464 — Extrême onction

786 mots

L’horloge indiquait qu’il n’était que huit heures, mais il semblait déjà être minuit.

Le brouillard avait mangé la ville entière. Les flammes des lampadaires dardaient difficilement leur lumière orangée.

Arnaud de Saint-Pancrace marchait d’un pas rapide. Tout de noir vêtu, il se fondait dans la pénombre vespérale. Son chapeau à larges bords cachait son regard. Le col de son imperméable en cuir était relevé pour ne pas laisser l’humidité s’immiscer sur sa nuque. La sueur froide qui lui collait le long de l’échine était déjà bien suffisante.

Les rares passants étaient des ombres informes qui ne reprenaient forme humaine qu’à deux ou trois pas. Quelques restaurants étaient encore allumés, défiant un couvre-feu que personne ne comprenait. Les autorités l’avaient décrété après le cinquième meurtre d’une sauvagerie inouïe perpétré en l’espace de deux semaines. Les pauvres victimes n’avaient en commun que le quartier dans lequel elles avaient péri. Il y avait des hommes, des femmes, des gens dans la force de l’âge, des vieux, et même un gamin de quatorze ans. Ce qu’il restait de leurs corps avait donné la nausée à bon nombre de policiers, pourtant habitués à ce genre d’horreurs. Ils n’avaient trouvé aucun lien, aucun indice, rien qui pût permettre un début de piste.

Les autorités avaient préféré attendre avant d’en parler aux journalistes. Seuls quelques titres qui versaient dans le sensationnel, le fabulatoire, avaient choisi de parler de ces assassinats dérangeants, mais comme ils étaient souvent boudés par le grand public pour leur manque de sérieux, personne n’avait vraiment pris la mesure de gravité de la situation. Mais après ce cinquième meurtre, le préfet ne pouvait plus se taire et dévoila au public les faits, ainsi que son arrêté instaurant le couvre-feu.

Saint-Pancrace remontait la rue du faisan, il arriverait bientôt à son extrémité. Ils s’étaient méfié de chaque ruelle adjacente, de chaque venelle trop étroite, de chaque recoin trop sombre. Celui qui avait tué ces gens étaient encore là, tapis quelque part, prêt à choisir sa prochaine victime. Lui avait déjà vu pareilles horreurs. Il revenait d’un voyage dans toute l’Europe, où il avait pu traquer bon nombre de ces monstres sanguinaires.

Un cri retentit derrière lui, un peu plus loin. Dans cette purée de pois, impossible de distinguer quoi que ce soit. Saint-Pancrace fit volte-face et s’élança dans cette direction. Au bout de vingt mètres, la lumière des lampadaires sembla s’amenuiser, comme si le brouillard l’absorbait plus encore, s’il en fût possible. Seuls deux points incandescents se détachaient dans l’obscurité. Puis, en s’approchant, une forme gigantesque se détacha.

Arnaud ouvrit son imperméable d’un geste rapide, plongea sa main dans sa poche intérieure et lança une fiole d’eau bénite sur la forme en criant : « Arrière, mécréant ! »

Le flacon éclata, un chuintement semblable au métal chauffé à blanc qu’on plongeait dans l’eau, se fit entendre, puis un grognement, un rugissement, alors que les deux points écarlates s’agrandissaient en devenant blancs comme le soleil d’été.

Saint-Pancrace recula pour se mettre au pied d’un lampadaire. Autant voir au mieux le monstre qui sévissait en ce lieu.

Il fallut quelques secondes à cette forme immense pour reprendre ses esprits. Elle s’approcha enfin. Saint-Pancrace avait sorti sa Bible et la serrait très fort dans sa main gauche, pendant que la droite tenait une fiole d’onguent sacré.

« Allez ! cria Saint-Pancrace. Viens là ! Entre dans la lumière, démon ! »

Il savait que ces créatures ne résistaient pas au défi. Le lampadaire jeta enfin sa lumière sur le monstre. Il n’était pas plus hideux que les autres, pensa Arnaud, juste beaucoup plus grand. Il commença à psalmodier en latin. Le démon s’approcha, l’agrippa par l’encolure et le souleva loin du sol. Saint-Pancrace ne se déconcentra pas et continua sa prière. Le monstre lui rugit dessus, vexé de ne pas insuffler la peur dans ce petit humain.

Arnaud lui planta la bible dans la gueule. Le démon, surpris, le lâcha pour se débarrasser de cet objet qui le brûlait de l’intérieur. Saint-Pancrace se releva aussitôt, se jeta sur le démon et lui écrasa la fiole d’onguent sur la poitrine à l’emplacement du cœur. Il récita une courte prière avant que la créature ne s’embrase spontanément.

Saint-Pancrace s’éloigna pour retrouver la victime du démon. Il espérait ne pas arriver trop tard.

Grâce à la lumière fournie par cet inhabituel bûcher, il retrouva la femme qui se trouvait évanouie au milieu de la rue. Arnaud s’accroupit à côté d’elle, lui fit sentir des sels pour la faire revenir à elle puis la rassura.

« Vous n’avez plus rien à craindre, madame. Le monstre est en train de rentrer voir son créateur.

— Qui êtes-vous ? Vous êtes un prêtre ?

— Je suis un exorciste, madame. »

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