468 — Héritage

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La pluie tombait par un trou béant dans le toit.

Le parquet du vestibule était détrempé, abîmé, peut-être même vermoulu à certains endroits. Depuis le temps qu’il n’y avait plus eu de propriétaires habitant les lieux, les moyens alloués à l’entretien de la bâtisse s’étaient amenuisés et réduits à leur portion congrue. Seules les urgences étaient traitées. Quand c’était possible. L’électricité était coupée depuis des années.

Émilie Campbell, la nouvelle propriétaire du manoir, regarda Edgard, le vieux majordome qui venait d’ouvrir, avec étonnement. Lui gardait une mine contrite, clairement gêné de montrer la maison dans un tel état de délabrement. Ou était-ce parce que sa nouvelle patronne était arrivée de manière inattendue, avec près d’une demi-heure d’avance sur le rendez-vous.

Le vent claqua la porte d’entrée derrière la jeune femme, la faisant sursauter. Elle contourna largement la flaque pour éviter que les gouttes qui sautaient sur le parquet ne vinssent tacher sa robe. Edgard la suivit.

Elle était déjà dans le salon, qui se trouvait un état identique au hall. La pièce était traversante, tout en longueur, avec une cheminée qui aurait été grandement appréciée si elle avait été allumée. Les fenêtres de part et d’autre de la pièce devaient permettre de baigner ce salon dans une douce lumière quand le soleil était présent dehors. Cependant, avec ce qui tombait aujourd’hui, il fallait simplement l’imaginer. Toujours suivi d’Edgard, Émilie continua son tour de la maison : la cuisine, la salle à manger, les étages avec de grandes pièces, des salles de bains désuètes.

Émilie avait hérité de cet endroit, car elle était la dernière arrière-petite-nièce au quatrième degré de l’ancienne propriétaire, une certaine Elisabeth Carter dont elle n’avait jamais entendu parler jusqu’au jour où ce notaire l’avait appelée. La jeune femme n’héritait pas de grand-chose, simplement cette propriété délabrée et de son immense terrain. La tantine éloignée avait dilapidé les restes de la fortune familiale en passant les vingt-cinq dernières années de sa vie en maison de retraite. Elle était décédée depuis presque cinq années. Il avait fallu tout ce temps au notaire pour trouver la légataire.

Émilie ne s’était attendue à rien, elle était malgré tout passablement déçue. Pendant les jours entre la nouvelle et la visite de la maison, elle avait commencé à réfléchir à l’idée de quitter son travail de secrétaire de direction pour ouvrir une chambre d’hôtes dans une si grande maison. Quinze pièces, dont dix chambres au moins, la jeune femme s’était déjà vu rénover les lieux à la manière des émissions qu’elle regardait à la télé.

Mais en voyant l’ampleur de la tâche maintenant sur place, elle se disait qu’il serait plus simple de vendre pour récupérer l’argent du terrain, car clairement la maison ne valait plus rien et le montant des travaux serait énorme.

Edgard la suivait toujours silencieusement. Émilie était du genre à faire la conversation toute seule, alors que le majordome était plutôt du genre discret et silencieux. C’était déjà une chance de l’avoir entendu dire son nom.

Le manoir avait été beau en son temps, mais à présent, ce n’était plus qu’un ramassis de planches pourries par l’humidité et le temps. Même redescendre par les escaliers semblait dangereux. Elle avait peur de traverser les marches à chaque pas.

Une fois revenue dans le vestibule, Émilie remercia le majordome. Elle allait quitter définitivement cette ruine quand quelqu’un poussa un petit cri mêlant peur et surprise.

Une femme d’une cinquantaine d’années venait d’entrer.

« Madame Campbell ? demanda-t-elle. Je suis Diane Neville, agent immobilier. Nous nous sommes eux au téléphone. Ça fait longtemps que vous êtes arrivée ?

— Une petite demi-heure. J’ai déjà fait le tour de la maison. Je crois que je vais la vendre. Il y a trop de travaux, je n’aurai jamais les moyens.

— Oui, je vous comprends tout à fait. Je pense que je vous trouverai assez facilement des acheteurs… enfin, tout dépendra du prix que vous en demanderez. Mais en arrivant, il m’a semblé vous entendre parler avec quelqu’un.

— Oui, je parlais avec Edgard. Il m’a accompagnée pour la visite.

— Edgard ? demandant madame Neville, levant un sourcil étonné.

— Oui, le majordome », confirma Émilie en se tournant vers le vieil homme, qui n’était plus là. Où est-il passé ?

— Le majordome de votre grand-tante s’appelait effectivement Edgard. Quand elle a été placée, il est resté vivre ici pour continuer d’entretenir les lieux, mais il mort il y a au moins dix ans de cela. Une crise cardiaque dans la salle à manger. Je crois qu’il nettoyait l’argenterie.

— Depuis dix ans, vous dites ? s’étonna Émilie.

— Oui, environ. Je pourrai vous retrouver la date une fois au bureau si vous le souhaitez. D’ailleurs, puisque vous avez déjà fait le tour et pris une décision, je vous propose que nous y allions de suite. Le café n’est pas fameux, mais il est chaud et vu la météo aujourd’hui, ça ferait toujours du bien. »

Émilie essayait de comprendre ce que madame Neville venait de lui dire. Pourtant elle avait échangé quelques mots avait lui, elle n’avait pas rêvé.

« Je vais rester encore un peu, dit finalement Émilie. Et je ne vais peut-être pas vendre finalement. »

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