« Ce qu’ils font dans l’intimité de leur propre maison ne vous regarde pas. »
Le policier n’essayait même pas de cacher son agacement. Il était tard. Il faisait nuit dehors. Le commissariat était vide ou presque.
« Mais quand même, sergent Belloch, je crois que vous ne comprenez pas la gravité de la chose, s’insurgea la vieille dame.
— Non, madame. C’est vous qui ne comprenez pas. Il y a deux semaines, vous êtes venue nous prévenir que… (le policier regarda l’écran de son ordi en jouant de sa souris)… que vos voisins, les Prinkins faisaient un feu dans leur jardin alors que les règles de la ville l’interdisaient. En réalité, ils avaient décidé de faire un barbecue.
— En plein hiver ? Mais qui peut croire cela ?
— Jusqu’à présent, madame, se rassembler avec des amis autour d’un barbecue pour cuire de la viande, même en hiver, n’est pas un crime. Pas encore. Ensuite, continua le sergent sans laisser le temps à la pipelette âgée de répondre, la semaine dernière, vous nous avez rapporté que vos autres voisins, les Dumblers faisaient pousser des plantes illégales, nous laissant à penser qu’il s’agissait de marijuana. Il ne s’agissait, d’après le labo, que d’une sorte d’absinthe, qui, loin d’être illégale, est au contraire protégée.
— Je n’ai jamais insinué qu’il s’agissait de drogue, voyons ! répondit la dame, outrée. Je vous ai dit qu’il me semblait très suspect de faire de telles plantations en plein milieu de l’hiver. Je…
— Si vous voulez ! Mais jusqu’à présent, le seul comportement suspect que je vois ici, madame, c’est le vôtre, à espionner vos congénères de la sorte. Vous vous immiscez dans leur vie privée de manière totalement déplacée et très certainement illégale, et vous faites perdre du temps aux forces de l’ordre, un temps qui pourrait être utilisé de meilleure manière. »
La vieille dame se retint de demander si manger des donuts en buvant du café était la définition d’une meilleure manière à ses yeux, mais elle se mordit l’intérieur de la joue.
« Je n’espionne pas, je fais suis vigilante avec mon voisinage, voilà tout !
— Vous feriez mieux de vous trouver des amis de votre âge pour jouer au scrabble ou au bingo.
— Et pourquoi pas au Cluedo, tant que vous y êtes ? Ne dites pas de bêtises ! Expliquez-moi plutôt pourquoi les Dumblers et les Prinkins se réunissent à présent chez les Fosters, un mardi soir, toutes lumières éteintes. Et pourquoi des bruits étranges montent de leur sous-sol par les soupiraux.
— Écoutez, je ne vais pas vous faire un dessin, mais si ces gens veulent prendre un peu de bon temps avec des amis consentants, je ne vais pas les arrêter pour ça. »
Belloch avait essayé de désarçonner la dame avec une allusion plutôt grivoise, même s’il n’avait aucune idée ni aucune envie de savoir ce qu’il se passait dans le sous-sol des Fosters à cette heure. Il espérait que la vieille serait effarouchée et battrait en retraite, mais elle ne réagit pas. Il soupira lourdement, fatigué par son service et par la dame.
« Des parties de jambes en l’air à deux, à dix et plus, j’en ai déjà vu, mon p’tit, répondit-elle sans se démonter, mais je peux vous assurer que ça ne faisait pas ce bruit-là ! À moins qu’ils n’utilisent des perceuses et des scies à métaux. Ce serait quand une drôle de coïncidence que trois couples du pâté de maisons se découvrent les mêmes perversions ! »
Ce fut le sergent qui resta sans voix, luttant pour ne pas suivre son imagination qui voulait développer cette idée.
« Sans compter que monsieur Fosters fait dormir sa voiture dehors depuis deux semaines. Ce n’est pas du tout dans son habitude. Il chérit sa vieille Chevrolet plus que tout.
— Ils ont peut-être quelque chose qui prend de la place dans leur garage et les empêche de la rentrer ? essaya de rationaliser Belloch.
— Ah ! Enfin, vous commencez à réfléchir comme un détective !
— Quoi ?
— Si vous alliez voir de plus près ce garage, vous y verriez aussi une belle trace de peinture sur le mur. De la peinture rouge. Comme si quelqu’un avait frotté une aile en rentrant précipitamment.
— Ça peut arriver à n’importe qui de rayer sa voiture en rentrant dans son garage, répondit le sergent en haussant les épaules. Je ne vais pas me mettre à arrêter les gens qui ne savent pas manœuvrer.
— Certes, mais les voitures des Fosters sont l’une blanche, l’autre bleue. Et toutes deux sont intactes. »
Belloch fronça les sourcils.
« Mais savez-vous qui a une voiture rouge ? Cette jeune gamine qui a disparu il y a un peu plus de deux semaines. Ça, c’est une coïncidence, que je dois moins drôle, non ? »
Le policier pencha la tête, fronçant plus encore. Il resta silencieux un instant pendant lequel il changea plusieurs fois de physionomie.
« Vous n’insinuez pas que…
— Je n’insinue rien, sergent, répondit la dame, levant les mains en signe d’innocence. En bonne citoyenne, je viens simplement vous signaler les choses étranges que je vois dans le quartier.
— Non, mais il faudrait qu’ils aient un mobile pour…
— Si vous ne perdez pas de temps, je suis certaine que vous en trouverez un dans le sous-sol des Fosters.
— Mais s’il est arrivé quelque chose à la jeune femme ?
— Ils pourraient avoir caché le corps dans un jardin, sous des fleurs fraîchement plantées, des fleurs protégées pour éviter qu’on ne les déterre à l’improviste.
— El le barbecue ?
— Je ne sais pas, sergent, c’est vous le professionnel. Je dis juste qu’ils ont brûlé autre chose que du charbon. Cela sentait plutôt le papier et le textile.
— Vous êtes en train de me dire que les Prinkins, Dumblers et les Fosters se sont mis à plusieurs pour assassiner la jeune fille qui a disparu ? Ce sont des avocats et des médecins… des gens bien sous tout rapport.
— Êtes-vous en train d’insinuer, s’amusa la vieille dame, qu’ils ont à eux six, toutes les connaissances pour effacer des preuves, se prémunir d’un procès ou bien disséquer un corps pour éviter qu’on ne le trouve ? »
Le sergent Belloch se dressa comme si la clarté tout juste acquise l’empêchait de reste assis, immobile, passif.
« Je dois me dépêcher d’appeler du renfort avant que les dernières preuves ne disparaissent ! Je vous remercie pour votre aide, mais à présent, rentrez chez vous. Et promettez-moi que vous n’en sortirez qu’une fois l’opération policière terminée ! Pouvez-vous me le promettre ?
— Bien entendu, sergent. Je ne voudrais pas compromettre l’issue de l’enquête et encore moins une possible promotion pour vous, ajouta-t-elle dans un clin d’œil. »
Le policier salua poliment la vieille dame et décrocha son téléphone, avant de s’arrêter un instant.
« Merci encore, madame Fletcher. »

Laisser un commentaire
Vous devez vous connecter pour publier un commentaire.