraités, qui semblaient autrement très polis et bien élevés, Hélèna s’inquiéta encore plus de sa nuit.

    Les groupes continuèrent d’affluer au cours de l’après-midi, de deux à dix personnes, de tous âges, être près de trente en fin de journée. À l’heure à laquelle Hélèna prenait plutôt l’apéro d’afterwork avec ses collègues, tout le monde se retrouva dans la pièce commune pour le dîner. Il y avait là une effervescence étrange qu’Hélèna ne s’attendait pas à découvrir. Les gens discutaient les uns avec les autres, sans rester dans leurs groupes d’origines, sur des sujets aussi divers que la randonnée, évidemment, la cuisine des pommes de terre en altitudes, l’économie du secteur sucrier en Bolivie ou l’Histoire indo-européenne du XIIe siècle.

    Ce ne fut qu’au bout d’un bon moment que la jeune femme se rendit compte de l’absence d’Éric. Elle ne l’avait pas revu depuis le début de la préparation du repas pour laquelle elle s’était portée volontaire et avait aidé tant bien que mal.

    Hélèna se faufila entre les bancs de randonneurs prêts à chanter des chants montagnards, pour rejoindre Pierre, qui finissait de ranger les gamelles à la cuisine pour la corvée de plonge.

    « Vous n’avez pas vu Éric ?

    — Ah ah, il vous manque déjà ? la taquina le gardien. Il ne devrait pas tarder à revenir. Vous avez expressément besoin de lui ?

    — Expressément, non, mais je m’étonne qu’il n’assiste pas au repas. Il va falloir des forces pour demain… enfin cette nuit. Il m’a dit qu’il y avait au moins quatre heures de marche. Il ne va pas les faire l’estomac vide !

    — Ne vous inquiétez pas ma petite dame. Il connaît très bien son métier et il se connaît aussi très bien. Il sera en forme à l’heure et pour tout le temps qu’il faudra.

    — D’accord… »

    Hélèna allait quitter la cuisine pour revenir dans la salle commune emplie de chants quand elle repensa à ce que Pierre avait essayé de lui dire plutôt.

    « Que vouliez-vous me dire tout à l’heure quand Éric vous a interrompu ?

    — Rien de spécial. Je n’aurais dû rien dire.

    — Vous m’avez dit qu’il avait failli y passer un peu comme moi, ce matin. Vous avez piqué ma curiosité.

    — Je suis désolé, ma petite dame, mais j’en ai trop dit. Éric ne serait pas content que je vous en parle. Demandez-le-lui si vous voulez vraiment savoir. Mais comme vous devez vous lever aux aurores, vous devriez plutôt aller dormir. »

    Hélèna comprit qu’elle ne tirerait rien de plus du gardien.

    L’estomac plein, elle se sentit tout à coup la fatigue l’envelopper. Les activités physiques, le grand air et les émotions trop vives, elle n’était pas habituée à tout cela. Le gardien avait peut-être raison. Mieux valait-il aller se coucher. Elle espérait qu’elle parviendrait à fermer l’œil avec les chants qui continuaient dans la salle commune.

    Dans le dortoir, elle découvrit la cachette de son guide : il dormait allègrement. La lumière ne sembla pas le gêner. Hélèna se glissa dans son sac de couchage, se rendant bien compte qu’il était bien moins confortable que celui que lui avait prêté Éric la veille.

     

    La photographe dormit d’un sommeil de plomb, mais rempli de rêves. Elle était au beau milieu de l’un d’eux quand Éric y apparut. Il était grand, ténébreux, torse nu. Hélèna ne pouvait détacher son regard de son corps si bien taillé. Il s’approchait d’elle lentement, la fixant dans les yeux, il s’approchait de plus en plus, au point d’être presque collé contre elle. Finalement, il posa les mains sur ses épaules et lui susurra :

    « Debout ! C’est l’heure ! »

    Il fallut un instant à Hélèna pour revenir dans le monde réel. Heureusement que la pièce était sombre, il ne put voir qu’elle était rouge comme une pivoine.

    « Faites pas trop de bruits, pour pas réveiller les autres ! Et n’oubliez rien derrière vous ! Je vous attends dehors. »

    Hélène ne sut si elle était déçue ou soulagée d’avoir été réveillée à ce moment.


    La suite : La randonnée partie 5

  • 429 — La randonnée (partie 3)

    Si vous n’avez pas lu les parties 1 et 2, c’est par ici :

    La randonnée partie 1

    La randonnée partie 2


    720 mots

    Hélèna était collée contre Éric, tout contre. Son cœur battait à tout rompre, elle avait les joues en feu, elle haletait mais manquait d’air, ses jambes tremblaient et la portaient à peine. Elle avait manqué de tomber dans le ravin et avait le sentiment clair qu’il venait de lui sauver la vie.

    Alors qu’elle se sentait basculer en arrière, emportée par le poids de son cas, Éric avait bondit, vif comme l’éclair, l’avait attrapée par le poignet avec l’avait attirée vers lui. Elle s’était retrouvée contre lui et n’en décollait pas. Cela faisait peut-être deux longues minutes qu’elle avait manqué de mourir. Dans sa tête, elle imaginait en boucle la scène de la chute qu’elle aurait pu faire, la détresse de sa mère à qui les gendarmes venaient annoncer l’horrible nouvelle, l’idée que ce guide devait la trouver si encombrante et ridicule à s’accrocher à lui comme une moule accrochée à son rocher… mais si elle lâchait, elle s’écroulait par terre.

    « Ça va aller ? demanda finalement le guide en repoussant avec douceur Hélèna. Il faudrait qu’on reparte, sinon, vous n’allez jamais pouvoir avancer. C’est comme le cheval, il faut remonter de suite pour éviter de laisser s’installer la peur. »

    Hélèna secoua la tête pour finir de reprendre ses esprits, elle n’avait pas pleuré, mais ses yeux étaient très humides. Elle essayait de se les essuyer discrètement. Elle sentait déjà suffisamment mal d’avoir manqué de tomber de manière si bête, elle ne voulait pas non plus passer pour une pleurnicheuse.

    « Vous inquiétez pas, ça arrive à tout le monde au moins une fois, ce genre de mésaventures. Faut pas vous en faire. Allez, on y va. »

    Il ne laissa pas Hélèna répondre et la poussa gentiment devant lui pour continuer l’ascension. Ils ne parlèrent plus. Éric ne voulait pas forcer la conversation, Hélèna n’arrivait pas à trouver quelque chose à dire après ce qu’elle venait de vivre. Elle se demandait ce qu’Éric pouvait bien penser d’elle à présent. Il l’avait déjà prise pour une princesse au petit pois la nuit dernière en lui prêtant un sac de couchage et un maillot pour dormir… maintenant qu’il lui avait sauvé la vie, son avis devait être encore plus dur.

    Ils arrivèrent au refuge peu avant midi. Ils ne s’étaient arrêtés qu’une fois après l’incident, loin d’un ravin, dans un endroit sûr et plat (plus ou moins).

    Le guide salua le gardien comme un vieil ami et présenta Hélèna. Il y eut un échange de salutations, il s’appelait Pierre et devait avoir près de soixante ans déjà. Éric se tourna vers la jeune femme. Il avait repris cet air bourru qu’elle lui avait vu depuis le début du voyage, mais qui semblait s’être estompé après qu’il l’eut sauvée.

    « Il faudra monter vers 2 heures, cette nuit. D’ici là, mettez-vous à l’aise, faites connaissance, mais surtout ne vous éloignez pas ! »

    Il ne laissa pas le temps à Hélèna de répondre qu’il entrait pour aller choisir un lit, se rafraîchir ou Dieu sait quoi.

    « Ça s’est bien passé, la montée ? demanda le gardien à la photographe.

    — Un peu difficile, admit-elle. Je ne suis pas habituée à marcher et Éric…

    — Éric est têtu et peu patient ! s’amusa le gardien.

    — Certes…

    — Mais il a bon fond, n’en doutait pas. »

    Hélèna sourit énigmatiquement. Elle repensait à son sauvetage. Pierre ne comprit pas exactement ce sourire et ajouta :

    « Attention à ne pas tomber sous son charme. Il vous brisera le cœur avant même de s’en rendre compte.

    — Ah, mais non ! Pourquoi dites-vous ça ? Enfin, c’est un beau garçon qui a tout pour plaire, mais je… euh… non… enfin non, c’est pas ce que vous croyez. C’est juste que, soupira la jeune pour reprendre son calme, c’est juste que malgré ses airs distants et renfrognés, j’ai pu voir qu’il a un bon fond, il m’a prêté son duvet, hier soir, par exemple. Et aujourd’hui… je crois que je serais morte s’il n’avait pas été là. »

    Hélèna lui raconta rapidement comment les choses s’étaient passées. Elle avait besoin d’en parler à quelqu’un et Pierre semblait prêt à l’écouter.

    « Je comprends mieux, finit-il par dire. Je ne devrais pas vous en parler, mais lui aussi a failli y passer, un peu de la même manière. C’est à cause de ça qu’il est ici maintenant », répondit Pierre évasivement.

  • 427 — La randonnée (partie 2)

    Si vous n’avez pas lu la 1ʳᵉ partie, c’est par ici :

    La randonnée partie 1


    864 mots

    Éric échangea son sac de couchage avec Hélèna. Il savait qu’il survivrait plus facilement aux températures qu’elle dans ce truc de plage, et il ne la supporterait sûrement pas le lendemain, si elle n’avait pas suffisamment dormi.

    Hélèna tournait sur elle-même comme un chat chassant sa queue, à la recherche d’une place sûre pour poser son sac de couchage. Éric plaçait de grosses pierres en cercle et y mit des brindilles et des branches.

    « C’est pas interdit de faire du feu, ici ? s’étonna la photographe.

    — Si, mais je sais comment faire pour ne pas déclencher un incendie. Après si vous préférez mourir de froid… Mais je préfère éviter que vous veniez vous coller à moi pendant la nuit pour vous réchauffer.

    — Non, mais vous rêvez ou quoi ? » s’étrangla Hélèna.

    Le guide soupira dédaigneusement et alluma le petit tas de bois avec son briquet. Les flammes naissantes brillèrent dans ses yeux sombres. Elles redessinaient ses traits de manière plus brute, accentuant sa barbe naissante, son front large, ses mâchoires carrées, son sourire moqueur. Dans d’autres circonstances, Hélèna n’aurait pas forcément dit non pour un rapprochement physique, mais il avait quand même un caractère bourru, et la traitait un peu trop comme une citadine perdue. Certes, c’était exactement ce qu’elle était, mais elle n’appréciait guère se le voir rappelé à chaque instant.

    Le feu bien parti, sa chaleur irradiait et fit sentir à Hélèna qu’elle était frigorifiée dans ses habits trempés de sueur. Pendant qu’elle fixait les flammes, en train de divaguer intérieurement, Éric avait déjà étalé son duvet et enlevé chaussures et chaussettes. Ils les disposaient proches du feu pour les faire sécher. Il enleva sa veste et son maillot de corps pour se retrouver torse nu, avant de tirer de son sac un t-shirt sec. Hélèna ne put s’empêcher d’admirer son torse et ses bras musculeux.

    « Vous devriez faire comme moi, lança-t-il en la voyant le regarder avec surprise. Vous allez attraper la mort si vous restez dans vos habits mouillés. Ne vous inquiétez pas, je me tourne et il n’y a personne d’autre pour vous regarder, ajouta-t-il avant qu’Hélèna ne proteste. À moins que vous n’ayez pas non plus d’habits de rechange ? »

    La jeune femme hésita un instant avant de répondre.

    « On vous a transmis les consignes au moins avant de vous envoyer ici ? ronchonna le guide. »

    Sans réponse de la photographe, Éric plongea la main dans son sac et la lui tendit.

    « Prenez ça pour la nuit le temps que vos habits sèchent.

    — Vous me prêtez un de vos t-shirts ? Vous n’en aurez pas besoin ?

    — J’en ai toujours un ou deux en plus au cas où je prends la pluie, mais ça devrait aller d’ici notre retour. Allez ! Mettez-le ! »

    Hélèna prit le maillot avec un peu d’appréhension. Éric se retourna pour lui laisser un peu d’intimité. Peut-être que sous ses airs d’ours bourru, c’était quelqu’un de sympa.

    Le soleil réveilla Hélèna. Elle avait plutôt bien dormi et n’avait même pas trop senti les aspérités du sol dans le sac épais et chaud du guide. Celui-ci n’était plus là. Hélèna se redressa inquiète qu’il l’eût abandonnée dans la nuit. Elle le vit un peu plus loin, en train d’admirer le paysage, une tasse fumante à la main. Il ressemblait à une pub pour du café.

    « Déjà debout ? » lui dit-il ironiquement en la voyant enfin réveillée.

    Cette pique refroidit immédiatement la jeune femme qui commençait à revoir son jugement sur son guide.

    Ils avaient repris la marche après un petit-déjeuner frugal. Hélèna avait encore mal au pied de la veille, mais elle ne pouvait pas se plaindre. Il fallait qu’elle arrive absolument au refuge aujourd’hui. Il n’y avait que deux nuits où elle pouvait prendre les photos qu’on lui avait commandées et elle avait loupé la première. Si elle loupait cette seconde nuit, elle se ferait appeler Arthur par son chef.

    En voyant le chemin qu’ils empruntèrent, Hélèna fut contente de s’être arrêtée avant pour passer la nuit. Ils longèrent une paroi abrupte, sur un chemin à peine aussi large qu’une personne, avec en contrebas un ravin de plusieurs dizaines de mètres. Il y avait bien une ligne de vie à laquelle elle se cramponnait, mais elle n’était pas rassurée. Éric l’avait laissé passer devant lui, et la tenait par le sac d’une main pendant qu’il tenait nonchalamment la ligne de vie de l’autre.

    De l’autre côté de ce passage périlleux, le guide laissa la jeune femme reprendre ses esprits avant de reprendre la marche. Elle était pliée en deux, les mains sur les genoux, cherchant son souffle comme si elle avait monté les escaliers de la tour Eiffel jusqu’au 3e étage.

    « Il ne devrait plus y en avoir que pour une heure, environ !

    — Super ! » répondit Hélèna, dans une expiration.

    Prête à repartir — c’est ce qu’elle essayait de faire croire et ce dont elle essayait de se convaincre —, elle se redressa, un peu trop rapidement. Emportée par le poids de son sac, elle recula, glissa sur un caillou et tomba en arrière. Le ravin était encore tout proche. Trop proche.


    Retrouvez la suite dans la partie 3.

  • 426 — La randonnée (partie 1)

    Je m’étais promis de ne pas faire ça, mais pas suffisamment de temps pour tout faire dans une journée… voici donc une nouvelle en 2 parties.

    619 mots

    « Je ne pensais pas que ces bottes résisteraient à une si longue marche ! »

    Éric se retourna, l’air surpris. Hélèna, la photographe qu’on lui avait collée dans les pattes n’avançait pas à grand-chose. Si elle continuait à ce rythme, ils n’arriveraient jamais au refuge avant la nuit. Pourquoi lui avait-on demandé à lui de la chaperonner ?

    Hélèna s’était assise sur un des gros rochers qui longeaient le sentier. Elle était essoufflée rien que de respirer. La photographe n’était pas habituée à sortir de son studio niché dans la grande ville pour aller faire un trek dans la montagne. Quelle malchance que Nico se soit blessé deux jours avant et que personne d’autre ne fût disponible ! À présent, Hélèna se retrouvait obligée de suivre cet ours déguisé en guide pour atteindre une cabane perchée sur un éperon rocheux à 12 millions de kilomètres d’altitude (ressentis) pour faire des photos d’un lever de lune qui n’arrivait qu’une fois tous les 22 ans couplé au passage d’une comète qui ne passait que tous les 127 ans… du grand spectacle pour les amateurs de l’espace. Ce qu’Hélèna n’était pas du tout. Elle avait déjà du mal à trouver la Grande Ourse… Et elle détestait marcher. Et le froid aussi. Bref, elle maudissait Nico de s’être blessé.

    Héléna regardait ses bottes achetées en deux-deux dans le premier magasin de randonnée qu’elle avait trouvé. Elles semblaient tenir le coup. Par contre, ses pieds à l’intérieur lui brûlaient sous la plante, donnaient l’impression d’avoir gonflé au point de sentir toutes les mailles de ses chaussettes, et elle avait peut-être une ampoule qui lui commençait à se former au-dessus de son talon gauche.

    « Il reste combien de kilomètres ?

    — Pas beaucoup.

    — Ah ! Super ! Donc on y sera dans combien de temps ?

    — Si on continue à ce rythme… pas avant dix-neuf heures.

    — Mais c’est dans super longtemps ! s’insurgea Hélèna.

    — On n’avance pas aussi vite en montage qu’en ville, ironisa Éric. Et vous ne marchez pas très vite non plus. Surtout assise », ajouta-t-il, plein de sarcasme.

    Hélèna se remit sur pied. Elle se serait bien plainte qu’elle n’avait pas envie d’être là, surtout pour photographier des étoiles débiles, mais elle avait cru comprendre que ce guide connaissait bien son patron et elle ne voulait pas avoir de problèmes.

     

    La nuit était tombée depuis une heure déjà. Malgré la marche, Hélèna claquait des dents. Elle avait chaud et froid en même temps. Elle s’imaginait déjà en train de mourir d’hypothermie. Tout était sombre autour d’elle. Seule la lumière de la lampe frontale d’Éric dansait sur le sol, unique trace de modernité dans cet océan d’obscurité.

    Il finit par s’arrêter sans prévenir. Hélèna manquant de s’emboutir dans son gros sac à dos.

    « On est arrivés ? demanda la photographe avec soulagement.

    — Non ! On s’arrête ici, ça ne sert à rien de continuer. On arrivera trop tard.

    — Mais ils ne vont pas s’inquiéter ?

    — Non, j’ai déjà prévenu en partant que ça risquait d’arriver.

    — Ah ! Sympa ! ronchonna Hélèna, mécontente d’être vue comme l’archétype de la citadine (qu’elle représentait quand même plutôt bien). Mais on va dormir où ?

    — Ici.

    — Mais y a rien ici !

    — Vous avez amené une tente, vous ? Alors, ce sera à la belle étoile !

    — On risque pas de mourir de froid ?

    — Vous avez un sac de couchage fait pour ça, non ? C’était dans la liste du matériel que j’avais envoyée.

    — J’ai pris un sac de couchage, oui. »

    Éric soupira. Il sentait gros comme une maison le fait que sa cliente aurait un duvet pour aller faire du camping au bord de la méditerranée en été, pas pour survivre à des températures négatives de montagne.

    Bingo.


    Retrouvez la suite dans la partie 2.