Auteur/autrice : Camille X Morgan

  • 108 – Au milieu de la nuit

    Phrase donnée par Masque de Mort

    « Il m’a demandé de passer pour lui donner un coup de main, je ne m’attendais vraiment pas à ce qu’il allait me demander de faire. Tu te rends comptes ? J’ai passé dix ans à faire médecine et à me spécialiser pour qu’il m’appelle et me demande de… »

    Jane ne put terminer sa phrase, les larmes au bord des yeux, tremblante de rage, essayant de déposer les cendres de sa cigarette dans le cendrier devant elle. Ses spasmes nerveux la firent en mettre partout. Elle s’excusa auprès de son amie avant de tirer une nouvelle grosse bouffée de produit cancérigène.

    Olivia attendit que son amie se calme en sirotant son café. Jusque là, elle ne comprenait pas pourquoi Jane était dans cet état.

    Benoît, le fiancé de la jeune femme, médecin de garde en plein campagne, avait été appelé pour une urgence au beau milieu de la nuit. Prenant la voiture à moitié endormi, il avait réussi à aller chez le couple de jeune gens en détresse. La femme était enceinte de huit mois et avait de fortes douleurs. Le mari ne savait s’il devait aller à l’hôpital, qui était à quarante kilomètres de là. Jane s’était rendormie, rien de vraiment grave à ces yeux. Ça ne sortait pas beaucoup de l’ordinaire des nuits de son chéri.

    Finalement, toujours au beau milieu de la nuit, le téléphone avait encore une fois sonné. Jane avait décroché, s’attendant à tomber sur un des patients de Benoît mais fut très surprise d’entendre sa voix à lui.

    « Ma chérie ! Sa voix était emplie d’un stress qu’elle ne lui connaissait pas. Ça la réveilla sur-le-champ. Je suis dans la merde, il faut que tu viennes me filer un coup de main. Dépêche-toi, s’il te plaît. »

    Il avait continué en lui expliquant comment le rejoindre. Jane avait enfilé les premiers habits qu’elle avait trouvés et pris sa trousse médicale, avant de sauter dans sa voiture et de partir en trombe sur les petites routes de campagne. Elle se demandait ce qu’il devait bien se passer pour que son fiancé, pourtant si calme, posé, tout en self-control, l’appelle de la sorte. Elle espérait qu’elle arriverait à temps pour permettre à la maman et au bébé de finir la nuit et bien plus. Jane savait que Ben était un bon médecin et que s’il demandait de l’aide, c’était vraiment grave.

    Après une bonne demi-heure de route dans la nuit, la forêt et les nappes de brouillards, Jane arriva là où son fiancé avait dit. Mais c’était au milieu de nulle part, dans la forêt. La voiture de Benoît, une vieille Volvo, était sur le bas côté, les warnings déchirant la nuit par à-coups. Jane se gara derrière. Elle ne voyait pas son homme. Elle descendit rapidement. Dans la lumière des phrases, à travers le brouillard mouvant, elle eut l’impression de voir une flaque de liquide sombre sur la route. Était-ce du sang d’un animal sauvage ou d’une personne qu’il avait percuté ? Ou le sien peut-être ? Le temps qu’elle fasse les quelques pas qui la menèrent à l’avant de la Volvo, son esprit s’emballa et lui firent imaginer les pires choses. Elle ne fut qu’à moitié rassurée en n’y trouvant aucun cadavre. Où était donc Benoît ? Jane se hasarda à crier son nom dans l’obscurité. Elle faillit faire un infarctus et ne put retenir un cri strident en voyant une silhouette surgir de derrière l’aile qui donnait sur le bas-côté, le visage recouvert lui aussi de saleté, une clé démonte pneus à la main. Benoît tenta de la rassurer immédiatement mais il fallut presque une minute à Jane pour se calmer.

    « Et là, moi je m’attendais à lui donner un coup de main pour l’accouchement, ou un autre patient, je sais pas ! Non ! Lui, tranquillement avec ce sourire un peu con qu’il a des fois, il m’annonce que l’accouchement s’est très bien passé, que c’est un garçon, trois kilos huit, cinquante deux centimètres, limite s’il m’annonce pas les constantes de la mère…  Il a fallu que je lui demande qu’est-ce qu’il foutait là, comme s’il avait déjà oublié qu’il était presque quatre heure du mat’. Là, il me dit qu’en rentrant, il a percuté un sanglier, ce qui explique le sang, et qu’il a crevé à cause de ça.

    — La nuit pas de bol ! appuya Olivia.

    — Et là, il me demande, tiens-toi bien, il m’a fait me lever au milieu de la nuit pour ça quand même… Il m’a demandé de lui changer sa roue, parce qu’il sait pas le faire.

    — Oh ! Le con ! Olivia ne put s’empêcher de rire. Moi, j’aurais fait demi-tour et laissé se démerder tout seul pour lui faire comprendre la leçon. Et alors, t’as fait quoi ? Tu lui as changé, sa roue ?

    — Non… Moi non plus je sais pas le faire… »

  • 107 – Jet-Scoots

    Phrase donnée par Amelodine

    « Vu l’usage que tu vas en faire, je te conseille d’utiliser un dual-core. »

    Arsen, le vendeur de jet-scoots de compétition savait ce qu’il racontait. Ancien coureur professionnel, il avait ouvert cette boutique quand il s’était retiré du championnat après un gros accident. Depuis, il montait lui-même ses machines et les amélioraient au gré de ses envies. Évidemment, celles qui vendaient n’était pas aussi puissantes que ce sur quoi il avait eu l’habitude de concourir mais il avait le plaisir de faire partager son expérience.

    Quand le gamin était venu le voir la première fois, quelques semaines plus tôt, il n’avait jamais posé les fesses sur ce genre d’engins. Normal puisque avant douze ans, il était complétement interdit de monter dessus, il y avait eu trop d’accident mortels. Les sanctions était assez lourdes autant pour les adultes qui laissaient faire que pour les gamins qui transgressaient l’interdit. Ce qui n’empêcha pas Arsen d’amener le jeune à l’arrière de la boutique sur le simulateur. Il était habitué à faire ça. Deux ou trois fois, il avait fait monter des novices sur de vraies machines mais le dernier avait eu un accident assez grave et Arsen avait dû jouer de ses connaissances pour arriver à garder son magasin ouvert.

    Le gamin s’était assis sur la réplique de jet-scoot et avait tourné la poignée des gaz sans même que le propriétaire n’ait le temps de lui expliquer le fonctionnement. Les quelques premiers virages, les freinages furent un peu brutaux, le gosse frotta quelques bordures mais Arsen fut littéralement halluciné de voir comment ce môme, qui annonçait n’avoir jamais piloté ce genre d’engin, maîtrisait la bête. Évidemment, ça n’était que le simulateur, toutes les sensations n’y étaient pas mais la façon qu’il avait d’attaquer les trajectoires, de bouger sur l’engin était déjà impressionnante pour un nouveau.

    Le gamin descendit tout enthousiaste de sa course. D’un geste paternel, Arsen l’ébouriffa.

    « C’est pas mal ce que tu viens de me faire là ! Reviens me voir quand tu veux pour réessayer. » avait-il proposé. Le gamin l’avait remercié et était reparti comme un courant d’air, sans même lui dire son prénom.

    Quand les gosses arrivaient à son âge, en général, les parents craquaient et offraient le premier jet-scoot à leurs rejetons. Il était étrange que celui-là ne soit pas venu avec les siens mais ses performances éludèrent la question dans l’esprit d’Arsen.

    La fois d’après, Andrew, comme il s’appelait, revint seul encore et fit une nouvelle fois une course spectaculaire. À la troisième fois, qu’il vint sans adulte, Arsen posa la question :

    « Tes parents ont l’intention d’acheter un scoot pour ton anniversaire ?

    Andrew baissa le nez et hésita à répondre.

    — Allons, reprit Arsen, je vais pas te manger. Tu peux me dire.

    — Mes parents n’ont pas les moyens de m’en offrir un, même d’occas’, mais j’ai des amis à l’école qui m’ont dit que vous faisiez faire des tests gratuits sur simulateur. »

    Arsen fit la grimace. Il faudrait qu’il soit peut-être un peu plus strict. Cependant, ce gamin était peut-être le futur champion de courses de jet-scoot. S’il pouvait l’entraîner, ils pourraient, Arsen en était sûr, atteindre, la ligue nationale en moins de trois ans.

    Le gérant du magasin avait donné rendez-vous le jour de son anniversaire à Andrew. Il arriva, encore une fois seul, à la boutique en milieu d’après-midi après une modeste fête en famille. Il semblait tout excité par ce rendez-vous donné par l’ancien champion.

    Celui-ci n’y alla pas par quatre chemins et poussa le jeune garçon à l’arrière du magasin mais pas pour aller s’entraîner sur le simulateur. Il le fit sortir par la porte arrière pour aller dans le garage. Là, des jet-scoots étaient entreposés, certains entiers, d’autres en pièces plus ou moins détachées.

    Arsen s’agenouilla pour être à la hauteur des yeux d’Andrew. Il lui posa les mains sur les épaules en lui plongeant son regard dans celui du jeune garçon qui semblait intimidé.

    « Tu as aimé courir sur simulateur ?

    — Oui ! s’écria le garçon.

    — Crois-moi, ça n’est rien comparé aux sensations sur une vraie machine. Tu as l’étoffe d’un champion, j’en suis certain. Si tes parents sont d’accord et toi aussi, je vais t’entraîner et tu courras en compétitions dès la prochaine saison !

    — Super ! Andrew ne trouva pas grand choses à rajouter.

    Arsen se releva et regarda ses machines.

    — Vu ton style de pilotage, il te faudrait un moteur simple-core avec un système antigravitationnel double flux mais pour commencer en vrai, et vu l’usage que tu vas en faire, je te conseille d’utiliser un dual-core. C’est le mieux dans un premier temps. Mais d’abord, enfile-moi ces protections »

    Arsen jeta au gamin une combinaison renforcé et lui apporta un casque. Andrew était impatient de tester une de ces machines pour de vrai.

  • 106 – Une journée normale

    Phrase donnée par Masque de Mort

    En y repensant bien, toute la journée avait été normale.
    Jim s’était levé aux aurores, enfin très tôt. Dans l’espace, cette expression n’avait plus vraiment de sens, à la vitesse à laquelle il tournait autour de la Terre, l’aurore était un moment qu’il voyait plusieurs fois par jour.
    Après un petit déjeuner protéiné fait de produits lyophilisés et de pâte de plats qui n’avaient jamais dû exister sur Terre, Jim avait enfilé sa combinaison pour aller prendre son poste. Réserviste au poste de tir 152, il allait tous les mardis monter la garde. C’était un poste important parce qu’il nécessitait une vigilance de tous les instants et une capacité à tirer avec précision avec ces canons à ions de première génération. Un vaste programme de remise à niveau des armes de protections de la station orbitale était en cours depuis trois ans mais le nombre de canons à changer couplé aux graves problèmes financiers en bas laissait Jim à penser qu’il serait déjà en retraite que le poste 152 n’aurait toujours pas les nouveaux canons (Laser ou autres, suivant l’avancée des technologies).
    Jim s’installant dans le siège encore chaud, Robert lui fit un rapide compte rendu de la nuit, calme. Rien d’inhabituel, avait-il dit. Jim connecta ses iEars sur le canal 32, la radio réservée aux militaires. Un message d’accueil lui souhaita la bienvenue.
    « Ici Tour de contrôle, bonjour.
    — Jim Morrison, en poste au 152. Activation de la tourelle.
    — Activation confirmée. Nous vous souhaitons une belle journée, Jim. »
    Il n’avait jamais su si cette voix appartenait à une vraie personne ou n’était qu’une synthèse vocale de plus. Jim appréciait sa vie mais il lui manquait de voir du monde. Des gens. Il n’avait d’interaction réelle qu’avec Robert qu’il relevait, Mitchell qui le relevait et David, son collègue de travail.
    Jim, en dehors de sa journée réserviste hebdomadaire, était laveur de carreaux. Cinq jours sur les six restants, il sortait dans l’espace et nettoyait les immenses baies de la station. Évidemment, ils n’étaient pas que deux à faire ce job mais il ne voyait jamais les autres, chaque équipe ayant un secteur bien défini. Sa journée de temps libre, il n’avait pas suffisamment de crédits pour pouvoir aller s’amuser dans les différents dancing et bars de la station. C’était d’ailleurs pour ça qu’il s’était engagé dans la réserve à l’origine. Jim voulait juste arrondir ses fins de mois et voir du monde. Au fin fond du poste 152, on pouvait dire qu’il avait raté son coup sur tous les points. Il n’était payé qu’au nombre de cibles abattues. Et comme son canon n’était pas des plus précis et son poste pas très bien placé, il ne gagnait pas autant que ceux faces à la Lune. Au moins, Jim avait une vue sur la Terre dans l’angle gauche. Il se consolait en se disant qu’un jour, il irait vivre là-bas. Sur le sol. Depuis deux ans, il avait décidé d’économiser le fruit de ses primes pour pouvoir se payer le visa et le voyage.

    14h37, la voix-off de la radio annonça une vague de vaisseaux ennemis en approche. Les habitants de la Lune essayaient souvent de passer à travers le maillage de stations orbitales pour atteindre l’atmosphère de la planète. Il y en avait bien quelques vaisseaux qui y parvenaient mais la plupart était détruite par Jim et ses camarades. Les quelques qui passaient devaient être détruits par la D.C.A. terrestre. Certains disaient que les Luniens étaient des extra-terrestres qui avaient installé un poste avancé sur le satellite terrien pour essayer de conquérir la planète bleue. D’autres racontaient que c’étaient des colonies terriennes qui avaient fait dissidence et tentaient de renverser le gouvernement terrien par des attaques répétées. Jim n’avait aucune idée de quelle histoire était la vraie et il s’en fichait. Tout ce qu’il voyait, c’était la prime qu’il touchait chaque fois qu’il abattait un vaisseau. Chaque prime qui le rapprochait un peu plus de la Terre.
    Les combats furent âpres, comme chaque fois. Les canons à ions chauffèrent. Dans ses oreilles, Jim entendait les ordres, l’avancée de l’offensive et surtout le décompte officiel de ses cibles. Il espérait chaque fois pouvoir dépasser son record de onze — une fois où la rangée de poste de tir du front avait subi une avarie.

    17h28, la fin de l’attaque fut officiellement prononcée. Le score de Jim se montait à sept vaisseaux abattus. « Félicitations ! » avait rajouté la voix-off.
    La dernière demi-heure du tour de Jim passa très lentement. C’était toujours comme ça après une attaque. Le temps s’écoulait différemment.

    Une fois Mitchell en place, Jim rentra chez lui, exténué mais content de pouvoir compter sur ces nouvelles primes.
    Allongé sur son lit, suçant une ration de lapin à la moutarde qui n’avait jamais dû voir ni de lapin ni de moutarde, Jim regardait à la télé le reportage sur l’attaque, jalousant les postes les mieux placés et leurs primes.
    Se préparant à dormir, Jim repensa à cette journée. Ça avait été une journée tout à fait normale.

  • 105 – Le cercueil

    Phrase donnée par Ambrose

    « Mais qu’est-ce que vous avez fait du cercueil ?

    L’employé des pompes funèbres regardait le sol comme un enfant qui a fait une grosse bêtise, jouant du bout du pied avec un caillou.

    — Et la camionnette ? J’attends une explication claire et rapide ! J’ai un client qui demande des nouvelles de sa grand-mère ! J’aimerais pouvoir lui dire quelque chose ! «

    Le patron n’était pas content du tout. C’était bien compréhensible. En trente ans de carrière, il n’avait jamais eu à déplorer de problème et depuis qu’il avait engagé cet hurluberlu, les erreurs s’enchaînaient jours après jours. Mais cette fois, il avait dépassé les limites. Perdre un véhicule et le cercueil qu’il contenait, comment était-ce possible ?

    L’employé, que nous appellerons Larry pour lui garder des chances de retrouver du travail un jour, devait transférer le corps du lieu du décès vers le lieu de l’enterrement, soit un déplacement de près de huit cents kilomètres. Logiquement, il s’arrêta durant son périple pour manger un bout et prendre un peu l’air. Larry avait laissé la camionnette ouverte. Il ne voyait pas l’intérêt de verrouiller un corbillard. Mais alors qu’il urinait dans un fourré non loin de là, il en entendit un bruit de portière et n’eut que le temps de voir quatre personnes monter à l’intérieur et lui voler le cercueil. Ils le chargèrent dans une camionnette ressemblant en tout point à la sienne et partirent en trombe. Larry se dépêcha de remonter maladroitement sa braguette et jeter sa cigarette avant de sauter à son tour dans son corbillard, oubliant même de fermer les portes arrière. Il devait les rattraper et récupérer la boîte contenant Élisabeth Dubois, d’après les papiers officiels de transport.

    Fonçant sur la route nationale —  Le patron de Larry ne voulait pas qu’il prenne l’autoroute, question d’économie qu’il disait —, derrière l’autre véhicule, Larry arrivait à gagner un peu de terrain. Ils étaient quatre plus un corps, lui roulait à vide à présent.

    Alors qu’il n’était plus qu’à une dizaine de mètres de la camionnette des voleurs, les portes arrière s’ouvrirent. Larry eut l’impression de vivre un épisode de l’agence tous risques. Deux des voleurs avaient des armes à feu. Larry n’y connaissait pas grand choses là-dedans, ça ressemblait juste à des mitraillettes. Ils n’attendirent pas pour faire feu. Dans un réflexe, Larry se baissa pour se protéger derrière le tableau de bord. Deux ou trois balles firent voler le pare-brise en éclat. De la fumée entra dans l’habitacle. Ces salauds avaient sûrement atteint le radiateur, voire le moteur même. Il allait se faire distancer. Rétrogradant tout en accélérant au maximum, Larry parvint à rejoindre la camionnette et à la percuter malgré le tir nourri des voleurs. L’impact fut immédiatement suivi d’un bruit étrange, comme une petite explosion. Le moteur venait de rendre l’âme, le véhicule de Larry se mit à ralentir. C’était fini. Il allait se faire virer. Relevant la tête, il vit les malfrats s’éloigner mais fut stupéfait de voir glisser au milieu de la route le cercueil qui lui avait été volé. L’impact l’avait sûrement fait tomber. Pourquoi les voleurs avaient préféré s’enfuir plutôt que de le récupérer, Larry n’en savait rien. Il le comprit rapidement en se faisant dépasser par trois véhicules de police. Un quatrième s’arrêta devant lui. Le conducteur sortit rapidement et braqua son arme sur le convoyeur des pompes funèbres qui leva les mains, tremblant de peur.

    Menotté, la joue contre le métal froid de la carrosserie de sa camionnette, Larry se demandait ce qu’il allait lui arriver. Le collègue du policier qui venait de l’arrêter était allé voir le cercueil et revenait tranquillement.

    « Vous savez ce que contient ce cercueil ? demanda-t-il.

    — Madame Dubois… bafouilla Larry, Élisabeth Dubois, née le 24 septembre 1927, morte il y a trois jours. Je l’emmène pour qu’elle soit enterrée dans le caveau familial.

    Le policier montra à Larry une poche transparente entourée de cellophane remplie de poudre blanche.

    — À moins qu’elle n’ait déjà subit sa crémation, je ne suis pas sûr que ce soit elle… »

    À cet instant du récit, le patron de Larry le coupa.

    « Quoi ? Il y avait de la drogue dans le cercueil ? Vous vous foutez de moi ! Ça n’est pas possible, j’ai scellé le cercueil moi-même !! »

    Larry regarda son patron d’un air défaitiste en haussant les épaules. Il avait perdu une dépouille et était inculpé de trafic de drogue par la police. Ces états d’âme ne l’atteignaient pas trop.

    « Mais qu’est devenue la mamie ? Et comment vous êtes vous retrouvé en possession de cette marchandise ?

    Larry haussa une nouvelle fois les épaules.

    — Je ne veux plus vous voir ! Vous êtes viré ! Allez-vous-en ! »

    Pendant que Larry s’éloignait tranquillement de son nouvel ex-travail, son nouvel ex-patron entra furieux dans son bureau. Il décrocha le téléphone.

    « C’est moi ! Quelqu’un savait pour le transport. Mon idiot s’est fait attaquer avant de se faire arrêter par les filcs ! … Évidemment qu’ils ont saisi la marchandise ! Putain !! Cent-cinquante kilos de dope. C’était facile, ça devait se passer sans problème ! Trouvez la taupe et faite lui comprendre qu’on joue pas aux cons avec l’argent des autres ! »

     Le patron raccrocha. Au même instant, un jeune homme d’une trentaine d’années entra dans le bureau.

    « La gestion administrative, c’est au secrétariat ! » aboya le patron, visiblement sur les nerfs.

    Le jeune homme sortit de sa poche un porte feuille qu’il ouvrit d’un mouvement mécanique, montrant son habitude, et laissant apparaître une carte d’officier de police. Le patron laissa tomber sa tête et ses épaules sous le poids de la fatigue. Ça n’était vraiment pas son jour.

  • 104 – Albertus

    Phrase donnée par Luigi B.-B.

    Juste au moment de poser son séant, une brise taquine vint lui rappeler un détail oublié. En ce début de soirée, le fond de l’air était frais malgré la chaleur de l’après-midi. Albertus avait le choix. Soit il redescendait de sa monture pour aller chercher cette pièce d’étoffe qu’il n’aurait jamais dû enlever, soit il restait ainsi et rentrait dans cette tenue au risque d’attraper froid, pour au final devoir la chercher malgré tout.

    Il n’aurait déjà pas dû écouter la belle Rodheid et se dévêtir de la sorte. En l’enlevant, il savait qu’il allait l’oublier en repartant. C’était pour ça qu’il avait hésité mais la belle brune avait tant insisté pour qu’il soit dans la même tenue que tout le monde qu’il avait finalement cédé. Il ne le regrettait pas puisqu’il s’était tout de suite senti mieux.

    Le cheval d’Albertus renâcla. Il semblait impatient de se dégourdir les pattes. Albertus, lui, n’arrivait pas à se décider. Il était bien là-haut et n’aimait pas trop monter ou descendre de sa monture. Pesant le pour et le contre encore un instant, il s’apprêtait à remettre pied à terre quand la porte de la bâtisse s’ouvrit laissant Rodheid apparaître. Elle tenait avec elle l’étoffe. Albertus la prit en remerciant la belle jeune femme.

    « Quand je vous parlais de vous mettre à l’aise, cher Albertus, je parlais de votre écharpe. » dit Rodheid pendant que le cavalier remettait tant bien que mal, sans redescendre de sa monture, son kilt.

  • 103 – De l’utilisation des temps dans la narration

    Ce matin sur Twitter, j’ai pu avoir un débat (même pas houleux dis-donc) à propos de la narration. Tout est parti de ce tweet :

    C’en est suivi une petite discussion bien sympathique (et qui changent des nombreux clashes qu’on peut voir sur Twitter) où les uns rappelaient que « l’usage veut que le temps de narration littéraire soit le passé simple[…] » ou que « tout au présent paraissait bizarre », d’autres trouve que c’est plus contraignant pour l’auteur et pour le lecteur.

    Pour avoir testé la narration au passé simple — qui reste ma préférée —, celle au présent, à la première personne, à la troisième personne et même à la seconde durant mon marathon, je dirais que le temps de narration dépend de plusieurs facteurs (dans le désordre) :

    • De l’utilisation du « je » ou « il/elle » qui changera complètement la façon dont sera perçu l’histoire,
    • Du type d’histoire qu’on raconte. Je pense qu’un thriller et une romance n’utilisent pas la même narration,
    • Du rythme qu’on veut imposer au lecteur.

    Alors quoi ? On ne peut pas écrire comme on veut ?

    On peut écrire comme on veut mais si on veut que ce soit lu, il faut que ce soit fluide pour le lecteur. Il ne faut pas le perdre avec une narration trop étrange alors qu’il découvre déjà des personnages et un monde nouveaux (je pars évidemment du postulat qu’on écrit de la fiction).

    Il faut se souvenir que si l’« usage » est d’un certain type, c’est parce qu’en général d’autres choses ont déjà été testées et qu’elle ne fonctionnent pas aussi bien (ce qui ne veut pas dire qu’elles ne fonctionnent pas). Donc garder le passé simple et consorts est la meilleure façon — et la plus simple finalement — de faire pour raconter des histoires, parce qu’elle permet de garder le lecteur dans une façon de lire déjà connue et éprouvée. Faisons comme s’il était un promeneur et le temps de la narration le moyen de locomotion. L’« usage », c’est la marche à pied. Donc le lecteur marche tranquillement et l’auteur crée le décor. Si le lecteur a l’habitude de marcher, il est habitué à apprécier les arbres, le ciel, les insectes, tout ce que l’auteur lui décrit et lui raconte, même si c’est un sentier nouveau qu’il arpente.

    Hop, l’auteur change le moyen de transport parce qu’il préfère utiliser le présent, par exemple. Le lecteur est maintenant sur un vélo. Il n’en a jamais fait. Au début, il va avoir un peu de mal pour se concentrer sur le décor de la promenade, trop concentré sur sa technique. Logique. Et c’est à l’auteur de rendre le changement le plus invisible possible pour le lecteur, de le faire se sentir à l’aise le plus tôt dans l’histoire pour qu’il puisse l’apprécier à sa juste valeur. Il est clair que si l’auteur lui-même n’est pas à l’aise, il n’arrivera pas à mettre à l’aise le lecteur.

    Je prendrais une seconde comparaison, tirant plutôt vers le dessin numérique. Les effets qu’on veut apporter sur le plan narratif en ne suivant pas l’« usage » sont comme les filtres photoshop : le Démon. Ça paraît sectaire ? Effectivement, ça l’est un peu. Mais pour avoir vu beaucoup de gens commencer à dessiner sous photoshop, j’ai constaté que l’erreur que la plupart faisaient était de trop utiliser les filtres pour masquer leur manque de technique (et de regard critique sur leur travail mais c’est un autre problème). Les filtres sont des outils très puissants quand ils sont utilisés correctement. Le changement de temps de narration, c’est pareil. C’est technique, il faut savoir s’en servir et on n’utilisera pas autre chose que le passé simple en se justifiant qu’on ne maîtrise pas la conjugaison et les accords dans ces temps, par exemple.

    Essayons avec le premier texte de grand auteur qui me tombe sous la main (Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas) :

    Morrel ne se borna pas aux renseignements que lui donnait Valentine ; il alla chez le notaire, qui lui confirma la nouvelle que la signature du contrat était pour neuf heures du soir.

    Puis il passa chez Monte-Cristo ; ce fut encore là qu’il en sut le plus : Franz était venu lui annoncer cette solennité ; de son côté, madame de Villefort avait écrit au comte pour le prier de l’excuser si elle ne l’invitait point ; mais la mort de M. de Saint-Méran et l’état où se trouvait sa veuve jetaient sur cette réunion un voile de tristesse dont elle ne voulait pas assombrir le front du comte, auquel elle souhaitait toute sorte de bonheur.

    Morrel ne se borne pas aux renseignements que lui a donné Valentine ; il va chez le notaire, qui lui confirme la nouvelle que la signature du contrat est pour neuf heures du soir.

    Puis il passe chez Monte-Cristo ; c’est encore là qu’il en apprend le plus : Franz est venu lui annoncer cette solennité ; de son côté, madame de Villefort a écrit au comte pour le prier de l’excuser si elle ne l’invite point ; mais la mort de M. de Saint-Méran et l’état où se trouve sa veuve jettent sur cette réunion un voile de tristesse dont elle ne veut pas assombrir le front du comte, auquel elle souhaite toute sorte de bonheur.

    Il est clair que la version au présent n’apporte pas grand chose au récit, voire lui enlève de la fluidité.

    Oui mais y en a des qui font ça au présent

    (ce sous-titre n’est pas correct grammaticalement ? oui, et alors ? :p )

    Le temps n’est plus ce qu’il était.

    C’est ce que je me dis chaque matin quand je me regarde dans le miroir pour me raser. Ou bien c’est moi qui vieillis. Je ne sais pas trop.

    Et maintenant, me voilà dans cette satanée salle d’interrogatoire. À perdre mon temps. Oh, je sais bien pourquoi je suis là. Ils n’ont pas eu besoin de me le dire quand ils m’ont ramassé sur les quais de Seine. Même si je me demande comment ils ont su. Je revenais d’un boulot pour un gros client. J’allais planquer à l’endroit habituel mon butin en attendant de réunir la commande complète. Heureusement, ils m’ont chopé juste avant que je ne me serve de la cachette. Ce n’est pas la seule planque que j’ai dans la ville mais c’est toujours ennuyeux d’en perdre une. Il est très difficile de trouver un abri qui résiste au temps.

    Le temps n’était plus ce qu’il avait été.

    C’est ce que je me disais chaque matin quand je me regardais dans le miroir pour me raser. Ou bien était-ce moi qui vieillissait ? Je ne savais pas trop.

    Et alors, je me retrouvais dans cette satanée salle d’interrogatoire. À perdre mon temps. Oh, je savais bien pourquoi j’étais là. Ils n’avaient pas eu besoin de me le dire quand ils me ramassèrent sur les quais de Seine. Même si je me demandais comment ils avaient su. Je revenais d’un boulot pour un gros client. J’allais planquer à l’endroit habituel mon butin en attendant de réunir la commande complète. Heureusement, ils m’avaient chopé juste avant que je ne me serve de la cachette. Ce n’était pas la seule planque que j’avais dans la ville mais c’était toujours ennuyeux d’en perdre une. Il a toujours été très difficile de trouver un abri qui résistait au temps.

    Pour l’exemple ci-dessus, tiré de ma nouvelle « Le Temps », je me suis amusé à passer le texte original du présent à une version passé. J’en ai chié tellement je trouvais ça en inadéquation avec le sens du texte. Les deux versions ne sont pas juste différentes au niveau des temps utilisés mais aussi par l’ajout ou la suppression d’un mot ou d’une ponctuation. Est-ce que ça fonctionne mieux dans un cas où dans l’autre ? Le lecteur me donnera son avis ici (moi, je préfère la version au présent), mais dans une œuvre finie et publié, il prend le texte comme il est sans élément de comparaison. Personne ne perdra du temps à lire un texte dans un autre temps que ce lui qu’il a sous les yeux. C’est donc à l’auteur de faire un boulot correct pour que ça ne choque pas.

    Je le répète, je pense que tout peut fonctionner correctement à partir du moment où l’auteur sait (a l’impression de savoir?) ce qu’il fait. Le temps de narration est aussi important que le point de vue utilisé et il est nécessaire de ne pas s’enfermer dans l’« usage » si on a une très bonne idée avec autre chose que le passé simple.

    conclusion

    Si l’usage du passé simple est le cadre « normal » de la littérature autant pour l’auteur que pour le lecteur, il ne faut pas s’interdire d’explorer d’autres voies de peur de sortir des sentiers battus ni utiliser ces sentiers battus à tout-va au risque de perdre tout le monde.

    Utilisé à bon escient, le présent peut être apporter à des scènes une forte tension ou dans le récit de quelqu’un qui raconte l’histoire comme il parlerait un certain réalisme. Les possibilités sont là, il faut juste les utiliser à correctement pour que ça reste lisible et compréhensible pour l’utilisateur final : le lecteur.

  • 102 – Les autres

    Phrase donnée par Masque de Mort

    Les zombies. Les zombies c’était dur au début, mais quand les autres sont arrivés, on a compris que ce n’était que de la rigolade.
    Certes, ça n’a pas été simple de survivre avec ces bouffeurs de chairs qui risquaient à tout moment de nous faire notre affaire. Je crois que j’ai passé presque un mois à ne pas dormir. À la fin, j’avais l’impression de ne plus vraiment être réveillé. Comme si je ne contrôlais plus rien. Un peu comme quand on a trop bu et qu’on fait les choses sans réfléchir, qu’on est au poste de pilotage mais qu’on est plus que spectateur de nos conneries.
    Et puis, on était tous sur les nerfs. On devenait comme ces bestioles, au final, prêts à nous entre-tuer pour un oui, pour un non. À part que nous, c’était pas pour bouffer, juste pour assouvir des coups de sangs dus au stress et au manque de sommeil. C’est à cause de ça qu’on a perdu Joan et Mitchell. Après que les têtes se soient échauffées, les mots ont fusé, ça a failli en venir aux mains et finalement, ils ont décidé de partir plutôt que de rester avec des « malades » comme nous. Je pense malheureusement pas qu’ils aient fait long feu, là dehors.
    Après, ça a été le tour de Peter. Il nous a toujours affirmé qu’il ne savait pas comment il s’était fait blesser au bras par ces saloperies mais ce con mentait. Moi, je sais bien qu’il descendait de temps en temps au garage, où c’était juste un grillage qui nous protégeait de ces monstres. Là, il les excitait en les narguant. Tu parles, c’est pas difficile. Il devait pas rester beaucoup de chair fraîche aux alentours. Et cet idiot devait s’approcher trop près pour leur tirer à bout portant à travers le grillage. C’est là qu’il a dû être contaminé. Heureusement qu’on s’en est rendu compte rapidement, il  aurait pu tous nous bouffer sans qu’on le voit venir. Finalement, il s’est tiré une balle dans la tête avant qu’il ne meure de lui-même. Dans le doute qu’il se réveille quand même, on lui a ouvert le bide et truffé de grenades, avant de le jeter aux zombies. On a réussi à en éliminer quelques uns. Ces cons se jettent sur tout ce qui a l’air plus frais qu’eux. Et ça devenait rare à ce moment.
    Finalement, alors qu’on commençait à manquer de nourritures et surtout d’eau potable, les choses ont vraiment mal tourné. D’abord, ça avait eu l’air de s’améliorer dehors. Il y avait moins de zombies, ils avaient l’air de mourir pour de bon au bout d’un moment. Mais les autres sont arrivés, plus rapides, plus agiles. Je savais pas ce que c’était à ce moment. Ils on réussi à monter aux murs du bâtiment comme moi je monte un escalier, peut-être même plus facilement. On s’en est sortis de justesse. Heureusement qu’on avait préparé le camion, au cas où. Le fait qu’il y ait moins de ces saloperies dehors nous aura permis de nous échapper sans trop de problème. Le sacrifice du padré aussi…
    Nous n’avions presque plus de vivre. Il fallait qu’on retourne vers une grande ville pour trouver un supermarché et y faire le plein. Au bout d’une demi-journée de route, nous les avons vus au-dessus de notre destination. D’abord j’ai cru que j’hallucinais mais non. Michaela et Andrew aussi les voyaient. Ces soucoupes volantes. Les mêmes que dans les théories les plus farfelues qui disaient que les gouvernements étaient au courant d’une présence extra-terrestre. Je ne sais pas ce que ces cons de politiciens ont branlé pour les foutres en rogne mais ces saloperies de zombies ont l’air d’être de leur fait. Une putain d’attaque bactériologique au niveau mondial. Ça a pas dû être compliqué. Et vu la vitesse à laquelle ça se propage, ils auront la planète pour eux tous seuls dans un mois, peut-être deux.
    Évidemment, arrivés en ville, nous avons été « arrêtés » par des escouades de ces petits hommes verts. Il était plus difficile de leur échapper qu’à leur armée de monstres.
    À présent, je suis dans cette cellule, à trois cents mètres du sol, dans ce vaisseau étrange. Les murs semblent bouger, j’ai l’impression qu’ils sont en matière vivante. J’ose pas trop y toucher. Je ne sais pas ce qu’ils ont fait de mes deux camarades de misère. Et je ne sais pas ce qu’ils vont faire de moi.
    Les zombies c’était dur mais, au moins, nous arrivions à les combattre.

  • 101 – Alexeï & Igor

    Phrase donnée par Amelodine

    « Je ne suis pas d’accord avec toi !
    — De toute façon, tu n’es jamais d’accord avec moi !
    Alexeï et Igor étaient sur le toit de l’immeuble abandonné, dans le vent glacial. Le ciel était d’un bleu impeccable. Les seules traces de vapeurs venaient de la bouche des deux soldats quand ils parlaient mais elles disparaissaient rapidement dans l’air sec. Ils auraient pu discuter encore un moment pour savoir lequel des deux avait raison mais le froid leur engourdissait la figure et parler demandait un effort considérable.
    Leurs casques en cuir fourré les protégeaient un peu mais ne serait pas suffisant jusqu’au passage du convoi. Heureusement que les lunettes leurs protégeaient mieux les yeux, sinon, ils auraient déjà gelé dans leurs orbites.
    Les deux tireurs d’élite n’étaient pas d’accord quant aux positions qu’ils devaient adopter. Cela faisait vingt bonnes minutes qu’ils se chamaillaient pour savoir qui prendrait la meilleur place, celle qui permettrait d’atteindre un maximum de pilotes du convoi, laissant l’autre abattre ceux qui restaient — ceux que le premier avait raté — ce qui ne risquait pas d’arriver. Alexeï et Igor était les meilleurs de tout le pays et s’ils avaient été envoyé sur cette mission, c’est parce qu’il ne fallait pas qu’un seul de ces véhicules passent cette ville fantôme.
    Finalement, ils décidèrent de tirer à pile ou face. Mais se disputèrent à nouveau pour savoir qui lancerait la pièce. Malgré le fait qu’ils fussent les meilleurs amis du monde, ils passaient leur temps à se chamailler. Comme deux frères. Finalement, avant même qu’il ait pu se mettre d’accord sur la méthode de tirage au sort, des bruits de moteurs et de chenilles se firent entendre, résonnant en un écho lugubre sur les façades des bâtiments vides et branlants de cette ancienne métropole.
    Les deux soldats se jetèrent sur le sol recouvert d’une vieille couche de neige gelée depuis une éternité, chacun lançant un juron de mécontentement. Se relevant doucement et ajustant leur fusil, sur le petit rebord de toit, ils attendirent l’un à côté de l’autre, que la colonne de véhicule ne se montre. Ils savaient que s’ils échouaient, un peu plus loin attendrait une division complète de chars lourds mais leur honneur et celui de leur compagnie était en jeu. Ainsi que leur vie. On ne plaisantait pas avec la réussite des missions.
    Enfin le premier véhicule apparut à l’angle d’un ancien bureau de poste. C’était un véhicule à roues. Igor qui vit le conducteur en premier dans son réticule grogna pour faire comprendre à Alexeï qu’il s’en occuperait mais qu’il fallait laisser la colonne entrer complétement dans la rue pour l’avoir en visuel. Alexeï le savait tout aussi bien que son ami. S’ils abattaient le conducteur de tête, la colonne allait s’arrêter, se mettre à l’abri, voire battre en retraite. La mission ne serait pas complétement satisfaisante. Ils savaient que leurs scientifiques voulaient récupérer les véhicules pour étudier de potentielles améliorations trouvées par l’ennemi. Ce qu’il fallait faire était d’attendre que la colonne soit entièrement en visuel pour abattre les conducteurs de l’arrière vers l’avant, les premiers mettant toujours plus de temps à voir ce qu’il se passe à l’arrière.

    Douze véhicules se suivaient déjà dans l’ancienne artère principale de la ville. Les trois premiers étaient à roues. Les autres étaient des blindés à chenilles, trois transports de troupes et le reste des chars de combats. Ils n’avançaient vraiment lentement c’était louche. Igor grogna une nouvelle fois pour annoncer qu’il allait commencer le travail quand arriva à la suite de la colonne un char immense. Alexeï et Igor se regardèrent, pas vraiment sûr de ce qu’ils voyaient. L’engin était aussi grand que le bâtiment postal, soit quatre étages, environ quinze mètres. Les chenilles montaient plus haut que les chars traditionnels eux-mêmes, et le canon, semblant plus court, était d’un calibre impressionnant, Igor aurait dit le diamètre d’une roue de camion. Il avançait à peine plus vite qu’un homme à pied.
    « Essaie de voir où est le conducteur se trouve sur ce truc, Alex ! Annonça Igor. Moi, j’vois pas. Mais si on arrive à récupérer cet engin, ça va être la fête ce soir !
    Alexeï cherchait lui aussi dans sa lunette mais n’arrivait pas à voir de visage qui dépassait comme sur les autres chars.
    — Il est planqué à l’intérieur, annonça-t-il. On l’aura pas. Si tu veux qu’on le récupère, il faudra y aller au corps-à-corps. »
    Et pour faire ça, il fallait que la colonne s’arrête. Les deux snipers commencèrent leur besogne. Les six premiers conducteurs furent décimés quand les autres soldats formant les équipages se redirent compte du problème. L’arrière de la colonne s’arrêta. Les tireurs tentèrent d’atteindre les deux tireurs embusqués mais leurs mitrailleuses n’y parvinrent pas. Alexeï et Igor ne s’étaient pas mis là par hasard.
    Quatre tireurs furent neutralisés. Les autres allaient suivre quand la tourelle gigantesque du monstre de queue se mit en branle. Igor lança un nouveau regard incrédule à son ami. Une détonation retentit, répercutée sur les nombreuses façades d’immeubles, un sifflement, l’explosion d’un impact. Le bâtiment sur lequel les deux soldats se trouvaient trembla fortement. Ce prototype n’était pas fonctionnel d’après les renseignements qu’ils avaient reçus.
    Ils n’eurent pas besoin de parler pour se mettre d’accord sur le fait qu’ils devaient déguerpir le plus rapidement possible. Une seconde détonation tonna. Alexeï et Igor se ruèrent dans la cage d’escalier. Le bâtiment fut une nouvelle fois secoué. Ils descendaient les marches quatre par quatre, six par six. Dix étages plus bas, Alexeï avait l’impression que les murs n’étaient plus droits. Il ne savait pas si le char géant avait tiré au milieu ou au pied de l’immeuble mais s’ils ne sortaient pas rapidement, ils risquaient de mourir ici. Exhortant son ami à se dépêcher, Alexeï accéléra autant que possible son rythme de descente.

    Finalement arrivé au sol avant que la construction complète ne s’effondre, les deux soldats furent cueillis par les troupes ennemies qui avaient eu le temps de se mettre en place et de les attendre. Sans possibilité de se battre sans se faire tuer, les deux amis jetèrent leurs armes au sol et posèrent leurs mains sur la tête.
    « Cette mise en scène et la perte de quelques soldats valait bien le coup pour attraper les deux plus dangereux tireurs du continent ! Je suis le général Sergei Dachkov et vous êtes mes prisonniers ! »

  • 100 – L’événement non heureux

    Phrase donnée par Utadah Bay

    C’est l’anniversaire d’un événement non heureux.

    Le huitième. Chaque année quand vient ce jour de l’année, je n’arrive pas à ne pas y penser. En fait, dès que les premiers vents glacés et les premières pluies d’automnes font tomber les feuilles déjà rouillées, je revois la scène, je la revis même. Je passe les jours qui me séparent de cette date fatidique à me morfondre, à réfléchir dans le vide, à rester là, entourée de mes amis, le regard lointain, n’écoutant leurs conversations que d’une oreille distraite, quand j’arrive à suffisamment me concentrer pour les écouter.

    C’est bête, je le sais, mais je n’arrive pas à oublier. Pourtant ce n’est pas quelque chose d’affreux, comme la mort d’un parent, d’un proche, le déracinement de ma vie à cause d’un déménagement à l’autre bout du pays ou un traumatisme quelconque. En fait, ce n’est pas un événement triste. Juste non heureux.

    Et pourtant, dans mon cœur, quelque chose me serre et m’oppresse, m’empêche de respirer correctement quand l’anniversaire s’approche et me laisse usée d’y avoir trop réfléchi, trop repensé une fois passée.

    Comme chaque année depuis huit ans, je suis là, dans ce café, toujours à la même table, pour fêter seule cet anniversaire tout aussi non heureux que l’événement qu’il célèbre. J’ai plusieurs fois pensé à aller voir un psy, histoire d’en parler et de me sortir de ça, mais j’ai trop peur qu’il me fasse enfermer de focaliser sur quelque chose comme ça.

    Encore là, j’y pense encore et encore. En fait, je pense plus au fait que j’y pense qu’autre chose. Je dois être folle, il n’y a pas d’autres explications.

    Devant ma bière à réfléchir à la raison pour laquelle je réfléchis à quelque chose qui finalement n’est pas important et pourtant me pourrit la vie chaque année, je regarde dans le vide à travers la vitre quand quelqu’un s’assoit en face de moi.

    Mon amie Caro me regarde tristement. D’un signe de tête, elle me fait comprendre que c’est l’heure. Comme chaque année, elle a organisé une petite fête pour me faire penser à autre chose, même si officiellement c’est pour garder contact avec les amis du lycée. Et comme chaque année, ça m’angoisse d’y aller.

  • 099 – Madame Wolkberg

    Phrase donnée par Masque de Mort

    « Allo, Madame Wolkberg, ici l’Ambassade de Hongrie. Sauriez-vous actuellement comment nous pourrions entrer en contact avec votre mari ? »

    La voix à l’autre bout du fil avait un léger accent. Hongrois peut-être mais elle ne pouvait pas l’affirmer. Pourquoi diable des gens de ce pays si éloigné voulaient contacter Nestor ? Inquiète, la dame, dans la cinquantaine bien avancée, demanda la raison de cette question.

    — Nous avons reçu une demande de visa pour votre mari mais il nous manque une pièce au dossier, Madame.

    — Je suis désolé, il n’est pas joignable pour le moment. Il est parti à la campagne il y a trois jours pour pêcher. Il n’a pas pris de téléphone avec lui et ne rentrera que dans quatre jours, normalement. Je peux lui dire de vous rappeler dès qu’il rentre.

    — Vous ne savez pas où il est parti pêcher par hasard, Madame ?

    Cette question parut beaucoup plus suspecte à madame Wolkberg. Si tout ça n’était qu’une question de paperasse, il n’était pas logique du tout qu’ils essaient de savoir sa position exacte.

    — Non, je suis désolée, mais il ne m’a pas dit exactement où il allait.

    — Très bien, Madame. Dans ce cas, nous rappellerons dans cinq jours. » La voix au téléphone remercia l’épouse dévouée avant de raccrocher.

    Madame Wolkberg resta un instant le téléphone ne main. Cette histoire n’était pas claire et elle commençait à se méfier. Après une minute de réflexion, elle se dirigea directement dans la buanderie, empoigna le bac à linge sale et démonta le fond. Elle en tira un téléphone mobile chiffré démonté. Son mari lui avait dit qu’en cas de problème ou de situation très étrange, elle devrait l’appeler avec cet appareil. Insérant la puce puis la batterie, Madame Wolkberg dut attendre que la machine ne s’initialise. Elle se sentait stressée sans vraiment savoir pourquoi.

    Soudain, elle entendit un fracas de verre et de bois. Elle comprit immédiatement que ses fenêtre et sa porte venait se voler en éclats. Que se passait-il. Était-ce une grenade qui avait fait ça ou une flopée de gars d’un groupe d’intervention venus s’occuper d’elle ? Cette journée commençait vraiment trop bizarrement pour elle.

    Et ce satanée téléphone qui mettait trois plombes à se connecter aux satellites. La quinquagénaire se plaqua au sol. Son mari lui avait dit qu’une arme se trouvait en dessous de l’armoire. Elle mit quelques instants à la trouver. Le chargeur était à côté, garni. Elle entendait des pas furtif marcher sur les débris de verre et sûrement aussi de bibelots. Armant le pistolet, elle resta allongée visant la porte, prête à tirer sur qui que ce soit qui passerait devant.

    Le téléphone afficha enfin s’être relié à un réseau. Madame Wolkberg appela le seul numéro préenregistré. Il avait plutôt intérêt à décrocher. Après tout si elle se trouvait dans cette position ridicule au fond de sa buanderie, c’était sa faute. Elle ne savait pas ce qu’il faisait exactement comme travail mais elle avait compris depuis très longtemps qu’il n’était pas contrôleur des impôts comme il lui avait dit à leur rencontre, mais elle savait qu’il baignait parfois dans des histoires étranges. Quelques fois déjà, elle avait eu des coups de téléphones sans queue ni tête, ressemblant plus à des messages codés, venant de différents consulat, département des télécoms ou de soi-disant démarcheurs tentant de vendre des encyclopédies sur l’histoire des armes à feu dans la Russie soviétique. Et la fois où il l’avait emmenée s’entraîner au tir aussi, alors qu’elle n’avait jamais tenu une arme de sa vie et qu’elle n’en avait jamais émis le désir. Mais ce qui l’avait confortée dans l’idée que son mari avait un métier très spécial fut la fois où il lui indiqua la position de ce pistolet et de ce téléphone chiffrée. Tout ça ne pouvait être anodin.

    À présent, elle était là, à attendre de se faire tirer dessus par elle ne savait qui, même pas sûre que ce soit un Hongrois ou autre chose, alors que son mari était perdu dans la campagne, bien tranquille en train de pêcher.

    Et il fallait combien de temps pour établir une communication avec cette antiquité ? Elle commençait à perdre patience. Enfin, la sonnerie retentit dans l’écouteur. Presque aussitôt, une sonnerie résonna dans la maison. Se pouvait-il que son mari ait laissé son téléphone d’urgence ici la seule fois que son épouse en eut besoin ? Madame Wolkberg soupira, lasse et résignée sur son sort. Elle sursauta, appuyant presque sur la détente de son arme par inadvertance, en entendant un coup de feu fort, une grosse arme, plutôt un fusil à pompe, de ce qu’elle en reconnaissait par rapport aux sons dans les films. Cette détonation fut suivie par le bruit d’un poids lourd qui s’écrase au sol.

    Second, troisième, quatrième coup de feu.  Chaque fois suivi d’un fracas ou d’un corps qui tombe au sol.

    Toujours aussi tendue sur son arme, madame Wolkberg s’attendait à voir passer quelqu’un devant sa porte d’un moment à l’autre. Ça ne tarda pas. Une silhouette passa devant l’embrasure mais fit immédiatement marche arrière en voyant la dame armée. Le réflexe fut bon puisque le coup de feu partit rapidement et la manqua de peut.

    « Chérie ! Tu as déjà manqué de me faire tuer avec ton appel, tu vas pas me tirer dessus pour faire leur boulot, non ?

    Son mari était là. Il allait devoir lui expliquer beaucoup de choses, s’il ne voulait pas dormir sur le canapé les prochains jours.

    — Allez viens, il faut pas qu’on reste là ! annonça-t-il avant de tirer une nouvelle fois sur un assaillant. C’est bon, je crois que c’était le dernier !

    — Tu as intérêt à m’expliquer le lien entre les Hongrois et tout ce bazar ! annonça madame Wolkberg en voyant son salon complétement dévasté.

    — Pas de problème. Mais pour l’instant, tu as trois minutes pour prendre des affaires. Il faut qu’on se mette en sécurité. »