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Quand j’ai commencé à conduire un taxi, je n’ai pas reçu de très bons pourboires.
Je n’avais pas vraiment tout compris au boulot, à vrai dire. Évidemment, j’avais réussi l’examen, je connaissais sur le bout des doigts le nom de toutes les rues de la région, et le moyen d’y aller de n’importe où, le plus rapidement possible.
À l’époque, ma voiture n’était pas un modèle haut de gamme de marque de luxe, mais elle était toujours propre et en parfait état. Elle n’était pas très puissante, mais largement suffisante pour ce que j’en faisais. Jamais personne ne s’en est plaint.
Le problème ne venait pas de là. Mais il m’a fallu du temps pour comprendre.
Il m’a fallu deux ans pour mettre le doigt sur ce qui clochait. Ce n’est qu’en discutant avec des collègues, aux stations de la gare ou de l’aéroport, que j’ai compris.
Les gens ne voulaient pas forcément arriver rapidement. Ils voulaient arriver sereinement. Ce qui fait une grosse différence, en fait. J’avais tendance à rouler vite pour leur permettre de prendre leur vol ou leur train, d’arriver à l’heure à leur rendez-vous ou que sais-je. Quand j’ai compris qu’ils préféraient mettre peut-être deux ou trois minutes de plus au lieu d’avoir l’impression d’être dans un wagon de montagnes russes, je me suis forcé à conduire de manière plus souple, moins pressé, moins stressé. Et les choses ont quelque peu changé pour moi.
(Je me suis fait plus de pourboires, je veux dire.)
Mais tout a vraiment basculé quand ce type est entré dans mon taxi avec l’air pressé. Genre vraiment pressé. Il était bien habillé, veston, chemise, cravate, une barbe courte très bien taillée, et un petit attaché-case en cuir. Ça sentait la thune à plein nez. Il grimaçait légèrement et avait le front qui perlait légèrement de sueur, comme s’il avait couru. J’ai cru être dans un film, un court instant, quand il m’a simplement dit de démarrer. Un client comme ça, qu’était la promesse d’un beau pourboire si je m’exécutais sans question… j’ai pas cherché.
Au bout de deux cents mètres, j’avais les gyros de flics dans le rétro. Il m’a dit d’accélérer, de les semer. À ce moment, j’ai réfléchi. S’il était recherché, je risquais d’avoir des problèmes. Surtout si je partais en trombe. J’avais rêvé toute ma jeunesse d’un moment pareil. Toutes ces parties de Need for Speed et de GTA allaient enfin pouvoir être rentabilisées (quand je pense à ma mère qui me disait que l’Histoire-Géo, c’était plus important : LOL), mais sur le moment, j’ai hésité. Grand bien m’en a pris. Le client m’a presque engueulé parce que j’avançais pas et qu’on allait se faire rattraper, mais je ne l’ai pas écouté. J’ai continué de rouler le plus sereinement possible. Les gyros m’ont dépassé, trois bagnoles qui roulaient à fond.
Puis plus rien.
Il a soufflé. Je lui ai demandé où on allait. Il a retiré sa main du son flanc. Il avait une belle tache de sang sur sa chemise. Vous allez rire, mais sur le coup, j’ai d’abord pensé à la manière dont j’allais enlever ça de ma banquette arrière. Il m’a demandé si je connaissais un bon médecin, discret, qui sait tenir sa langue, capable de le recoudre. Tu parles, je connais que des mécanos, des plâtriers, des assistantes maternelles ou des taxis. On fait pas d’études de là où je viens.
Il a ouvert sa mallette juste assez pour y plonger sa main et m’a lancé une liasse de billets. Mille balles en billets de cinquante. Il m’a dit qu’il me filerait encore neuf mille, si je lui trouvais un doc rapidement.
Je lui ai proposé de faire un tour chez ma cousine Virginie. Elle fait des sacs et d’autres trucs en cuir. Elle sait coudre. Le client a accepté. En dix minutes, nous étions chez elle. Elle a un peu hurlé quand elle a vu pourquoi je débarquais. Certes, elle savait utiliser du fil et une aiguille, mais elle ne s’en était jamais servie sur des morceaux de peau avant l’animal collé derrière (et vivant, en plus). Elle s’est un peu calmée quand elle a vu les billets.
Mon client a été anesthésié au whisky. Il a quand même souffert pendant l’opération. On a fait ça dans la cuisine. Virginie se voyait pas faire ça dans le salon, ça aurait niqué sa moquette (même si elle était déjà bonne à changer depuis des années).
Une fois de retour dans mon taxi, le gars, bien fatigué par l’opération et la douleur (le whisky, ça marche pas aussi bien que dans les films, on dirait), m’a enfin donné une adresse. J’ai pas démarré. Il a compris et m’a filé le fric promis.
Il m’en a proposé autant si j’arrivais à le déposer à l’aéroport dans moins de douze minutes.
Douze minutes, depuis chez ma cousine, c’était chaud. Il allait falloir griller tous les feux, tailler des shorts aux piétons, éviter bon nombre de caisses qui n’avanceraient pas. Mais c’était jouable.
Il a cru que mon silence était de la peur ou de la résignation. Il a vu flou quand j’ai passé la première et démarré en trombe. Il n’a plus parlé du reste du voyage. Moi, non plus, trop concentré.
J’étais au dernier rond-point avant d’entrer sur le parking de l’aéroport, quand il m’a déposé sur le siège passager le paiement promis et m’a dit de filer à une autre adresse une fois que je l’aurais jeté là.
« Je pourrai utiliser tes talents »
Il est sorti du taxi et s’est engouffré dans le terminal. J’ai réfléchi une seconde. Est-ce que je voulais vraiment continuer à faire ça ? Risquer de finir en taule pour des courses comme celle-ci ?
J’avais jamais gagné autant d’argent en si peu de temps. Je me demande même si le cumul de mes pourboires atteignait la moitié de ça. Un éclair bleu a brillé dans le rétro. Chier, j’avais les flics aux trousses. J’ai pas réfléchi très longtemps et j’ai foncé jusqu’à l’adresse qu’il venait de me donner. Évidemment, j’ai fait attention à semer les gyros, avant.
Je bosse régulièrement pour lui, maintenant. Il fait appel à moi régulièrement, pour des courses qui nécessitent mes compétences.
Aujourd’hui, je l’attends devant la banque régionale du commerce industriel. J’avais jamais entendu parler d’elle et je l’oublierai dès que ma course sera terminée. C’est sûr que c’était pas le genre de taxi auquel j’avais pensé en bossant l’exam, mais un pourboire à deux cent mille par course, ça se refuse pas.
Ça m’a donné envie de revoir Collatéral !