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L’accueil au Refuge, le nom du restaurant, fut très chaleureux. En cette saison, il n’y avait pas grand monde niveau clientèle, donc pas grand monde non plus côté service. Le père de Damien était en cuisine, sa mère s’occupait de la salle. Elle avait pris Éric dans ses bras affectueusement, avant de saluer Hélèna.
Le dîner fut fort arrosé, les plats copieux, les anecdotes sur la jeunesse de Damien et Éric, nombreuses.
Dès que Janine avait appris qu’Hélèna était là pour suivre Éric et le prendre en photos, elle décréta que la jeune femme était une journaliste et elle lui raconta tout ce qu’elle pouvait. Hélèna était déjà bien éméchée au milieu du repas. Elle écoutait avec plaisir les histoires des Janine sous le regard gêné d’Éric, riait trop fort et articulait de moins en moins bien.
La liqueur de fleur des montagnes servie après le café termina de griller les derniers neurones encore actifs d’Hélèna.
Elle ne se souvenait plus vraiment de la fin de soirée.
À son réveil, il faisait grand jour. Le soleil tapait trop fort. Comme le marteau à ses tempes. Cela faisait très longtemps qu’elle n’avait pas eu une telle gueule de bois. Elle prit une douche en espérant que cela l’aiderait à se sentir mieux (pas tant que ça, au final), puis descendit. Elle devait avaler quelque chose. Elle n’avait pas vraiment faim, avec tout ce qu’elle avait mangé la veille, mais avaler quelque chose de consistant aurait peut-être plus d’effet que la douche.
Éric était dans le salon. Assis dans un fauteuil, plutôt que sur le canapé, il lisait un livre. Hélèna fut surprise. Elle ne s’attendait pas avec ce que le sportif lise. Elle le voyait plus en train de jouer sur son téléphone ou regarder la télé. Il se leva en voyant la jeune femme arriver.
« Ça va ? Vous avez bien dormi ?
— Ne criez pas, s’il vous plaît. »
Éric se retint de rire. Il n’avait pas parlé plus fort que d’habitude.
« Vous voulez quelque chose contre le mal de crâne ? J’ai quelques médicaments. Je peux vous faire quelque chose à manger, aussi, si vous voulez. »
Hélèna aurait bien dit oui à tout, avant de s’affaler sur le canapé, mais elle ne voulait pas être comme ça. Elle s’assit donc plutôt sur un des tabourets hauts de la cuisine.
« Nous sommes rentrés tard ? Je ne me souviens plus de rien après… après le dessert, je crois. Peut-être même que j’ai des trous avant.
— En même temps, entre l’apéritif, le vin et le digestif… Je connais beaucoup de gens qui seraient tombés comme vous. Nous sommes rentrés directement après le dîner. De toute façon, vous n’auriez pas pu vous promener. »
Éric tendit un grand verre d’eau et un cachet à Hélèna.
« Avalez ça, si c’est efficace contre les courbatures d’entraînement, ça doit bien l’être sur les cuites.
— Vous savez pourquoi j’ai dormi toute habillée ?
— En ville, vous avez eu beaucoup de mal à avancer. Vous avez été obligée de m’agripper par le bras. »
Une image se forma dans l’esprit d’Hélèna, elle au bras de l’athlète, la tête posée sur son épaule. Mais elle ne sut pas s’il s’agissait de son imagination ou de bribes de mémoires.
« Vous vous êtes endormie presque aussitôt assise dans la voiture. Je crois que vous avez passé plus de temps endormie que réveillée dans ma Twingo, s’amusa-t-il. Vous en faire sortir a été plus compliqué. Vous aviez commencé votre nuit, j’ai eu du mal à vous tirer des bras de Morphée, mais je ne pouvais pas vous laisser dormir là alors j’ai dû vous sortir moi-même et vous ramener dans votre chambre. »
Hélèna avait d’autres morceaux qui lui revenaient. Elle se voyait assise dans la Twingo, écrasée par le poids de son propre corps et l’impression de ne pas pouvoir bouger. Éric passait devant elle pour décrocher sa ceinture de sécurité, il avait son visage très près du sien. Il sentait bon. Au moment où il attrapait sa main gauche pour l’aider à se tourner et sortir, Hélèna l’esquiva, la posa sur sa joue pour le forcer à la regarder et l’embrassa. Elle piqua un fard, scrutant Éric pour savoir si c’était vrai ou un simple fantasme.
« La maison est grande, la traverser a été compliqué. Je ne sais pas combien de temps il m’a fallu pour vous traîner jusqu’à votre chambre. Je vous ai laissé devant votre porte. »
La photographe commençait à rattacher les évènements de la soirée. Éric l’avait presque portée jusqu’à sa chambre pendant qu’elle titubait et racontait des anecdotes sur sa vie, aussi inutiles qu’incompréhensible à cause de sa diction. Le sportif lui ouvrit la porte et la laissa sur le seuil.
« Ça va aller à partir de là ? lui demanda-t-il. Vous allez arriver à vous déshabiller et à vous coucher ?
— Tu aimerais bien m’aider à enlever mes habits, hein ? Coquin, va, dit Hélèna en s’approchant et en lui passant un doigt sur la joue.
— Je vais vous laisser dormir », conclut-il simplement.
Hélèna se colla à lui et essaye de l’embrasser une seconde fois. Éric la repoussa délicatement.
« Je crois que vous n’êtes pas en état de savoir ce que vous faites. Ce ne serait pas très bien pour moi d’en profiter. Bonne nuit, Hélèna. »
Il s’éloigna, laissant la photographe seule sur le seuil.
***
« Et c’est tout ? demanda-t-elle.
— Oui. Je suis allé me coucher, moi aussi. »
Hélèna fut surprise. Éric passait sous silence le fait qu’elle lui avait sauté dessus. Elle ne comprenait pas ce qui lui était arrivé, elle n’aurait jamais fait ça en temps normal.
« J’imagine que vous n’êtes pas en état de ma marcher en montagne pour prendre des photos ?
— Gagné, grogna la jeune femme plus qu’elle ne le dit.
— Alors je vous propose de passer un peu de temps en bas, sauna et bain bouillonnant, pendant que je fais mon entraînement de l’après-midi ce matin. Et après manger, si vous allez mieux, on voit ce qu’on fait. Ça vous dit ? »
Hélèna n’avait pas envie de retourner marcher en montagne, elle ne voulait pas aller cuire dans un sauna, ni se plonger dans le jacuzzi pendant qu’il courrait sur un tapis ou ferait du vélo d’appartement à côté. Elle avait juste envie de rentrer chez elle. Si le premier soir, elle avait essayé de l’embrasser, qu’allait-elle faire ce soir ? Ça allait mal finir, pensa-t-elle.