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« Le seul exemplaire du livre qui existe encore. »
Le libraire pose aussi délicatement que l’ouvrage et son poids le lui permettent.
Un tome in-folio, environ 45 cm sur 20 ; près de 10 kg ; une couverture en cuir d’animal exotique. Les rumeurs disent qu’il s’agit de peau humaine, mais je n’y crois pas. Ce sont souvent des histoires inventées par les vendeurs pour faire augmenter les prix auprès de fétichistes tordus.
Le libraire est une caricature de tous les clichés : un homme d’une quarantaine d’années, les cheveux ébouriffés déjà poivre et sel, de petites lunettes rondes sur le nez, un vieux gilet de laines aux mailles grossières, et un pantalon côtelé bordeaux. Il ouvre la livre de ses mains gantées de coton. Je sais que ça n’est pas nécessaire, voire que ça peut abîmer les pages, mais ça montre aux clients qu’il ne faut pas toucher sans avoir besoin de le préciser. Il tourne quelques pages pour me faire admirer le travail de composition et les gravures sur bois tout en me commentant l’objet.
Dernier exemplaire connu restant d’un recueil de sortilèges interdit de la fin du XVe siècle, le grand Orvèfre des incantations sataniques et païennes, par un certain Primus Magus Aureus, imprimé à Venise chez Andrea Francesco Subiaco, était recherché par de nombreux collectionneurs, intéressés par les ouvrages anciens et par les sciences occultes. Son histoire était assez commune pour l’époque. L’ouvrage avait été inscrit sur ce qui deviendrait presque un siècle plus tard l’Index librorum prohibitorum par l’Église. On racontait même que ce livre était l’origine de cette liste de livres interdits. Il avait tant inquiété le pape et ses adjoints qu’ils avaient ordonné la destruction de tous les exemplaires existants, menacé l’imprimeur s’il ne collaborait pas à l’application de ce jugement et à l’arrestation de l’auteur, puis excommunié et brûlé l’auteur sur un bûcher place Saint-Pierre.
Le livre que j’ai sous les yeux correspond en tout point à ce que les mémoires de l’imprimeur décrivent. Il est possible que des faussaires aient réussi à créer un faux si parfait qu’il en ressemblait à un original, mais qui serait assez fou pour abattre un tel travail et le laisser pourrir dans une petite librairie d’une non moins petite ville ? Trop de gens le cherchent. Je m’approche sans toucher, mais mon visage est si près que je sens l’odeur des grains de poussière se détacher des pages.
Évidemment, une partie de ceux qui le cherchent espère trouver un livre de recettes de magie noire, la richesse facile, l’amour au claquement de doigts, la vie éternelle… ce genre d’illusion qui fait rêver les Hommes depuis la nuit des temps.
Moi, je ne cherche que des réponses sur ma lignée. Ma mère m’a dit qu’il contiendrait les réponses, comme sa mère le lui avait dit et sa mère avant elle.
Quand le libraire a fini de feuilleter l’ouvrage, il le referme pour me le montrer sous tous les angles.
« C’est un objet unique. Il n’y a pas de traces de lui avant de XVIIIe siècles. Il a été trouvé muré dans une maison, en Suisse. Personne ne sait comment il y est arrivé ni depuis combien de temps. Depuis, il a connu près de huit propriétaires. Tous ont plus ou moins mal fini, suicides, accidents, folies, les trois en même temps… Je ne pense pas que quiconque veuille posséder cet objet, à moins de vouloir finir comme les autres.
— Et vous, dis-je, vous n’avez pas peur de finir comme eux ?
— Moi, je ne crains rien. Je ne possède pas vraiment ce livre, il est en sécurité chez moi, mais je ne le lis pas, je ne m’y intéresse pas, je n’y pense que rarement.
— Un ouvrage de cet acabit doit être inestimable ! »
J’aimerais bien qu’il accélère et en arrive enfin au moment où il me donne son prix. Je n’ai pas envie d’y passer la journée.
Je crois qu’il comprend le message, car le libraire prend une petite fiche bristol, dans un tiroir de la table qui sert de présentoir. Il attrape un stylo et griffonne quelque chose, pose la fiche face cachée sur la table, la pousse vers moi puis se retourne, pour me laisser l’intimité de la découverte.
Je retourne la carte. Le prix affiche plusieurs zéros non négligeables, mais rien d’insurmontable. J’ai reçu de mes ancêtres la mission de récupérer ce livre et d’en découvrir les secrets nous concernant, je n’ai pas envie d’échouer et de transmettre ce fardeau à la génération suivante.
Je repose la carte, toujours face cachée. Le libraire doit être habitué à ce son, car il se retourne sans attendre.
« Vous préférez un virement, des bitcoins ? chèque ?
— Liquide, répond-il, sans même s’inquiéter du montant, largement au-dessus de la limite autorisée pour ce mode de transaction. »
À vrai dire, j’avais prévu le coup. Je passe la bandoulière de mon gros sac de transport par-dessus la tête et le pose à côté du livre. J’en tire de nombreuses liasses de billets de 500 € et les pose délicatement à côté du livre, en piles faciles à compter. Le libraire me regarde faire avec un stoïcisme qui aurait pu forcer mon admiration si je ne délestais pas d’autant.
Une fois l’argent compté et vérifié (ce qui prend une bonne vingtaine de minutes), le libraire me tend l’ouvrage. Je le prends en main. Même en sachant qu’il est lourd, son poids me surprend. Il semble chaud au toucher. Je le range dans mon sac, salut le libraire et m’en vais.
Je vais pouvoir résoudre le mystère de ma famille qui dure depuis près de cinq siècles.
Dans la boutique, le libraire ôte ses lunettes et se frotte les yeux.
« J’espère que cette fois, cela finira mieux que les autres », dit-il à voix haute alors qu’il n’y a visiblement avec lui.
Pour seule réponse, la lumière du petit lustre vacille un instant, clignote quelques fois et reprend sa puissance habituelle.

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