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« Nous vivons ici depuis de nombreuses années. »
Sur le seuil de la porte, la dame qui avait dit ça avait bien quatre-vingt-cinq ans. Un homme au moins aussi vieux se tenait à côté d’elle, légèrement en retrait, droit autant qu’il le lui était possible.
Maiko et John venaient d’emménager dans le quartier. Jeunes mariés, ils avaient eu la chance de tomber sur cette maison à vendre à prix d’or, seulement deux jours après le début de leurs recherches. Une belle et grande maison dans un quartier de banlieue calme et bien entretenu. Ils ne s’attendaient pas à être accueillis moins de deux heures après le départ du camion de déménagement.
Quand on avait sonné à la porte, Maiko avait ouvert, et John l’avait rejointe, curieux de savoir qui cela pouvait être. Peut-être les déménageurs avaient-ils oublié quelque chose avant de repartir. Ils n’avaient rien oublié de décharger du camion en tout cas, John avait vérifié.
Ils se retrouvaient donc devant ce couple de voisins qui venait leur souhaiter la bienvenue, semblait-il.
« Enchantés, répondit simplement Maiko, en se présentant, son mari et elle. Vous habitez en face ou à côté ? »
Le vieil homme bredouilla quelques mots intelligibles, cherchant l’énergie nécessaire pour parler et faire une phrase claire, quand son épouse le fit taire d’un mouvement de doigt. Avec une telle autorité, cette femme avait dû être institutrice. Ou sergent instructeur chez les G.I.
« Chut Robert, laisse-moi, parler ! »
Elle n’avait pas l’air commode avec son mari, qui, bien dressé, ferma la bouche et donna l’impression de se rabougrir sur lui-même.
« Je disais donc que nous vivons ici depuis de très nombreuses années.
— Nombreuses, répéta le mari, très nombreuses ! »
Ils s’arrêtent là. John et Maiko attendaient la suite, ne comprenant pas ce qu’ils entendaient par là.
« Nous vous aurions bien proposé d’entrer pour vous offrir un rafraîchissement, malheureusement, la maison est encore pleine de cartons et je ne sais même pas dans lequel sont rangés les verres », mentit Maiko qui les avait déjà déballés, mais qui voulait surtout refermer cette porte et finir cette conversation étrange.
« Il va falloir les sortir ! reprit la dame.
— Les sortir ? répéta cette fois John.
— Tous !
— De quoi ? Les verres ?
— Les cartons ! répondit Robert.
— Pardon ?
— Les cartons, reprit la dame. Vous devez les sortir.
— Pourquoi voulez-vous que nous fassions ça ?
— Parce que nous vivons ici depuis de nombreuses années ! » s’énerva la dame.
Maiko leva les sourcils en jetant un regard interrogatif à John.
« Je crois qu’il y a erreur, parvint-elle à articuler sans monter le ton, au prix d’un gros effort de concentration.
— Oui ! Évidemment, il y a erreur ! reprit la dame. Vous avez mis vos affaires chez nous !
— Chez nous ! répéta son mari.
— Ce n’est pas possible ! Nous avions les bonnes clefs, on ne s’est pas trompés ! »
Maiko se faufila derrière John pour prendre son portable posé sur le buffet de l’entrée.
« J’appelle l’agent immobilier. »
John resta face au vieux couple étrange, faisant rempart pour éviter qu’ils ne tentent d’entrer. Ils essayaient de regarder à l’intérieur par-dessus son épaule.
Maiko faisait les cent pas en attendant que ça sonne à l’autre bout du fil.
Soudain, une dame d’une cinquantaine d’années remonta à son tour l’allée de la maison.
John commençait à s’inquiéter. Qu’est-ce que ça allait être cette fois ? Dans quel quartier étaient-ils tombés, en fait ?
« Alice ? Robert ? » appela la dame.
Le vieux couple se retourna.
« Bonjour ! dit la dame à l’intention de John. Je suis Monique, j’habite juste à côté. Je suis désolé. Alice et Robert ont habité ici pendant près de soixante ans. Ils ont dû vendre il y a trois ans, parce que leur santé se détériorait !
— Je suis en pleine forme ! protesta Robert, en mimant des squats et des mouvements de gymnastiques avec ses bras, aux amplitudes fortement réduites.
— La tête, surtout, murmura Monique pour John.
— Je ne comprends pas, annonça celui-ci alors que Maiko le rejoignait après être tombé sur la messagerie de l’agent immobilier.
— Ils sont placés à la maison de retraite des rossignols, au bout du quartier, mais de temps en temps, ils s’échappent et rentrent “chez eux”. Ne vous inquiétez pas, ils ne sont pas méchants. J’ai appelé la maison de retraite, ils envoient quelqu’un. Ils ne devraient pas tarder.
— Ça leur arrive souvent ? s’inquiéta Maiko.
— Deux, trois fois par an… dit Monique, évasive.
John comprit immédiatement que cela voulait plutôt dire au moins le double. Était-ce pour cela que les précédents propriétaires étaient partis après seulement trois ans et avaient fait un prix si attractif ?
“Désolé pour le dérangement, finit par dire la nouvelle voisine. Allez ! Venez avec moi. Laissons ces jeunes tranquilles, ils ont encore du travail.
— Où allons-nous comme ça ? demanda Alice, agacée, sous le regard perplexe de John et Maiko.
— Je vous ramène chez vous !
— Nous vivons ici depuis de nombreuses années ! rétorqua la vieille dame.
— De nombreuses années !” répéta son mari.

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