435 — Le voisin Bill

885 mots

« Je viens de voir Bill marcher dans la rue. »

Franky était revenu à la maison, presque en courant pour l’annoncer à Donna. Elle n’en crut pas ses oreilles.

« Bill ? Du bout de la rue ?

— Celui-là même !

— Notre gentil voisin en chaise roulante ? Impossible.

— Je te jure que c’était lui. Il est arrivé en sifflotant, a fait comme s’il ne m’avait pas vu et est rentré chez lui, tout ça, sur ses deux jambes.

— Non, c’est impossible. Ça fait des années qu’il habite là, il a toujours été infirme. Mes parents m’ont raconté qu’il avait eu un accident de travail. Il était tombé d’un toit pendant un chantier ou quelque chose comme ça quand il était apprenti. Depuis, il est paraplégique.

— Peut-être… mais imagine si, depuis tout ce temps, c’était une fraude aux assurances ? Il continue de toucher de l’argent sans faire. Il a juste besoin de faire semblant d’être infirme. Ça va, ça doit pas être compliqué.

— Tu t’écoutes ? Pas compliqué ? Passer quarante ans à faire semblant d’être paralysé des jambes, être emmerdé dès qu’il va faire des courses, qu’il veut prendre le bus ou juste qu’il sort de chez lui, c’est pas compliqué ? Si tu as raison, et je n’y crois pas une seule seconde, c’est bien plus que compliqué, c’est un putain de sacerdoce.

— Pour de l’argent, je suis sûr qu’il y a plein de gens qui en seraient capables.

— Tu racontes n’importe quoi. Bill est un chic type, malgré son état, il donne toujours un coup de main pour la kermesse de l’école et anime des sessions de jeux de rôles au centre culturel. Je ne pense vraiment pas qu’il soit du genre à mentir comme ça.

— Puisque tu ne me crois pas, viens avec moi, on va voir chez lui. Je suis sûr qu’il est en train de se balader comme toi et moi chez lui.

— OK, je viens, mais c’est vraiment pour te prouver que tu as tort et que je sais que tu vas me saouler avec ça pendant des semaines, voire des mois, si je ne viens pas. »

Donna enleva son tablier et suivit Franky jusqu’à la maison de Bill. Ils s’approchèrent discrètement, pour ne pas attirer son attention depuis l’intérieur.

Franky et Donna, plaqués contre le mur de la maison, sous une fenêtre, chuchotaient.

« Tu regardes discrètement si tu le vois », dit Franky à sa femme.

Donna n’aimait pas ça, mais il fallait bien qu’elle clou le bec de son mari. Elle se mit lentement sur la pointe des pieds et passa lentement, très lentement un œil devant la fenêtre. Le temps que ses yeux s’habituent à l’obscurité intérieure, elle finit par voir Bill, sur son fauteuil roulant, qui passa dans le salon. Elle se raccroupit rapidement en jetant un regard noir à Franky.

« Tu vois qu’il est en chaise chez lui aussi. Je savais que tu racontais n’importe quoi ! »

Franky fronça les sourcils. Il savait ce qu’il avait vu, il en était persuadé. À son tour, il se redressa et jeta un regard à l’intérieur. Il n’y avait pas à douter. L’homme debout dans le salon était Bill. Il le reconnaissait. Comment Donna avait-elle pu avoir l’impression qu’il était en chaise ?

« Tu perds la boule, ma chérie ! lui dit-il. Regarde mieux ! »

Donna ne comprit pas. Elle regarda à nouveau.

Bill roulait à présent dans le sens opposé, mais il était bien assis.

« Qu’est-ce que tu racontes ? Il est en fauteuil ! »

Franky ne savait pas si sa femme devenait aveugle ou si c’était lui qui perdait la boule. Il regarda à nouveau par la fenêtre. Cette fois Bill traversait le salon, les bras enserrant un gros carton, mais toujours en train de marcher.

« Il marche, je te dis ! »

Donna soupira sèchement par les narines. Elle ne jouerait pas à ce jeu pendant des heures ! Au lieu de regarder une troisième fois, elle se dirigea vers la porte d’entrée sous les yeux mortifiés de Franky, puis frappa à la porte.

« J’arrive ! » lança la voix de Bill à l’intérieur. L’instant d’après, Franky avait rejoint Donna sur le seuil. Il voulait voir ce qui allait arriver de près. La porte s’ouvrit sur Bill. Il semblait plus fatigué que d’habitude et ses cheveux étaient plus blancs, mais c’était bien lui. Et il se tenait debout, droit comme un I.

Donna écarquilla les yeux, Franky lui jeta un regard triomphant appuyé par un sourire narquois.

« Je peux vous aider ? demanda Bill. Nous sommes un peu occupés, là. »

Son accueil était très froid, distant même. Mais il ne semblait pas gêné le moins du monde de se faire surprendre en flagrant délit d’être sur ses pieds. Cela désarçonna le couple qui se rendait compte de l’incongruité de la scène.

Au même moment, la voix de Bill résonna depuis le fond du couloir.

« Donna ! Franky ! Qu’est-ce que vous faites là ? »

Bill fit un pas de côté pour laisser apparaître… Bill en chaise roulante. Il s’approcha de la porte.

Dans un même mouvement comique, les yeux de Franky et Donna voguèrent à l’unisson du Bill debout au Bill en fauteuil, la bouche bée d’incompréhension.

« Je crois, continua le Bill du fauteuil, que vous n’avez jamais eu l’occasion de rencontrer Bob, mon frère jumeau ! »

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