444 — La randonnée (partie 10)

621 mots

Un mois.

On demandait à Hélèna, ou plutôt, on lui ordonnait, de rester un mois en montagne pour suivre et photographier Éric Chantelain, l’ancien champion d’escalade, tristement célèbre grimpeur en voie libre qui avait perdu la foi en son sport en même temps que son meilleur ami. Après cet accident mortel, Éric avait quitté son sport et s’était reconverti comme guide de haute montagne. C’est de cette manière qu’Hélèna l’avait rencontré, en étant désignée volontaire pour remplacer un collègue qui devait aller prendre des clichés d’une éclipse de Lune et d’une comète.

Hélèna était photographe professionnelle, mais sa spécialité était la mode et ses accessoires, les mannequins, quelques portraits. Elle était une citadine pure souche et détestait la campagne, l’activité physique, autre que le Pilates une fois de temps en temps, et par-dessus tout le froid. Pendant son séjour forcé en montagne pour la comète, elle avait eu l’occasion de photographier les différentes personnes qu’elle avait croisées, pour le souvenir, sans réelle volonté d’en faire quelque chose de professionnel. Manque de chance pour elle, dans le lot, il y avait eu quelques portraits d’Éric très réussis. Les images lui avaient plu, et elles avaient surtout beaucoup plus plu à son manager, Danny Martinet.

Tout était de sa faute, ou presque. Il avait vu les photos, avait entendu l’histoire de cette photographe de salon qui avait suivi son poulain, et il n’avait rien trouvé de mieux que d’appeler le patron d’Hélèna pour lui proposer une belle somme d’argent pour avoir la jeune femme pendant un mois. Pendant ce temps, elle aurait tout le loisir de suivre Éric, le héros meurtri, le champion en pleine reconstruction, en train de retrouver la voie de la compétition.

Danny avait décidé d’engager Hélèna, parce qu’il avait aimé sa patte, qu’elle avait une vision nouvelle par rapport à ce que les photographes de sport pouvaient faire et qu’il voulait du nouveau pour redorer le blason médiatique d’Éric.

Hélèna se retrouvait donc une nouvelle fois avec un sac sur le dos, en train de marcher derrière Éric. Évidemment, Danny, le manager tout droit sorti d’une école de commerce hors de prix, n’était pas là, lui, pour subir la brume matinale et le froid pernicieux.

Éric et Hélèna s’étaient retrouvés à la gare de la petite ville près des stations de ski, encore fermées pour la saison.

Le guide avait simplement dit bonjour. Il n’était pas du genre à beaucoup parler. Hélèna n’avait pas dit beaucoup plus. Elle lui en voulait d’être là. C’était à cause de lui. En tout cas, c’était comme ça qu’elle le voyait. Elle détestait l’idée de revenir ici pour marcher et dormir par terre. Ce n’était peut-être pas la faute d’Éric directement, mais Hélèna n’avait pas d’autre bouc émissaire sous la main.

L’ancien champion indiqua une petite voiture, à peine plus grosse qu’une Twingo. Il ouvrit le coffre. Son sac prenait déjà la moitié de l’espace. Il attrapa celui de la photographe, encore sur son dos, le lui enleva et le déposa à côté du sien.

Dans le petit habitacle, le moteur était le seul son qui cassait le silence. Hélèna se demandait pourquoi ce grand champion avait une voiture vieille de plus de vingt ans, pourquoi pas une voiture de luxe comme la plupart des sportifs pro, ou pourquoi pas un gros 4×4 pour aller sur les chemins boueux. Mais elle préférait regarder le paysage gris par la fenêtre, la joue posée sur son poing.

Un mois, ça allait être interminable. Certes, elle avait ses week-ends de libres, et heureusement encore, mais même avec ça… Quand elle voyait comment elle avait ressenti les trois jours de la fois précédente, elle s’inquiétait.

Au moins, elle avait pris un vrai sac de couchage, cette fois.

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