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J’aime mon travail. Le salaire n’est qu’un bonus supplémentaire.
Bien entendu, il en faut pour vivre, mais ça va, merci, j’en ai déjà suffisamment pour ne pas m’inquiéter. Et pas assez de temps pour le dépenser. C’est le problème dans mon métier. Beaucoup de déplacement, aux quatre coins du monde, tous frais payés. Je n’ai vraiment pas à me plaindre de ce côté.
Il y en a qui aiment coudre, prêcher leur religion, faire du surf, casser des murs ou conduire des camions pendant des heures. Moi, j’aime manier mes couteaux. J’en ai fait mon art, mon métier, mon chemin de vie.
Depuis tout petit, j’aime couper, trancher, tailler, dépecer. Cela inquiétait mes parents, au début. Je l’ai compris assez rapidement, je leur ai donc caché ma passion pour les lames en tout genre.
Quand il a fallu trouver de quoi vivre et payer mon loyer, j’ai fait ce que j’ai pu. Mettre en avant mes talents, sans réelles références, ça a été compliqué, je dois avouer. Après tout, on n’engage pas un gamin pour ce genre de besogne sans être sûr de ce qu’il sait vraiment faire. Je me souviens de mon premier contrat. J’ai commencé par un maquereau, suivi d’une morue. C’est allé très vite. J’ai fait un peu n’importe quoi à cause du stress, mais finalement, le patron a décidé de me garder sous son aile et de me former. Il a vu en moi le talent d’un diamant brut. Il m’a appris tout ce qu’il savait.
Maintenant, je passe ma vie à découper tout ce qu’on me demande, contre un prix franchement indécent. Mais si des gens sont prêts à payer autant pour mon travail, je ne vais pas m’en priver. Y a-t-il quelque chose de plus gratifiant que d’être reconnu pour son expertise ?
On vient de me livrer ma victime du jour. Son œil est encore brillant. Pour un peu, je la croirais consciente du sort qui l’attend. Ou alors, c’est ma peur que je vois dans ce regard. Je dois m’en occuper devant près de trois cents personnes. J’aime mon métier, je le maîtrise, mais je n’ai pas l’habitude d’être sous les projecteurs de cette façon.
Je resserre ma prise sur le manche de mon couteau et respire profondément, en repensant à mon parcours pour en arriver là. Ce n’est pas un hasard si je suis devenu Itamae, maître sushi.