Sur le principe de mes précédents marathons de la nouvelle, je vais essayer d’écrire régulièrement des nouvelles donc, au moins 1 par semaine, j’espère plus, avec le défi de partir d’une phrase aléatoire.
Nettoyez la cage tous les quelques jours.
Cette instruction peu précise n’avait pas manqué d’interpeler Laury quand elle avait pris son poste le premier jour.
« Tous les quelques jours », ça ne voulait rien dire. En tout cas rien de clair.
La jeune femme aurait bien demandé à quelqu’un, mais sa nouvelle patronne était déjà partie et il n’y avait plus qu’elle dans la maison. Ces prédécesseurs avaient soit démissionné soit… Elle ne savait pas vraiment. Le chargé de recrutement de l’agence d’intérim n’avait pas su lui répondre. Pourtant les conditions de travail étaient loin d’être affreuses : trois jours de repos pour deux jours travaillés, une paye bien au-dessus de ce genre de job, une mutuelle avantageuse et le droit d’utiliser la piscine après la journée de boulot si la propriétaire n’était pas là.
Laury n’était pas idiote. Elle savait bien qu’un tel package cachait forcément quelque chose. Mais, même s’il ne s’agissait que d’une mission de deux semaines, c’était toujours bon à prendre, et ça déboucherait peut-être sur du long terme.
En plus, la maison était vraiment classe, immense, richement décorée. Rien que les meubles du salon devaient coûter plus cher que l’immeuble miteux dans lequel elle habitait. Laury avait déjà vu un certain nombre de maisons comme ça. En général, les gens ne restaient pas longtemps parce que la tentation était trop forte de ramener des choses à la maison. Mais les proprios le savaient et testaient les nouveaux employés en laissant toujours traîner des objets de valeur faciles à voler.
Laury ne tombait pas dans le panneau.
Une fois, elle avait été tentée de prendre une montre ou un bracelet, elle ne savait plus vraiment, mais elle avait rapidement compris le stratagème en se rendant compte qu’une caméra dans l’angle de la pièce était dirigée directement sur l’appât. De quoi avoir un flagrant délit en HD.
Bref, Laury avait laissé l’objet à sa place. Le proprio avait râlé qu’elle ne l’avait pas rangé, mais elle s’était rapidement défendue, en rappelant la première règle du boulot : on ne touche pas aux effets personnels. Jamais. Sous aucun prétexte.
Très tôt dans sa carrière, elle avait été briefée par Jess, une nana qui avait du bagage. Elle avait déjà tout vu. Jess racontait à toutes les nouvelles l’histoire de cet avocat célibataire, qui avait pour habitude de laisser traîner bien en évidence des objets bien chers. Quand les gamines payées pour faire le ménage avaient le malheur de les déplacer pour faire leur boulot au mieux, l’autre les accusait de vols. C’était un avocat, il savait parler. Il les menaçait de les faire virer, de les griller dans toute la ville, voire de les envoyer en prison. Puis il passait un marché avec elles contre son silence. Elles devaient se plier à ses jeux pervers. Certaines, beaucoup trop, avaient cédé. Elles n’avaient pas les moyens de perdre le peu de revenus qu’elles parvenaient à garder. L’autre le savait parfaitement et en jouait comme personne.
Manque de bol pour lui, un jour ce fut Jess qui débarqua chez lui pour nettoyer. Il lui a demandé d’astiquer autre chose que l’argenterie.
Personne ne sait exactement ce qu’il s’est passé ensuite, mais le type n’a plus jamais embêté personne, semble-t-il.
Laury secoua la tête. Il fallait qu’elle se concentre un peu. Elle n’aurait sûrement pas ce genre de problème dans cette baraque. C’était une femme seule qui l’employait. Elle l’avait à peine croisée ce matin, avant qu’elle ne parte en déplacement professionnel pour la semaine à l’autre bout du monde. Des problèmes de femme d’affaires qui a réussi…
Ce devait être quelque chose d’habituel, car il y avait des pancartes un peu partout pour donner les consignes au personnel.
Balayer une fois par jour.
Arroser les plantes tous les trois jours.
Nettoyer les vitres une fois par semaine.
Préparer le dîner et le placer dans le frigo tous les soirs avant de partir.
Nettoyez la cage tous les quelques jours.
Cette dernière était quand même très intrigante. Autant par son manque de précision par rapport aux autres que pour cette histoire de cage. Laury n’avait eu aucune information de la part de l’agence. Elle n’avait pas non plus vu de signes d’animaux, ni dans la maison ni dans le jardin (en tout cas, pas dans celui devant la maison, elle n’avait pas eu l’occasion de visiter le parc derrière). Certes, l’entretien des lieux était parfait et il y avait peu de chance qu’il restât quelque poil de chat ou de chien sur le canapé ou bas des rideaux. Ça ne voulait rien dire.
Mais Laury espéra qu’il ne s’agissait pas d’un animal exotique comme un serpent géant ou une de ces araignées poilues, de la taille d’une main. Si c’était le cas, il était hors de question qu’elle s’approche de la cage, même de la pièce, voire de la maison tout entière.
Après avoir fait la poussière et passé balai et serpillière dans l’immense pièce du rez-de-chaussée qui regroupait la cuisine, la salle à manger, le séjour et un coin bibliothèque plus grand que son salon, Laury se décida à monter pour s’occuper des chambres. Elle avait tout fait pour repousser ce moment de peur de tomber sur le monstrueux animal.
La chambre de madame était aussi impeccable que le tailleur qu’elle portait en partant ce matin. Le lit n’avait pas été refait, mais la couette avait à peine était dérangée. Laury n’eut pas besoin de passer beaucoup de temps ici.
La salle de bain attenante était aussi propre que le jour de la fin des travaux (non, pas pleine de plâtre et de résidus de joints de carrelage partout… vous voyez ce que je veux dire). Laury n’y entra même pas.
Elle stoppa devant la porte suivante.
Une affiche indiquait « La cage ».
Laury déglutit, inspira profondément, s’accrochant à l’espoir qu’il n’y aurait pas d’animaux à moins de deux pattes ou à plus de six, puis ouvrit vivement la porte.
L’intérieur la désarçonna au moins autant que si elle était tombée sur une de ces mygales. Non qu’elle eut peur, mais la surprise lui coupa les moyens.
Les volets fermés, la lumière venant du couloir laissait deviner plus que réellement voir ce qu’il y avait à l’intérieur, mais il était clair que la pièce, une chambre, était sens dessus dessous. Comme si un animal sauvage y avait passé la nuit. Plusieurs même, d’après l’odeur. Le sol était invisible, caché des monticules d’habits en boule, de jouets en tout genre, de boîtes de biscuits éventrées et d’autres choses que Laury ne parvint pas à identifier. Il y avait bien quelques meubles, un bureau, une commode, une armoire et un lit, mais eux aussi étaient recouverts autant de bazar que d’immondices. Sur l’un d’eux, une sous-tasse accueillait les restes de ce qui devait avoir été une pomme, mais la moisissure, déjà bien développée dessus, ne permettait pas d’en être sure.
Tous les quelques jours.
Laury était persuadé que l’imprécision de cette consigne avait laissé à ses prédécesseurs le loisir de s’exempter du besoin de s’acquitter de la tâche.
Elle soupira. À présent qu’elle était là, autant s’en occuper. Laury inspira profondément loin des relents de fauves puis, retenant son souffle, s’engouffra dans la pièce, se fraya un chemin jusqu’à la fenêtre et l’ouvrit en grand, avec les volets.
En même temps que l’air frais et la lumière entrèrent, un grognement se fit entendre. Laury se figea. Quel animal pouvait bien se terrer dans ce capharnaüm ?
La masse de bazar sur le lit fut agitée d’une secousse puis d’une autre, accompagnées de ce grognement toujours rauque. Laury s’attendait à voir un sanglier, un ours, peut-être même un loup-garou — il y avait des habits dans la pièce après tout. Était-ce déjà la pleine lune ? Laury ne savait plus.
Les mille objets jonchés sur le lit volèrent alors que la couette était rejetée vers Laury. Celle-ci bondit en arrière, ne parvenant pas à retenir un cri de peur.
Elle se retrouva face à une crinière fournie et ébouriffée, et deux yeux sombres, ronds et brillants qui la dévisageaient, jaugeant s’il s’agissait d’une ennemie ou d’une amie. La bouche s’ouvrit et s’agrandit, s’agrandit, s’agrandit à s’en décrocher la mâchoire, dans un bâillement paresseux.
Jugeant que Laury, toujours interdite par ce spectacle, ne devait être si dangereuse que ça, la gamine de six ans attrapa sa couette et se recoucha en s’emmitouflant dedans.

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