448 — Techbrotopia

1800 mots

« Soyez silencieux ! » dit-elle en posant son doigt sur ses lèvres.

Les trois enfants étaient tapis derrière un buisson. Adélaïde avait pris la tête de l’expédition. Frédéric et Philéas, ses deux frères jumeaux, avaient décidé de fausser compagnie à leurs parents pour aller se promener dans cette forêt. On racontait qu’un monstre y vivait. Les deux garçons voulaient le voir en vrai. Adélaïde était forcée de les suivre, ces deux empotés allaient forcément se fourrer dans le pétrin. Pour éviter d’être suivis à la trace, ils avaient déconnecté leurs ordinateurs de bord. Ce n’était pas la première fois qu’ils faisaient le coup. Ça n’empêcherait pas leurs parents d’être morts d’inquiétude.

 

Les trois enfants marchaient depuis un long moment dans la forêt. Finalement, Adélaïde, lasse de chercher un monstre qui n’existait sûrement pas, s’arrêta et demanda à ses frères :

« C’est bon là, non ? Vous avez suffisamment exploré ? Y a rien, pas de monstre ou quoi ! On peut rentrer maintenant ?

— Encore un peu, s’te plaît ! » quémanda Frédéric.

Philéas regardait sans rien dire ses chaussures salies et son pantalon écorché par les ronces. Il savait qu’ils allaient être punis comme jamais et, même s’il était content d’être là, il commençait à regretter d’avoir suivi Frédéric.

Celui-ci soupira.

« Ok ! On rentre ! Mais ça m’emmerde de savoir qu’on va être punis alors qu’on n’a rien vu. »

Il reconnecta son ordinateur de bord et attendit le signal GPS pour voir le chemin du retour. Les deux autres firent de même. Mais au bout d’une bonne minute, ils se regardaient furtivement, sentant un problème mais n’osant le verbaliser. Finalement, ce fut Philéas qui craqua le premier, comme toujours.

« On est perdus ! Comment on va rentrer ?

— Calme-toi, lui répondit sèchement Adélaïde (elle n’aimait pas quand son petit frère succombait à la panique). Nous allons repartir par-là, montra-t-elle, nous finirons bien par retrouver un signal. Ensuite, soit nous pourrons rentrer tout seuls, soit nous enverrons un message pour demander de l’aide.

— Les parents vont nous tuer ! pleurnicha Philéas.

— Si on ne meurt pas avant ici », ricana Frédéric, qui aimait toujours jeter de l’huile sur le feu.

Sa sœur lui jeta un regard méchant. Ce n’était pas le moment. Elle aussi se forçait pour ne pas paniquer, elle aurait bien aimé que cet idiot n’en rajoutât pas.

« Bref ! Allons-y ! » conclut-elle, en reprenant la marche.

 

Ils avaient encore marché une bonne heure, sans être sûrs d’aller dans la bonne direction, ni même dans la même direction. Avec le soleil haut dans le ciel et le feuillage dense des arbres, il était impossible de se rendre compte s’ils avaient gardé la bonne trajectoire.

La forêt se fit bientôt moins dense et se termina par une prairie immense. Les trois enfants habitués à la ville n’avaient jamais vu zone verte aussi grande de leur vie. Et au milieu, une maison, comme dans les vieux bouquins d’histoire des grands-parents — ceux en papier —, avec des murs en pierre et un toit en tuiles orangées. Malgré la douceur, la cheminée crachait une légère fumée blanche. Devant la maison, un homme était en train de couper du bois.

« Soyez silencieux ! » dit Adélaïde en posant son doigt sur ses lèvres.

Étonnamment, ses deux frères s’exécutèrent sans commentaires. Tapis derrière un buisson, ils observaient l’homme qui levait sa hache et l’abattait sur ses morceaux de bois en les fendant d’un coup qui semblait si facile. Ils s’imaginèrent un instant la tête à la place des bûches et frémirent.

« Qu’est-ce qu’on fait ? demanda finalement Philéas à voix basse. On va lui demander de l’aide ou on repart sans être sûr de trouver notre chemin ?

— Lui demander de l’aide ? s’étrangla Frédéric. Il est armé, peut-être dangereux.

— Phil a raison ! trancha la grande sœur. Si on ne lui demande pas de l’aide, on va encore tourner des heures. Je commence à fatiguer et à avoir faim ! »

Adélaïde bondit hors du buisson et avança d’un pas décidé. Elle passa par-dessus la clôture de bois qui entourait la maison. Ses deux frères la suivaient, jetant des regards apeurés alentour, espérant de l’aide extérieure.

« Bonjour, monsieur ! » lança la gamine.

L’autre se retourna. C’était un vieillard, au moins dix mille ans — Adélaïde ne savait pas jauger de l’âge des gens et encore moins des personnes âgées. Il était grand et se tenait encore droit. L’exercice devait l’aider à rester en forme. Son regard passa de la surprise à la colère.

« Qu’est-ce que vous foutez là ? Sortez de chez moi !

— Nous sommes désolés, mais nous avons besoin d’aide, nous sommes perdus et nos ordinateurs de bord ne captent aucun signal. Nous n’arrivons pas à retrouver notre chemin. Avez-vous un moyen d’appeler à l’aide ?

— Sûrement pas ! Je ne veux rien d’électronique ici ! Vous approchez pas si vous en avez dans le corps ! Vous êtes fliqués tout le temps avec ces machins ! Je ne veux pas de ça ici ! Pourquoi croyez-vous que j’ai mis tous brouilleurs en place ?

— Vous avez des brouilleurs ? s’étonna Frédéric à voix haute.

— Parfaitement ! Je ne veux pas que la MicroMetApGoogZonCorp me surveille ! Ils ont pas besoin de savoir que j’existe et ce que je fais de mes journées pour essayer de me vendre des trucs de merde dont je me fous éperdument ! Je suis heureux tout seul dans mon coin loin de toute cette saloperie industrielle !

— Mais si vous n’avez rien d’électronique, que pourraient-ils essayer de vous vendre ? s’étonna Frédéric. Et si vous n’avez pas les vidéos en ligne, vous faites quoi de vos journées ?

— Je profite de la vie, jeune homme ! Je chasse, je cultive, je coupe mon bois et quand il me reste un peu de temps et d’énergie, je lis. »

Les enfants restèrent cois devant cette réponse. Ils n’avaient jamais imaginé que ces choses pouvaient encore exister. Qui allait encore tuer de vrais animaux pour manger ou cueillir de plantes sauvages au risque de s’empoisonner ?

« Allez ! Partez ! dit l’homme en brandissant sa hache.

— Vous n’allez quand même pas nous découper en morceaux ? s’offusqua Adélaïde.

— Tu veux tenter le coup ? »

Les trois enfants ne demandèrent pas leur reste et s’enfuirent en hurlant de peur. Philéas manqua de se casser la figure en sautant la clôture et hurla aux deux autres de l’attendre.

Ils n’avaient pas fait cent mètres à l’intérieur de la forêt que des hommes en armure de policiers les stoppèrent. D’abord, les trois enfants se débattirent et continuèrent de hurler, comme si ces hommes étaient de mèche avec le vieil homme et allaient les lui ramener pour qu’il pût les découper et les faire cuire à petit feu.

« Équipe Rouge deux à central, nous les avons retrouvés, je répète, nous les avons retrouvés. Retournons au bercail ! Terminé ! »

Les trois gamins s’apaisèrent en entendant cela. Philéas ne parvint pas à retenir des larmes de soulagement.

 

De retour à la civilisation, Adélaïde, Frédéric et Philéas furent poussés dans une salle où les attendaient leurs parents, qui se ruèrent sur eux pour les prendre dans leur bras — les sermons et les punitions viendraient plus tard —, et trois autres personnes.

Tout le monde leur posait des questions au point qu’aucune ne fut intelligible.

Finalement, après plusieurs minutes d’effusion de joie et de soulagement, une des trois personnes toucha l’épaule des parents, comme un signal pour le suivre. Ils sortirent de la pièce pour aller dans celle, contigüe, qui permettait de voir ce qu’il se passait grâce à un miroir sans tain. Les deux personnes qui étaient restées invitèrent la fratrie à s’asseoir à la table pour raconter ce qu’il s’était passé, comment ils avaient réussi à partir dans la forêt, ce qu’il y avait vu…

Les enfants comprirent immédiatement que ces gens voulaient savoir s’ils avaient vu le vieil homme. Ils racontèrent tout en détail. Adélaïde rejeta toute la responsabilité sur Frédéric, qui rejeta toute la responsabilité sur Adélaïde. Philéas n’osait rien dire et n’accusa personne en particulier.

 

Dans la pièce adjacente, les parents se retournèrent vers le responsable du parc.

« Il y a un homme qui vit au milieu du parc ?

— Oui, c’est un peu son parc, en vérité.

— Mais il est dangereux ?

— Avec l’âge, son caractère devient un peu plus difficile, oui, mais je n’irais pas jusqu’à dire qu’il est dangereux.

— Qui est-ce ?

— C’est le dernier développeur à avoir refusé d’utiliser les IA, et avec le temps, il a rejeté toute technologie. Il a décidé de s’installer à la campagne. Mais la ville a grandi et a englobé sa parcelle. Il a toujours refusé de revenir à la modernité, alors les autorités ont décidé de lui laisser son havre de paix, sans qu’il le sache. C’était un projet écolo-culturel, à l’origine. Maintenant, le parc est devenu un lieu de verdure où les gens aiment profiter d’un peu de nature sauvage, mais pour lui, c’est son chez lui et nous faisons tout pour qu’il ne soit pas dérangé.

— Comment a-t-il fait pour survivre aussi longtemps ?

— Nous sommes obligés d’élever des animaux pour repeupler ses forêts et nous faisons en sorte que ce qu’il sème pousse correctement. Sans notre aide, il serait déjà mort de faim ou de maladie depuis des années.

— Vous le gardez comme un animal en cage ? N’est-ce pas interdit par nos lois ?

— Pour les animaux, si, je vous le concède, mais cet homme-là n’est pas en captivité, il a choisi de vivre ainsi et nous mettons beaucoup de moyens en place pour qu’il puisse le faire paisiblement jusqu’à son dernier jour. Il approche des 80 ans, c’est assez exceptionnel, les humains naturels ne vivent généralement pas aussi longtemps aussi bien, vous savez… Mais revenons à vos enfants.

— Qu’y a-t-il ?

— Vous savez que notre politique de confidentialité des données est importante et que votre vie privée primordiale pour notre société. C’est pourquoi les informations recueillies par vos enfants vont devoir être effacées, ou altérées si vous préférez.

— Altérées ?

— Les quelques fois où d’autres personnes sont malencontreusement entrées en contact avec Dave — c’est un nom de code pour préserver son identité —, nous avons altéré les souvenirs pour transformer Dave en monstre de la forêt. Cela a permis aux parents d’éviter que leurs enfants ne retentent l’expérience.

— C’est pour ça qu’on entend parfois cette légende urbaine qu’un monstre habite dans la forêt !

— Exactement, cela aide aussi à empêcher les moins téméraires de tenter l’aventure, mais il en reste toujours quelques-uns.

— Oui, nous validons l’altération.

— Très bien, monsieur, madame, je vais vous demander de me suivre. Vous comprendrez que, maintenant que vous êtes, vous aussi, au courant de l’existence de Dave, nous devons commencer pas vous deux. Ne vous inquiétez pas, c’est totalement indolore. »

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