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Je l’ai vu venir en courant sur la route.
« Dans combien de temps devez-vous rembourser le prêt ?
— 4 jours ! »
Le Rongeur les dévisagea comme s’ils avaient insulté sa mère.
Dans le garage automobile, tous les mécanos étaient d’abord des voyous qui tentaient de se racheter une conduite aux yeux de la société avec un « vrai travail », tout en continuant leurs trafics de pièces ou de voitures volées. Le Rongeur était le patron du garage. Il avait gagné ce sobriquet à cause de son visage en pointe, comme celui d’une fouine, et à sa manie de grignoter des noisettes à toute heure du jour et de la nuit.
« Laissez tomber, lâcha-t-il finalement. Profitez des derniers jours qu’il vous reste, dites au revoir aux gens que vous aimez, je ne peux rien pour vous » termina-t-il en tournant le dos au couple.
Sophie lui posa la main sur l’épaule pour le retenir. Le Rongeur se retourna vivement, prêt à en découdre. Il était petit et sec, mais vif et puissant. Personne s’en prenait à lui sans repartir avec une arcade en sang ou quelques côtes fêlées. Il se ravisa, mais se dégagea de cette main.
« Nous savons que vous avez déjà réussi à exfiltrer quelqu’un. Vous pouvez nous aider. J’en suis sûre.
— Effectivement ! J’ai déjà sorti quelqu’un, mais il était seul, vous êtes deux. C’était un très bon ami, pas vous. Et Eddy m’a bien fait comprendre que si je recommençais, il cramerait mon garage, moi et tous mes gars dedans. Je peux pas prendre un tel risque pour que vous vous en sortiez le cul propre, alors que je vous connais pas.
— Je ne parlais pas forcément de nous exfiltrer, nous aussi. Mais je suis certaine qu’il y a moyen de trouver un terrain d’entente, répondit Sophie.
— Un terrain d’entente ? s’étrangla le Rongeur. Vous devez cent mille à Eddy et il vous reste quatre jours. Si vous n’avez pas les moyens de payer, vous êtes morts. Y a aucun terrain d’entente possible. Je prendrai pas le risque de faire butter mes employés, pour vous. Ce sont peut-être tous des repris de justice, mais ils font tout pour s’en sortir et certains ont même des familles. Et qu’est-ce qui vous a pris d’emprunter de l’argent à un type pareil ? Non ! Ne dites rien, je préfère pas savoir ! En tout cas, c’est hors de question ! Vous n’avez rien à m’offrir qui peut m’intéresser. Si c’était le cas, vous auriez déjà de quoi rembourser Eddy. »
Cette fois, ce fut Alex qui prit la parole.
« Je peux bosser pour toi. Faire des livraisons, des courses quelconques, même aller te chercher à bouffer si tu veux. Je suis sûr que tu as de quoi faire qui pourrait payer les cent mille avant la fin du délai.
— Tu sais conduire des engins rapides ? demanda le Rongeur, méfiant.
— Je peut devenir ton meilleur pilote.
— Tu roules avec quoi ?
— Une Mustang Shelby GT500 de 67, en parfait état. »
Le Rongeur fronça les sourcils. Une caisse avec un pedigree comme ça, c’était déjà rare, mais être capable de la conduire sans partir en tête-à-queue au premier virage, c’était épatant. Ça ne pouvait que l’intéresser. Il réfléchit un instant. Il revoyait son père lui dire, gamin, que, quand c’était trop beau pour être vrai, c’était vraisemblablement trop beau pour être vrai. Pourtant, un modèle comme ça, il n’y en avait plus beaucoup en circulation, et si les deux finissaient mal avec Eddy, il aurait peut-être moyen de récupérer la bagnole et d’en tirer un bon paquet. Ou juste se faire plaisir en la gardant pour lui.
« Pourquoi tu n’offres pas ta bagnole directement à Eddy ? Ça rembourserait largement votre dette !
— Parce que je préfère la cramer que la lui laisser ! Elle appartenait à mon grand-père. Il n’y a que moi qui y touche. »
Le Rongeur sourit. Il ne pouvait que comprendre cet Alex.
« Viens avec ta caisse. Je veux voir ce que tu sais faire avec avant de pouvoir te proposer quelque chose.
— Bouge pas, je reviens dans pas longtemps ! »
Alex embrassa Sophie avant de sortir du garage par la grande porte qui donnait sur la rue.
« Il a pas intérêt à merder. C’est peut-être votre seule chance de vous en sortir vivant.
— Alors, nous sommes sauvés, répondit le plus sérieusement possible Sophie.
— Et tu pilotes, toi ?
— Non, mais j’ai d’autres talents… »
Le Rongeur n’essaya pas d’en savoir plus, il préféra aller donner quelques consignes à ses ouvriers qui semblait tirer au flanc pendant que le boss était occupé.
Sophie alla attendre, adossé au chambranle de la porte du garage.
Au bout de cinq minutes, le rugissement d’un moteur retentit au loin dans la rue. Il ne fallut pas longtemps au Rongeur pour être intrigué. Il reconnut assez facilement cette douce musique et rejoignit Sophie qui attendait toujours posée contre le mur. Quand il fut à sa hauteur, elle tira le chef mécano pour l’enlever du passage. Une demi-seconde à peine après, la GT500, rutilante, arriva devant le garage, tira son frein à main et partit en tête-à-queue.
Le Rongeur se rappela les mots de son père, déçu d’avoir voulu y croire.
La Mustang continua de tourner sur elle-même et dans une manœuvre incroyablement chanceuse ou parfaitement maîtrisée, entra en marche arrière dans le garage et s’arrêta avant de percuter quoi que ce soit dans un crissement strident des pneus.
Le Rongeur resta bouche bée. Alex sortit de sa voiture, un grand sourire sur le visage, fier de son effet.
« On devrait pouvoir réussir à utiliser de tels talents, dit le Rongeur. Eddy, j’en fais mon affaire. »