449 — Devoir créatif

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Vous n’avez pas le droit de vous dire créatif tant que vous n’avez pas regardé une truelle en vous disant qu’elle ferait un excellent outil de crochetage.

Mon ami Gunter est de ce genre-là, capable de deviner l’utile dans un objet banal, d’imaginer des solutions là où tout le monde ne verrait qu’un problème, de voir une sortie dans ce qui semble être un cul-de-sac. Un gars d’une extrême créativité, je vous jure.

Pourtant, ce soir, Gunter était à court d’idées.

Il est arrivé dans mon petit bureau dans l’openspace avec une mine décomposée. Je ne l’ai jamais vu comme ça, pas même pendant cette fin de soirée au Liban en 2004. J’ai coupé court à l’appel qui me tenait la jambe depuis vingt minutes et je l’ai écouté avec inquiétude. Il m’a fallu toute ma force morale pour ne pas éclater de rire.

Son problème est pourtant simple de prime abord : raconter une journée de travail type. C’est un devoir que son gamin lui avait ramené de l’école. C’est pour préparer la journée spéciale parents-enfants où les daronnes et les darons vont présenter leur job devant leurs chiards ébahis d’ennui.

Gunter sait dépanner un moteur avec un plat jetable en aluminium, mais là, il n’a aucune idée de quoi raconter.

C’est vrai que c’est compliqué. Nous avons un travail assez ennuyeux, beaucoup de paperasse, des tonnes, des rapports à lire, d’autres à écrire, des réunions où on se demande ce qu’on fait là… bref, du boulot qui fait pas rêver un gamin. Surtout qu’à 8 ou 9 ans, ils n’ont plus trop envie d’être policiers ou pompiers et n’ont pas encore envie d’être footballeur pro ou youtuber ; difficile de savoir la manière de traiter les choses de manière d’attaquer les choses pour leur donner un côté un peu sympa à un boulot qui ne doit pas les faire rêver.

Même le père de la petite Justine, qui est éboueur, aura des choses plus sympa à raconter. Il paraît qu’il y a deux ans, pour cette même réunion, il a raconté avoir ramassé un rat énorme, tous les enfants étaient dingues de cette histoire. La mère du petit Florian qui est passé derrière, avec son travail de secrétaire médicale les a beaucoup moins intéressés, la pauvre.

Gunter, qui nous a réussi à nous éviter de nous faire étriper dans les bas-fonds de Prague en 2009, en utilisant une cagette moisie et un élastique pour imiter le son d’un fusil mitrailleur, là, il est en panne sèche, le regard dans le vague.

Il ne peut clairement pas raconter ce que nous faisons quand nous ne lisons pas des rapports et que nous n’assistons pas à des réunions. Raconter ce que nous faisons quand nous sommes en missions ? en déplacement ? Même en n’en disant qu’un pourcent, il devrait ensuite tuer tous ces pauvres gamins, et l’instit avec.

C’est une façon de parler.

Enfin, pas vraiment.

 

Et donc, Gunter, avec son imagination débordante pour trouver des choses innovantes là où il n’y en a pas, comme cette fois en Bolivie… non, ça je ne peux pas en dire plus, réellement… Bref, Gunter, père aimant, mais espion à temps plein, ne sait pas quoi dire pour que son fils soit fier de lui malgré son boulot de bureaucrate de façade.

Heureusement pour lui, même si je n’ai pas son talent, pour les choses banales et ennuyeuses, je suis plutôt doué. Alors, je griffonne un truc vite fait sur l’importance de l’inspection sanitaire des entrepôts de classe 2B-III, sur le rôle crucial que Gunter tient dans la parfaite exécution de la loi concernant l’utilisation des produits chimiques de classe 4.8-g, et je lui concocte une petite anecdote à base de hérisson radioactif qui brille dans le noir qu’il a trouvé lors d’un contrôle, il y a quelques semaines. Si on avait eu un peu de temps, j’aurais demandé à l’équipe photo de nous préparer un cliché un peu flou, qui aurait corroboré l’histoire sans vraiment rien montrer, comme les trucs à Roswell, vous voyez le genre. Mais il faut qu’il rende son papier ce soir… dommage.

 

En tout cas, vous n’avez pas le droit de vous dire créatif tant que vous n’avez pas regardé un arrosoir en vous disant qu’il imiterait parfaitement le son d’une alarme incendie. Je ne sais pas faire tout ça, mais je me débrouille plutôt bien quand même.

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