J’ai fait un détour par les ruelles.
La rue principale est bondée. Le roi reçoit un duc ou un prince, ou quelque chose ça. Les gens sont là pour l’accueillir et l’acclamer. Une bonne partie de cette foule est composée de gens du roi, habillés comme ceux du peuple, pour donner l’illusion qu’il est aimé. Le reste est constitué de gens affamés et en colère.
J’ai fait un détour par les ruelles. Le chemin est plus long, mais plus sûr, loin des gardes et autres assassins du roi, prêts à faire l’affaire à quiconque leur paraîtrait patibulaire. Je n’ai pas confiance dans cette engeance qui se prend pour juge, partie et bourreau, surtout avec ma dague toujours à portée de main dans ma botte, je risque gros aujourd’hui. Certes, même sans ça, je ne suis pas tout blanc, mais la contrebande de nourriture, c’est autrement moins grave qu’assassiner tous ceux qui critiquent notre bon roi. Notre bon roi… quelle hypocrisie. Ce tyran saigne le peuple avec ses impôts, le pille de ses ressources pour son bon plaisir et tue ses jeunes gens en les envoyant sur les champs de bataille pour combattre qui son cousin, qui son beau-frère, qui le premier puissant qui aura maladroitement formulé une phrase à son encontre.
J’ai fait un détour par les ruelles pour éviter d’éviter d’être bloqué par le futur ennemi de l’État. Il le deviendra forcément. Dans un jour, un mois, un an, c’est là la seule incertitude. Je ne suis pas le seul à vouloir fuir la cohue. Même les passages les plus étroits, les venelles les plus dangereuses, les coupe-gorges habituellement déserts sont bondés. Les mendiants, les misérables, les souffreteux ont été repoussés loin de l’artère principale, pour ne pas insulter le regard du roi ou de l’éminent visiteur du jour, pour ne pas froisser leur sensibilité et surtout pour ne pas montrer que ce qu’on dit du roi en dehors des murs de la capitale est vrai.
J’ai fait un détour par les ruelles pour être tranquille, mais il y a tant de monde. Ça va devenir compliqué de traverser la ville. J’entends le clocher sonner sans distinguer l’heure. La clameur de la foule s’est faite plus forte. Il faut que je me dépêche. Je dois traverser la rue principale, si je traîne trop, je serai bloqué par l’invité et sa suite. Pourquoi viennent-ils toujours avec tant de monde pour faire démonstration de leur richesse et de leur pouvoir ? Qu’ont-ils à prouver au roi. Tous lui finissent par lui baiser la main le genou posé au sol. Déplacer des centaines de personnes est inutile pour simplement accepter d’être le vassal d’un tyran.
J’ai fait un détour par les ruelles, mais j’arrive déjà près des murs du palais. Je n’ai plus le choix de traverser. Manque de chance, la foule est épaisse ici aussi. Une rangée de gardes la bloque pour laisser libre un passage vers le portail. Je me faufile jusqu’aux armures et essaie de passer. Les gardes ne bougent même pas. Ils sont impassibles, telles des statues, malgré la pression des gens dans leur dos, qui s’appuient et tendent le cou pour voir le nouveau venu.
Je n’aurais peut-être pas dû faire ce détour par les ruelles. J’ai perdu trop de temps. Me voilà bloqué. Je tente de longer le cordon tendu par les gardes, en quête d’une trouée, d’un passage qui me permettra de passer. Je ne m’occupe pas de ce qu’il se passe autour de moi, trop concentré.
La clameur de la foule éclate comme une explosion. J’arrive à trouver un passage. Un petit coup bien placé sur le flan d’un garde, pour attirer son attention, et je me faufile de l’autre côté pour me retrouver au milieu de l’artère vide. Dix pas me séparent de l’autre côté. Je n’en ai fait que trois que je me retrouve dans l’ombre. Pendant que je lève les yeux pour comprendre, tout devient silencieux comme si la foule retenait tout à coup son souffle.
Tout se passe très vite et pourtant, j’ai l’impression de tout vivre au ralenti.
Un cheval se cabre pour éviter de me piétiner. J’ai surgi de nulle part, il a eu peur. Je préfère ça à ce qu’il me piétine. Malgré cela, dans un réflexe idiot, au lieu de continuer ma course, je m’arrête, sidéré, en me protégeant le visage avec les bras. Je vois pourtant une masse tomber de la monture. Le cavalier s’écrase par terre sur le dos.
Une couronne roule de sa tête.
Immédiatement, l’envie me prend de tirer ma dague de ma botte pour la loger dans sa gorge.
Les gardes relâchent le cordon qui bloque la foule pour venir les uns m’attraper et me faire passer un sale quart d’heure, les autres pour secourir le roi qui ne se relève pas encore.
La foule, libre de ses mouvements, envahit la rue, bousculant les gardes, les piétinant. Je ne sais pas ce qu’il se passe ensuite, je suis encerclé par le peuple. J’aurais pu moi aussi être écrasé par ses pas frustrés, mais quelqu’un m’attrape par le col et me remet sur pieds. D’un geste du menton, il me conseille de fuir. Je parviens tant bien que mal à me faufiler loin de cette rue. Près des maisons, la foule est moins dense. Je me hisse à l’une d’elle pour essayer de voir.
J’ai fait un détour par les ruelles pour éviter les problèmes, et pourtant…
Le roi, les habits déchirés, le visage en sang, est porté par la foule. Je ne sais pas encore s’il est conscient ou si ce n’est déjà plus qu’un cadavre, mais les cris de liesse me donnent un indice.
J’ai fait un détour par les ruelles, et personne ne saura jamais que c’est comme ce qui a libéré le peuple.

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