L’épisode précédent est ici : 433 — La randonnée (partie 5)
942 mots
Assis à la terrasse d’un café, Éric et Hélèna restaient silencieux.
Éric avait expliqué avoir dû venir « à la ville », comme il avait dit, pour régler des papiers, sans entrer dans les détails. Hélèna, contrairement à ce qu’elle avait pu faire pendant leur périple, se taisait. Elle, habituellement si bavarde, n’osait plus rien dire. Elle se sentait trop gênée de s’être fait ramener un sous-vêtement par un homme qu’elle connaissait à peine. Que devait-il penser d’elle ?
« Mon collègue, celui que vous avez croisé quand vous êtes arrivé, m’a dit que vous étiez grimpeur en voie libre, finit-elle par demander. »
Éric se contracta légèrement en se raclant la gorge, puis il se reprit immédiatement.
« Vous ne le saviez pas ? demanda-t-il simplement.
— Je ne suis pas beaucoup le sport et encore moins ceux qui ne se pratiquent pas en ville, répondit Hélèna, essayant d’en rire.
— Ah.
— Non, en vrai, je n’y connais rien en aucun sport. Depuis toujours, je suis celle qu’on prend en dernier lors de la composition des équipes à l’école. Je n’attrapais jamais un ballon et ratais mon coup quand j’essayais de frapper.
— Je vois. Vos talents artistiques ne s’arrêtent pas à la photo et à votre manière de manquer de tomber d’un ravin. »
Hélèna fut tellement surprise par ce trait d’humour noir qu’elle en resta coite. Ou alors était-ce parce qu’elle ne s’attendait pas à ce qu’Éric fasse de l’esprit. Il avait tellement eu l’air renfrogné pendant leur expédition en montagne…
« Oui, j’étais grimpeur professionnel, effectivement. Mais j’ai arrêté ma carrière il y a trois ans.
— Blessure ?
— Pas physique… »
L’ancien sportif avait répondu ça, les yeux dans le vague de ses souvenirs. Hélèna n’avait pas voulu être indiscrète et ne posa pas la question qui lui brûlait pourtant les lèvres.
« Vous trouverez facilement l’histoire sur internet, alors autant que je vous la raconte. J’ai fait une sortie avec un meilleur ami. Notre manager nous avait interdit de la faire, la météo prévoyait du mauvais temps, mais nous n’en avons fait qu’à notre tête. Nous sommes partis sur une voie que nous connaissions bien, par cœur même. L’orage a éclaté quand nous étions un peu plus haut que le milieu. Impossible de redescendre, il fallait continuer. Malheureusement, à un endroit où la paroi est plutôt patinée, Damien… mon ami… il a glissé et est allé s’écraser tout en bas. »
Éric fit une pause dans son récit, visiblement ému. Hélèna était choquée par ce qu’elle entendait. Elle avait la main plaquée sur sa bouche, les sourcils levés, le souffle coupé.
« Je l’ai vu tomber, mais je n’ai rien pu faire. J’étais beaucoup trop loin pour réussir quoi que ce soit pour l’aider. Les gendarmes m’ont dit qu’il était mort sur le coup. Je n’arrive pas à savoir s’ils l’ont dit parce que c’est la vérité ou pour que je me sente moins mal. Dans tous les cas, je ne peux m’empêcher de me dire que c’est ma faute. C’est moi qui l’ai poussé à me suivre alors que notre manager nous disait que c’était dangereux. Et le voilà lui entre quatre planches et moi, ici, en train de vous parler…
— Je suis désolée, finit par articuler Hélèna, réellement touchée par cette histoire.
— Malheureusement, la vie continue, mais depuis je n’ai pas réussi à remonter sur une paroi. Chaque fois que j’essaie, je commence à… bref, je n’y arrive plus.
— C’est pour ça que vous jouez les guides ?
— Oui, ça me permet de rester dans mon élément et de payer les factures.
— Je sais que ça ne ramènera pas votre ami, dit la photographe, mais vous m’avez sauvé la vie, l’autre jour. »
Éric sourit de son sourire si énigmatique, les yeux baissés, fixant le sol.
Son téléphone sonna soudain. Il fut tiré de ses pensées, regarda le nom sur l’écran, s’excusa auprès d’Hélèna et décrocha en se levant pour aller plus loin. Malgré cela, Hélèna entendit distinctement une voix féminine au bout du fil.
Pendant ce temps, Hélèna ouvrit la page Wikipédia d’Éric et la lut en vitesse. Si jamais un jour, on lui avait raconté qu’elle connaîtrait quelqu’un avec une page sur Wikipédia, elle ne l’aurait jamais cru. La page relatait à peu de choses près ce qu’Éric lui avait raconté un instant plus tôt, n’omettant aucun détail sordide comme le fait que les secours avaient mis près d’une heure vingt à intervenir.
Éric revint, raccrocha après un « bisou », très affectueux selon Hélèna, à son interlocutrice, puis repris son sac posé au pied du guéridon.
« Je suis désolé, il faut que j’y aille. Je n’avais pas vu l’heure.
— Ah ! Ce n’est pas grave, mentit Hélèna, il faut que je retourne trier mes photos !
— Il faudra que vous me les montriez ! répondit Éric, avec une sincérité non feinte. »
Il tendit le poing à Hélèna en guide d’au revoir. Elle répondit à ce check avant de voir s’éloigner cet homme qui lui paraissait de plus en plus séduisant.
Sur le chemin du retour au bureau, la photographe réfléchissait à l’appel qu’Éric avait reçu et qui semblait avoir précipité son départ. Avait-il déjà une petite amie ? Wikipédia ne le précisait pas et il ne portait pas d’alliance. De toute façon, ils faisaient partie de deux mondes différents, ça n’aurait jamais marché ensemble pour eux.
Hélèna secouait la tête pour refuser ces pensées. Elle se refusait à le voir comme un homme séduisant. Penser ce qu’elle pensait montrait qu’elle ne s’écoutait pas et ça l’énervait.
Elle allait entrer dans l’immeuble de son journal quand son téléphone sonna. Elle espéra un instant que ce fût Éric, mais fut déçue de voir le prénom de son ex s’afficher sur l’écran.

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