441 — Le serment

922 mots

« À qui d’autre as-tu révélé le secret ?

— À personne, je te le jure !

— À personne, à part cet idiot de Bruchl ! »

Inora tournait en rond dans la pièce abandonnée du château, énervée contre son amie Mœfie qui n’avait visiblement pas su tenir sa langue.

« Elle ne m’a rien dit, intervint Bruchl. Je l’ai suivie jusqu’ici. Et je crois pouvoir dire que je ne suis pas idiot ! »

Inora lui lança un regard qui l’aurait foudroyé sur place si elle avait été en âge de maîtriser ses pouvoirs. Le garçon soupira de soulagement à cette pensée.

« Et maintenant quoi ? On va devoir trouver une autre planque ? demanda Inora à Mœfie sur un ton de reproche.

— Je sais tenir ma langue, répondit Bruchl. Tu le sais. En fait, non, tu ne le sais pas, mais c’est un signe, non ? Je n’ai aucun intérêt à parler à qui que ce soit de cet endroit. D’ailleurs, c’est quoi cet endroit ? Votre coin secret pour jouer à la poupée ? s’amusa le garçon.

— On s’entraîne, répondit Mœfie. On apprend à utiliser nos pouvoirs.

— Vous ne voulez pas attendre la cérémonie des 13 ans ? Ce sera plus simple, non ? Pouvoir vous entraîner au grand jour, encadrées par les professeurs de l’école… Et puis, ce n’est plus dans très longtemps, quelques mois à peine.

— Je n’ai pas envie d’attendre, répondit sèchement Inora. Ce n’est pas mon destin.

— Ton destin ? Ce n’est pas parce que ta mère était une Célesta à 12 ans que toi aussi tu sortiras du lot comme elle. Ta mère est une exception comme il y en a une tous les mille ans, mon père dit toujours. Si tu n’as pas les mêmes pouvoirs au même âge, il ne faut pas t’inquiéter. Je suis sûr que ta puissance surpassera toutes les autres Célestas. »

Inora se mordit l’intérieur de la joue. C’est vrai qu’il n’était pas si idiot que ça. Il avait même l’air de la comprendre plutôt bien. Pourtant, ils n’avaient jamais vraiment parlé ensemble. Ils se connaissaient depuis tout petit, mais ne s’étaient jamais appréciés, sans se détester non plus. Inora était un peu plus vieille que Bruchl d’une demi-année. Comme où il l’avait dit, sa mère était une Célesta depuis l’âge de 12 ans, une oracle martiale. Ses pouvoirs étaient d’une puissance inouïe, incomparable avec n’importe laquelle des autres Célestas. Elle avait permis de gagner de nombreuses batailles contre les fétides goules du Pays Gris, et avait su mettre à profit les pouvoirs issus de son père pour devenir une politicienne habile en plus d’une puissante Célesta, ce qui lui avait permis ans de prendre la tête du culte avant ses vingt-cinq et, ainsi, de venir s’asseoir à la table de l’impératrice.

Bruchl était le fils du conseiller Bruchk, le spécialiste de la diplomatie de l’impératrice. Un homme à la langue parfaitement aiguisée, qui savait être d’une douceur sensuelle comme d’une dureté cinglante. Il semblait que Bruchl avait hérité du pouvoir de son père, même s’il ne se manifestait que par traces subtiles, pour l’instant.

Mœfie était la plus jeune de quelques mois, mais elle avait déjà des signes avancés de présence de ses pouvoirs, qu’elle n’utilisait qu’avec son ami. En tant que fille du général en chef, tout le monde s’attendait à la voir développer une force de diablesse et une facilité d’apprentissage aux armes, mais s’était sans compter sur la lignée de sa mère qui possédait un puissant talent dans l’art du vol et de la dissimulation. Sa mère était une voleuse repentie qui avait renié sa famille en tombant amoureuse de cet officier à la carrière prometteuse.

« Comment vous entraînez-vous, alors ? finit par demander Bruchl. Tu piques dans les poches des adultes et tu ramènes ton butin ici ? dit-il à Mœfie. Et toi tu essaies de faire voler en éclat des morceaux de bois ou des cailloux ?

— Ce ne sont pas tes affaires ! répondit sèchement Inora, énervée qu’il eût deviné avec tant de facilité. Tu n’as rien à faire ici. C’est notre coin.

— Écoute. Je ne sais pas ce que je t’ai fait pour que tu me détestes autant, mais je te présente mes plus sincères excuses. Je ne veux pas te froisser. Je cherche juste de la compagnie, moi aussi. Vous êtes les seules de mon âge dans le château. Mes frères sont trop jeunes pour être intéressants, les autres garçons sont trop vieux, et ils ne pensent qu’à se battre. Bref, j’apprécierais de pouvoir profiter de votre compagnie. »

Mœfie le comprenait. Elle n’avait frère ni sœur et les autres dans le château étaient soit trop vieux soit pas assez. Ils n’étaient qu’eux trois du même âge ou presque. Inora toisa Bruchl. Elle cherchait à savoir s’il était sincère, s’il pouvait être digne de confiance, s’il ne les trahirait pas tôt ou tard. Difficile de savoir. Elle ne savait pas pourquoi elle avait toujours nourri une méfiance sourde pour lui, c’était viscéral. Et sans le regard suppliant de Mœfie, elle l’aurait sûrement chassé de ses mains.

« Très bien, soupira-t-elle, mais je te préviens…

— Si je parle de cet endroit à qui que ce soit, tu me feras sortir les yeux de leurs orbites et tu me brûleras la langue pour que je ne parle plus jamais, termina Bruchl.

— Euh… non… j’allais dire que je te mettrai une raclée dont tu te souviendras toute ta vie.

— Ce n’est pas une perspective qui m’intéresse non plus. Je tiendrai ma langue. C’est une promesse. Ce secret restera un secret. »

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