398 — Chrysanthème & Fossoyeur

« Si tu devais être en colère contre moi pour ça, je ne t’en voudrais pas. »

Chrysanthème regardait Fossoyeur en coin, la tête baissée, faussement honteuse.

La frêle jeune femme balançait son poids d’un pied sur l’autre, attendant la réaction de son petit ami. Fossoyeur, une armoire à glace qui la dépassait de deux têtes et faisait trois fois sa largeur d’épaules, restait impassible. Il réfléchissait à ce qu’elle venait de lui dire. Il était partagé entre plusieurs sentiments, mais pas la colère.

La fois où elle emboutit la voiture dans un poteau électrique en essayant d’écraser ce vieux qui ressemblait à leur ancien prof d’Histoire, il avait été en colère.

La fois où elle avait mis le feu au motel parce qu’elle avait voulu allumer de l’encens, sachant très bien qu’il détestait ça, et que l’allumette lui avait échappé des mains pour atterrir sur les rideaux, il avait été en colère.

Ou encore cette fois où, en plein braquage, elle avait préféré admirer les bijoux d’une très opulente cliente au lieu de l’aider à embarquer l’argent et qu’ils avaient été obligés d’en laisser la moitié alors que les flics arrivaient, il avait été en colère.

Malgré la différence de gabarit et la maladresse de Chrysanthème, Fossoyeur savait qu’elle pouvait être très efficace et très dangereuse quand il le fallait ; c’est aussi pour ça qu’il l’aimait.

Mais aujourd’hui, alors qu’ils étaient dans cette station-service, et que le Fossoyeur braquait son fusil à canon scié depuis cinq bonnes minutes sur le front de l’adolescent boutonneux en sueur, qui tenait la caisse, le grand criminel ressentait plutôt de l’incompréhension. Les voitures de police, gyrophares éblouissants, s’agglutinaient à l’extérieur. Les policiers cachés derrière leurs capots ou leurs portières, armes pointées, immobiles, prêtes à tout. Leur chef, debout, un mégaphone dans la main. Tout ça n’était qu’un bourdonnement pour lui.

En arrivant à la station-service, Fossoyeur était allé se chercher un pack de bière dans les frigos. La chaleur à l’extérieur lui donnait soif. Chrysanthème s’était précipitée aux toilettes. Elle avait encore bu trop de thé glacé.

Elle était revenue deux minutes plus tard avec cette mine que Fossoyeur lui connaissait bien quand elle avait quelque chose à annoncer et qu’elle n’osait pas, de peur de sa réaction. Comme la fois où elle lui avait pris un pull de Noël avec une tête de mort surmontée d’un bonnet de lutin, pour leur braquage dans ce magasin de jouets peu avant les fêtes, quand elle avait volé ce vieux chien à trois pattes, alors qu’il lui avait dit de le laisser sur place.

Cette fois, elle lui tendait simplement un stylo étrange.

« Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il, inconscient du danger.

— Un test de grossesse, répondit sans s’en rendre compte le caissier d’une toute petite voix. »

Fossoyeur lui appuya un peu plus le canon de son fusil sur le front.

« C’est toi qui lui as vendu ce truc ? Qu’est-ce que tu crois faire, là ? »

L’autre était à la limite de s’évanouir, laissant seulement des sons inarticulés sortir de sa bouche tremblante.

« Tu ne comprends pas, mon lapin, tu vas être papa ! » lui annonça Chrysanthème avec un sourire radieux.

Fossoyeur resta silencieux un instant, essayant d’ingérer cette information et d’imaginer tout ce que cela impliquait pour leur avenir.

« Je ne voulais pas t’en parler avant d’être sure. Si tu devais être en colère contre moi pour ça, je ne t’en voudrais pas. »

Fossoyeur n’était pas en colère. Il était heureux, il avait l’impression. Mais pour la première fois de sa vie, il avait surtout peur.

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