425 — Les frères Dunkwell

731 mots

« Il a ordonné que je les libère ? »

Le shérif Smith avait dit ça sans cacher son amertume.

Depuis des années, il n’attendait qu’une chose : pouvoir pendre les frères Dunkwell. Et maintenant que son adjoint et lui avaient enfin réussi à en arrêter les deux plus jeunes de ces quatre salopards, on lui donnait l’ordre de les libérer. Et même si c’était pour un transfert, il avait du mal à l’accepter, même si l’ordre venait du gouverneur en personne.

Le marshal Bauer, assis, les pieds sur le bureau de shérif, chiquait son tabac sans s’émouvoir.

« Je sais ce que vous dites, Smith. Vous vous dites que c’est injuste, que c’est à vous que revient l’honneur de débarrasser cette terre de ces deux enflures.

— Je me dis surtout qu’ils vont trouver un moyen de vous fausser compagnie, retrouver leurs frères et reprendre hold up, meurtres et tout le reste, en continuant de terroriser la population ! Vous n’imaginez pas à quel point les gens sont soulagés de savoir ces deux-là derrière les barreaux et bientôt au bout d’une corde.

— Je m’en doute, shérif, mais ce n’est pas moi qui donne les ordres. Dites-vous que ça vous évite de voir débarquer les autres frères, ici.

— Je ne m’inquiète pas pour ça. Je comprends surtout que le gouverneur cherche à se faire bonne presse pour les prochaines élections ! grommela Smith.

— Vous avez sûrement raison, mais étant donné qu’il est gouverneur et nous, non, nous sommes astreints à exécuter ses ordres. Et voyez le bon côté, vous gardez la prime pour leur capture. »

Bauer se leva et cracha dans le pot de laiton au pied du bureau.

« J’apprécierais de pouvoir partir rapidement, shérif. J’ai bien l’intention de prendre le train de demain midi, à Springfield, donc je ne dois pas traîner. »

Smith soupira. Il détestait les politiciens presque autant que les frères Dunkwell, mais le marshal avait raison, il ne pouvait qu’exécuter les ordres du gouverneur. Il sortit de son bureau, suivi par Bauer, et se dirigea vers la cellule où résidaient les deux bandits.

« Debout ! Le marshal vous emmène vous faire pendre ailleurs ! »

Les frères Dunkwell se levèrent avec une mine réjouie.

« Un marshal ? C’est la classe, frangin, tu crois pas ?

— On est célèbre, c’est normal, frangin. T’es tout seul pour t’occuper de nous, mon beau ? T’as pas peur qu’il t’arrive des bricoles ? »

Le marshal frappa ce Dunkwell en plein visage entre les barreaux.

« Ferme-là, si tu veux pas que je te coupe la langue. Je dois vous ramener vivants. Rien ne m’oblige à ce qu’il ne manque pas des bouts ! Alors, vous allez rester bien sages, sinon je vous redessine au couteau. Est-ce que c’est bien clair ? »

Les Dunkwell grognèrent, comme deux cabots mal dressés prêts à mordre.

Le shérif leur menotta les poignets dans le dos à travers les barreaux puis ouvrit la cellule. Bauer avait sorti son revolver et le pointait sur les prisonniers. Il leur indiqua la sortie. Le shérif ouvrit ma marche, peu rassuré de les avoir dans son dos. Le marshal fermait le cortège.

Dehors, le marshal adjoint patientait tranquillement. Le fourgon, la porte grande ouverte, n’attendait que ses nouveaux occupants. Les Dunkwell montèrent en silence. Ils semblaient avoir perdu leur verve habituelle. Sous l’œil et le canon du marshal, son adjoint ferma et verrouilla le cadenas. Les deux montèrent à l’avant, saluèrent le shérif. Le fouet claqua, les deux chevaux d’attelage partirent tranquillement.

Le fourgon était parti depuis deux bonnes heures. Le shérif ne décolérait pas. Il tournait dans son bureau comme un animal en cage. Il aurait dû les pendre dès qu’il en avait eu l’occasion. Pourquoi avait voulu absolument alerter les autorités ?

Deux hommes entrèrent dans le bâtiment en claquant la porte. Ils portaient un homme en sous-vêtements, le visage cuit par le soleil et le manque d’eau.

« Que se passe-t-il ? s’étonna le shérif. C’est au médecin qu’il faut amener ce pauvre homme !

— Attendez, shérif, écoutez ce qu’il a à dire. Je crois que ça va vous intéresser !

— Je vous écoute, mon brave. Si vous en trouvez la force, dites-moi qui vous êtes et ce qu’il vous est arrivé. »

Sa réponse foudroya le shérif sur place.

« Mon adjoint et moi avons été attaqués par les aînés Dunkel. Je suis le marshal Bauer. Je crois qu’ils sont venus chercher leurs petits frères. »

424 — Café cognac

1760 mots

« Café au cognac ! »

La barmaid regarda l’homme avec étonnement.

« À 11 h 30 ?

— La journée a été rude !

— Elle ne risque pas de s’arranger avec ça », se réfréna-t-elle de dire en allant préparer la commande.

Le bar était calme à cette heure. Il y avait un couple de touristes âgés qui prenaient une pause après quelque visite dans le quartier devant un chocolat viennois et un grand café ; un salaryman sur son ordinateur, en train de taper un rapport avec un Coca-Red Bull pour tenir la distance ; une femme sans âge qui aurait pu aussi bien être étudiante en littérature que mère divorcée pendant sa semaine sans les gosses, qui lisait une romance classique de 600 pages avec un cappuccino frappé. Le reste de la grande salle était vide. C’était le calme avant le coup de feu du déjeuner. Les clos blancs se mêleraient aux cols bleus dans un chaos bruyant afin de reprendre des forces pour repartir aussi vite.

Maggie posa le café cognac devant son client au comptoir.

Il avait l’air dépité. Ses cheveux courts, indiquant un entretien fréquent, étaient en bataille. Ses joues arboraient une barbe naissante, le rasage remontait à la veille. Ses yeux étaient hagards. Les cols de sa chemise, de sa veste et de son imperméable s’entrecroisaient étrangement. Sa sacoche en cuir de qualité était posée sur le zinc.

« Vous m’avez l’air fatigué. Si vous cherchez un peu de calme, je préfère vous prévenir, d’ici pas longtemps, l’endroit va être invivable. »

L’homme remercia Maggie d’un signe de tête avant d’avaler son café d’une traite.

« Je ne reste pas, dit-il en payant. Mais merci pour l’info. »

Il se leva, se regarda un instant dans le miroir qui tapissait le mur derrière Maggie, remis son col en ordre et soupira profondément.

Des gens bizarres, perdus, à l’ouest, à côté de la plaque ou de leurs baskets, elle en avait vu un paquet au cours de sa carrière ici. Maggie arrivait à reconnaître un homme qui venait de se faire lâcher par sa femme après vingt ans de mariage malheureux, celui qui venait d’apprendre être cocu depuis huit ans par son meilleur ami, celui qui venait de se faire virer et n’avait aucune idée de la manière donc il l’annoncerait à sa femme, celui qui avait reçu une déclaration enflammée de la part d’un collègue et ne savait pas comment le gérer… elle en avait même eu deux sur le point de se foutre en l’air, qu’elle avait réussi à dissuader. L’un d’eux était devenu un habitué.

Mais ce type-là paraissait être un spécimen bien à part.

« Vous êtes sûr que tout va bien ? demanda la barmaid.

— J’espère », répondit-il simplement avant de la saluer, prêt à partir.

La clochette sonna. Quatre hommes entrèrent. Costume bien taillés, sombres, à rayures verticales. Maggie reconnut sans hésiter Herbie et sa bande de malfrats. Ils avaient un regard méchant posé sur l’homme à l’imperméable. Celui-ci avait senti l’embrouille, il avait éjecté d’un geste vif sa sacoche derrière le comptoir.

La barmaid sentit immédiatement que les choses clochaient. Elle poussa l’objet du pied dans un coin que personne ne pourrait voir depuis le côté client du bar.

« Alors, Franky ? lança Herbie, on essaie de s’éclipser avec des affaires qui ne t’appartiennent pas ? »

L’homme restait immobile, encerclé par les quatre truands, menacé par leur proximité. Il avait clairement peur, mais essayait de ne pas le montrer. Il gardait le silence.

« Qu’est-ce que tu as fait des documents ? T’allais quand même pas apporter tout ça aux flics, dis-moi ! »

Herbie posa la main sur l’épaule de Franky et le força à s’asseoir au comptoir. Il salua Maggie de son sourire mielleux. Elle le détestait et rêvait depuis longtemps de lui éclater la gueule à coups de… à coups de tout ce qu’elle aurait sous la main.

Herbie se tourna vers ses hommes et demanda :

« Café ? Café ? Café ? Cinq cafés, je te prie, ma jolie. »

Surtout quand il lui donnait des surnoms comme celui-là.

Herbie resta debout à côté de Franky, assis. Les autres s’assirent autour de lui.

« Alors ? Tu vas me dire ce que tu as fait de ce que tu as pris à Don Roberto ? Je n’ai pas envie de te faire du mal dans un lieu public, tu vois. »

Maggie posa les cafés sur le zinc avec brutalité.

« Pas de grabuge chez moi, dit-elle sèchement à Herbie.

— Ouais, ma belle, je sais. Mais ça dépendra surtout de notre ami ici. »

Une main toujours sur l’épaule de l’homme à l’imperméable, l’autre posé sur sa hanche, repoussant sa veste, découvrant un pistolet à sa ceinture, Herbie entendait bien faire passer son message en silence.

Maggie se battait depuis des années pour éviter les problèmes avec le syndicat du crime local, elle entendait bien que cela dure et ne voulait pas que son bar devienne le théâtre d’une fusillade, comme d’autres commerces du quartier.

Le dénommé Franky gardait les yeux fixés sur le zinc, les dents serrés. Il attrapa son café de la main gauche et le porta à ses lèvres. Il ne parvint à pas à se maîtriser suffisamment pour ne pas trembler.

« Tu sais quoi, Maggie ? reprit Herbie. Il paraîtrait que notre ami est en fait un agent infiltré. C’est ce qu’on m’a dit en tout cas.

— J’en ai rien à carrer, Herbie, répondit-elle agressivement. Si c’est un flic et qu’il t’a piqué des trucs, moi, j’ai rien à voir avec ça. Ton business, tu le gardes dehors. Le service va commencer, tu vas me ranger ton joujou, ordonna-t-elle en montrant le flingue du menton.

— Tu ferais mieux de baisser d’un ton ! Ce type est pas encore ton problème, mais il pourrait le devenir. Me chauffe pas !

— Non, Herbie. Toi, me chauffe pas. Tu sais ce qu’il en est d’ici. Je n’ai besoin que d’un appel à Don Roberto pour que tes copains et toi, vous repartiez la queue entre les jambes comme des petits toutous bien sages. Donc je le répète, tu arrêtes ta scène d’intimidation et t’attends dehors qu’il ait fini ! »

Herbie grogna. Il savait qu’elle avait raison. Elle savait qu’il savait. Les règles étaient claires, il ne fallait pas faire de grabuge ici. Jamais. Aucune exception.

Un jour, alors que Maggie n’était encore que serveuse ici, Don Roberto, qui n’était pas encore le chef, était venu manger avec deux acolytes. Un morceau de poulet frit mal avalé, il avait commencé à s’étouffer. Alors que les deux autres l’avaient regardé comme deux ronds de flans, Maggie s’était précipitée sur lui et avait appliqué une manœuvre d’Heimlich. Elle l’avait sauvé. Don Roberto s’était vu mourir ce jour et portait depuis, pour Maggie, un très grand respect et une immense gratitude. Pour la remercier, il avait fait en sorte qu’elle devienne propriétaire du bar et avait fait de cet endroit un lieu de neutralité.

Herbie soutint le regard de Maggie. Il prit sa tasse et la but sans baisser les yeux.

Puis la reposant, il fut forcé de s’avouer vaincu. Maggie avait un caractère bien trempé.

« Allons-y », ordonna-t-il à ses hommes.

Il remit le col de Franky en place et s’approcha très près pour lui dire :

« Fais pas l’idiot, on t’attend dehors. »

Les quatre truands sortirent lentement, bousculant une infirmière en pause qui entrait pour déjeuner.

Franky soupira de soulagement.

« Merci, dit-il à Maggie. Mais j’ai peur que vous ne vous soyez plus mis en danger à cause de moi qu’autre chose.

— Vous inquiétez pas pour moi, j’ai la peau dure… Vous voulez récupérer votre sacoche ?

— Je ne suis pas sûr. Si je sors avec, ils récupéreront son contenu et je ne finirai sûrement pas cette journée.

— Y a quoi exactement dedans ?

— De quoi faire tomber pour de bon. Des documents comptables, des preuves de malversations, et cætera. Il faut que je remette ça aux autorités, mais maintenant ça va être compliqué.

— Ce serait pas mieux des preuves de meurtres ou de crimes plus… ? demanda ingénument Maggie.

— Vous savez qu’Al Capone s’est fait choper à cause d’un contrôle fiscal ? C’est plus facile de faire passer un meurtre pour un accident que maquiller correctement des comptes !

— C’est vrai que vous êtes flic, alors ?

— Ça changerait quelque chose ? »

Maggie haussa les épaules. Elle n’en avait aucune idée.

« Tenez ! Café cognac. Je crois qu’on en a tous les deux besoins. »

Maggie venait de poser deux tasses sur le comptoir. Ils les burent d’une traite.

« Je suis agent du fisc. »

Ça expliquait tant de choses sur sa mise étrange, pensa Maggie. Elle n’avait jamais croisé ce genre de client jusqu’à présent.

« Vous n’avez pas une sortie, derrière ? demanda Franky, si tel était vraiment son nom.

— Oui, mais je suis prête à parier qu’ils la surveillent. J’ai une meilleure idée. »

Près de vingt minutes plus tard, le déjeuner était lancé, les clients entraient et sortaient, les assiettes arrivaient pleines, repartaient sales, l’activité avait presque fait oublier la scène à Maggie. Herbie entra de nouveau, seul cette fois. Il stoppa la barmaid dans sa course pour amener des plats.

« Il est passé où ?

— J’en sais rien. Il est parti aux toilettes y a un moment, j’en sais pas plus. J’ai suffisamment de trucs à gérer ici ! »

Herbie se précipita aux toilettes. Il y trouva la petite fenêtre ouverte et jura en comprenant que Franky s’était fait la malle. Il sortit retrouver ses hommes, bousculant des clients sans ménagement.

Maggie le vit à travers la vitrine hurler et agiter les bras pour donner des ordres. Ils se séparèrent.

Le service touchait à sa fin. La salle s’était vidée. Ne restaient plus qu’un petit groupe d’ouvriers, en train de boire le café avant de repartir bosser. Herbie et sa bande n’étaient pas revenus. Les derniers clients se levèrent et quittèrent le bar. L’un deux, les yeux fatigués et la barbe naissante, jeta un coup d’œil en coin à Maggie. Sur ses conseils, il avait troqué son imperméable et sa sacoche en cuir par une veste de toile épaisse et une casquette qui masquait partiellement son visage. D’un signe de tête subtil, il la remercia pour son aide. Elle lui répondit par un sourire, espérant que le stratagème suffirait à lui acheter suffisamment de temps pour lui permettre d’apporter les documents à qui de droit.

423 — Premier amour

367 mots

Elle a dit qu’elle aimait danser.

Elle a pris mon silence pour une invitation.

Alors que je ne sais pas aligner deux pas sans manquer de trébucher.

Mais j’ai tellement envie de passer plus de temps avec elle, avec ses yeux pétillants, avec son sourire mutin, avec sa culture sans limite, avec son humour que je crois comprendre. J’ai envie d’être près d’elle, tout près, de la prendre par la main, de la serrer dans mes bras, de sentir l’odeur de ses cheveux, de sa peau, la chaleur de son corps blotti contre le mien.

Elle s’est levée et me demande si je viens. Elle ne me demande pas si je veux venir. La nuance est immense. C’est plus qu’une invitation. Elle a déjà son idée, elle a choisi, et elle est décidée à m’amener avec elle. Je me laisse guider. Ça a du bon, de temps en temps, de se laisser porter, par les événements, par ses espoirs, par ses sentiments.

Dans le bar suivant, la musique est assourdissante, nous ne pouvons pas parler. J’ai l’impression que ses yeux me disent déjà tout, mais je n’ose croire ce que j’espère qu’ils formulent. Elle me tient par la main et s’enfonce dans la foule qui se s’agite de manière erratiquement rythmée. Elle nous dégotte une place, nichée au cœur de cette grouillance. Nous sommes dans un cocon. Le temps semble plus rapide autour de nous, et ralentir entre elle et moi.

Elle me fixe de ses grands yeux aux pupilles dilatées, ils contiennent l’univers.

Elle tente de m’imprimer le rythme de la musique, mais je n’y entends rien. Je me penche vers elle et lui crie dans l’oreille que je ne sais pas danser. Elle sourit malicieusement et me réponds qu’elle sait, mais qu’elle va m’apprendre.

Apprends-moi tout ce que tu veux, apprends-moi la danse, apprends-moi la vie, apprends-moi le reste, tu m’as déjà appris l’Amour.

Je ne le dis pas à voix haute, ce ne sont pas des mots que je ne saurais dire en dehors de ma tête. Elle doit le lire dans mes yeux, car elle s’approche un peu et me tire vers elle.

Je manque de tomber.

Elle me rattrape avec ses lèvres, et son cœur.

422 — Puerto Secreto

1215 mots

Ils regardaient les bateaux revenir dans l’obscurité croissante.

Il n’y en avait plus que trois sur les huit partis une semaine plus tôt. Le silence lourd qui pesait sur les gens du port contrastait avec la tempête de questions dans les esprits. La première, celle que chacune et chacun se posait : qui avait survécu ? Mais il y en avait d’autres : que s’était-il passé pour subir autant de pertes ? Avaient-ils trouvé le trésor ?

Les immenses braseros qui tenaient lieu de phares étaient déjà allumés depuis une bonne heure. Les navires s’approchaient. Le port avait repris un peu d’animation. Tout le monde était à son poste pour accueillir les équipages et les blessés.

Les amarres attachées, les passerelles furent déployées. Les infirmiers avec des civières montèrent en priorité pour chercher les blessés les plus graves. Ensuite, les matelots bien portants aidèrent à débarquer ceux qui tenaient tant bien que mal debout.

Sur le quai, Mama Stella attendait que le commandant de la flotte descende pour lui raconter ce qu’il s’était passé, donner des détails, confirmer les craintes. La dernière dirigeante de l’île faisait les cent pas, de long en large, les mains jointes dans le dos, les yeux rivés au sol, levant le nez vers les passerelles de temps en temps, quand un moment de calme semblait se dessiner. Elle s’inquiétait de voir revenir si peu de monde. Avoir une ville à moitié vide, ou remplie seulement de gens inaptes à naviguer ou travailler, ce n’était pas bon pour la survie.

L’île de Puerto Secreto était un ramassis de hors-la-loi, d’hommes et de femmes de mauvaise vie, de voleurs, de menteurs, de tueurs, en un mot de pirates. On y trouvait le pire de la race humaine dans les Caraïbes. Mais cette engeance, répugnante aux yeux des autorités de toutes les nations qui naviguaient dans ces mers, vivait pourtant paisiblement ici depuis près de soixante ans.

On racontait que l’endroit avait d’abord été un refuge pour cinq survivants d’un naufrage, cinq condamnés aux travaux forcés sur un navire anglais. Une avarie avait touché le bâtiment, seuls ces cinq-là s’en étaient sortis vivants. Ils avaient réussi à survivre sur cette île en forme de croissant de lune entourée de montagnes protectrices. Certains disaient qu’il s’agissait d’un ancien volcan. La crique interne était luxuriante et fournissait tout ce qui était nécessaire pour vivre : fruits, viande, eau potable, du bois pour se chauffer et construire de quoi s’abriter. Les cinq vaillants survivants avaient passé près de deux années sur l’île sans trouver rien à y redire. Ils préféraient se trouver là plutôt que derrière des barreaux à casser des cailloux. Mais au bout de deux années de tranquillité, un navire au pavillon français entra dans la crique. Un équipage débarqua et découvrit les cinq survivants. Ceux-là, ne voulant pas perdre leur vie simple et agréable, retrouvèrent leurs vieux vices et parvinrent en moins d’une nuit à assassiner l’équipage jusqu’au capitaine, prenant ainsi leur premier navire. À la suite de quoi, ils partirent plusieurs fois en excursion, s’attaquant d’abord à d’autres navires français, accostés aisément grâce à leur pavillon volé. Dans les équipages, ils trouvèrent des gens suffisamment malheureux de leur condition pour accepter de les joindre. Petit à petit, la population de l’île grandit, accueillant rapidement femmes et enfants, la flotte aussi, montant jusqu’à une vingtaine de navires.

Avec le temps, l’histoire d’une île secrète se répandit dans les Caraïbes et au-delà parmi les pauvres, les désespérés, les malfrats en quête de tranquillité. L’île gagna son nom. Les cinq premiers colons moururent, laissant leurs successeurs prendre le relais. Aujourd’hui, ils étaient toujours cinq à diriger. Mama Stella était l’une d’eux, la seule à ne pas naviguer. Cela ne l’empêchait pas d’être respectée. Elle avait une poigne et un caractère en acier trempé. Il n’en fallait pas moins pour tenir tout ce beau monde, sans quoi les bagarres de taverne et autres travers du monde extérieur auraient mis le feu à la ville depuis longtemps.

Mama Stella rongeait son frein. Elle attendait que Phileas descende du Foudroyant pour pouvoir lui dire qu’elle lui avait bien dit ! Elle l’avait prévenu que c’était dangereux, suicidaire même, mais Phileas-Crâne-de-Pierre portait bien son nom et s’était obstiné à vouloir partir en quête du fameux trésor de Sam le pirate, une légende qu’on racontait aux enfants depuis des années pour les motiver devenir matelot de la flotte. Mais depuis quelques mois, Phileas fanfaronnait d’avoir trouvé un indice irréfutable de l’endroit où Sam avait caché le magot.

Est-ce qu’autant de morts et de perte au sein de leurs effectifs peuple valaient le coup ? Mama Stella grinçait des dents rien que de penser à cette question.

Enfin, tous les blessés et les biens portants avaient regagné le plancher des vaches. Ceux qui avaient retrouvé les leurs étaient déjà rentrés chez eux, mais il restait encore beaucoup de monde sur les quais. Ils attendaient des nouvelles de Phileas. Celui-ci se présenta enfin à l’entrée de la passerelle. Les mains sur les hanches, le torse bombé de fierté, il contempla Mama Stella d’un air de défis avant de commencer à descendre vers le quai. En bas, il la salua chaleureusement.

« Combien sont morts pour ton fantasme ? rugit-elle.

— Mon fantasme ? répéta Phileas. Quel fantasme ? »

Il ne laissa pas le temps à la femme de répondre qu’il se retourna vers son navire pour héler quelqu’un. Deux matelots apparurent à leur tour et empruntèrent la passerelle en portant un lourd coffre de bois aux ferrures rouillées. Ils la posèrent sans ménagement devant la dirigeante. Phileas l’ouvrit. Il y avait là quantité de pièces et de vaisselle d’or, des bijoux, des pierres précieuses.

« Je t’ai dit que je le trouverais !

— Tu ne m’as pas répondu ! Combien sont morts pour ce coffre ? Tout ça pour ça ?

— Tu ne comprends pas Stella ! Personne n’est mort.

— Où sont-ils alors ? Pourquoi tous ces blessés ?? »

Stella ne parvenait plus à garder son calme. Elle hurlait à présent. Sa voix puissante se répercutait sur les falaises avoisinantes dans un écho inquiétant.

« Nous avons eu la malchance de croiser une flotte de cinq frégates espagnoles qui mouillait pile à notre destination. Ils savaient clairement mieux manœuvrer que nous, mais nous avons eu le dessus, car nous avons une rage qu’aucun soldat n’aura jamais. Il y a eu des blessés, mais aucun mort chez nous. Je te le promets ! poursuivit Phileas, sentant bien que Mama Stella allait l’interrompre. Les cinq autres navires sont restés sur l’île de Sam. Il fallait qu’ils réparent avant de reprendre la mer.

— Aucun mort ? répéta Stella, inquiète qu’il lui mentît.

— Pas un seul, sauf si tu comptes les Espagnols.

— Tout ça pour un tout petit coffre ?!

— J’ai préféré rentrer rapidement pour soigner nos gars. Ce coffre n’est qu’une preuve. Je l’ai ramené pour que tu me croies enfin !

— Je ne comprends pas.

— Je sais ! répondit Phileas avec un enthousiasme d’adolescent. Je repars demain avec les gens valides pour rapporter des vivres et du matériel pour ceux rester là-bas. Nous chargerons le reste du trésor.

— Le reste ?

— Mais avec seulement trois navires, nous devrons peut-être faire plusieurs voyages pour tout ramener ! »

Stella resta sans voix, face à Phileas, ce qui fut plus qu’inhabituel.

421 — La tour Eiffel

294 mots

Au détour d’un virage, le sommet de la tour Eiffel est apparu.

Il est excité à l’idée de pouvoir enfin la voir en entier, en vrai. Il en rêve depuis si longtemps. Il reste encore quelques rues à emprunter pour la voir enfin de plain-pied. Les bâtiments autour sont, eux aussi, très beaux et impressionnants.

Dans la limousine, un verre de champagne à la main, il admire tout ce qu’il peut, les boulevards, les façades, les enseignes, la végétation. Il ne s’attendait pas à voir autant de verdure dans une telle ville.

Même à cette heure tardive, les rues sont pleines de gens, de voitures, de rires, de vie, de couleurs et de bruit.

Il essaie de graver ses images dans sa mémoire. C’est un voyage d’une vie.

Enfin, la limo tourne une dernière fois et la tour est enfin en vue, au bout du chemin. C’est sa destination. Il a demandé à être déposé au pied pour mieux pouvoir l’admirer. Il se débrouillera pour rentrer à l’hôtel par lui-même. Au pire, il prendra un taxi. Le chauffeur n’a pas cherché à le contredire, n’a pas proposé d’attendre — en même temps, difficile de stationner en double file ici, c’est un coup à se retrouver avec la police sur le dos en moins d’une minute.

Quand il descend de la voiture de star, il lève le nez pour tenter de voir le sommet de la tour.

Et il est surpris. Le point culminant semble moins haut qu’il aurait cru.

Est-ce à cause de tous les bâtiments autour, trop proches ?

Il sort son téléphone et fait une recherche rapide.

Tout s’explique. Il est déçu.

Elle ne mesure que 165 mètres à peine la moitié de celle de Paris.

Quelle arnaque, en fait, Las Vegas !

420 — Le voisinage

839 mots

« Nous vivons ici depuis de nombreuses années. »

Sur le seuil de la porte, la dame qui avait dit ça avait bien quatre-vingt-cinq ans. Un homme au moins aussi vieux se tenait à côté d’elle, légèrement en retrait, droit autant qu’il le lui était possible.

Maiko et John venaient d’emménager dans le quartier. Jeunes mariés, ils avaient eu la chance de tomber sur cette maison à vendre à prix d’or, seulement deux jours après le début de leurs recherches. Une belle et grande maison dans un quartier de banlieue calme et bien entretenu. Ils ne s’attendaient pas à être accueillis moins de deux heures après le départ du camion de déménagement.

Quand on avait sonné à la porte, Maiko avait ouvert, et John l’avait rejointe, curieux de savoir qui cela pouvait être. Peut-être les déménageurs avaient-ils oublié quelque chose avant de repartir. Ils n’avaient rien oublié de décharger du camion en tout cas, John avait vérifié.

Ils se retrouvaient donc devant ce couple de voisins qui venait leur souhaiter la bienvenue, semblait-il.

« Enchantés, répondit simplement Maiko, en se présentant, son mari et elle. Vous habitez en face ou à côté ? »

Le vieil homme bredouilla quelques mots intelligibles, cherchant l’énergie nécessaire pour parler et faire une phrase claire, quand son épouse le fit taire d’un mouvement de doigt. Avec une telle autorité, cette femme avait dû être institutrice. Ou sergent instructeur chez les G.I.

« Chut Robert, laisse-moi, parler ! »

Elle n’avait pas l’air commode avec son mari, qui, bien dressé, ferma la bouche et donna l’impression de se rabougrir sur lui-même.

« Je disais donc que nous vivons ici depuis de très nombreuses années.

— Nombreuses, répéta le mari, très nombreuses ! »

Ils s’arrêtent là. John et Maiko attendaient la suite, ne comprenant pas ce qu’ils entendaient par là.

« Nous vous aurions bien proposé d’entrer pour vous offrir un rafraîchissement, malheureusement, la maison est encore pleine de cartons et je ne sais même pas dans lequel sont rangés les verres », mentit Maiko qui les avait déjà déballés, mais qui voulait surtout refermer cette porte et finir cette conversation étrange.

« Il va falloir les sortir ! reprit la dame.

— Les sortir ? répéta cette fois John.

— Tous !

— De quoi ? Les verres ?

— Les cartons ! répondit Robert.

— Pardon ?

— Les cartons, reprit la dame. Vous devez les sortir.

— Pourquoi voulez-vous que nous fassions ça ?

— Parce que nous vivons ici depuis de nombreuses années ! » s’énerva la dame.

Maiko leva les sourcils en jetant un regard interrogatif à John.

« Je crois qu’il y a erreur, parvint-elle à articuler sans monter le ton, au prix d’un gros effort de concentration.

— Oui ! Évidemment, il y a erreur ! reprit la dame. Vous avez mis vos affaires chez nous !

— Chez nous ! répéta son mari.

— Ce n’est pas possible ! Nous avions les bonnes clefs, on ne s’est pas trompés ! »

Maiko se faufila derrière John pour prendre son portable posé sur le buffet de l’entrée.

« J’appelle l’agent immobilier. »

John resta face au vieux couple étrange, faisant rempart pour éviter qu’ils ne tentent d’entrer. Ils essayaient de regarder à l’intérieur par-dessus son épaule.

Maiko faisait les cent pas en attendant que ça sonne à l’autre bout du fil.

Soudain, une dame d’une cinquantaine d’années remonta à son tour l’allée de la maison.

John commençait à s’inquiéter. Qu’est-ce que ça allait être cette fois ? Dans quel quartier étaient-ils tombés, en fait ?

« Alice ? Robert ? » appela la dame.

Le vieux couple se retourna.

« Bonjour ! dit la dame à l’intention de John. Je suis Monique, j’habite juste à côté. Je suis désolé. Alice et Robert ont habité ici pendant près de soixante ans. Ils ont dû vendre il y a trois ans, parce que leur santé se détériorait !

— Je suis en pleine forme ! protesta Robert, en mimant des squats et des mouvements de gymnastiques avec ses bras, aux amplitudes fortement réduites.

— La tête, surtout, murmura Monique pour John.

— Je ne comprends pas, annonça celui-ci alors que Maiko le rejoignait après être tombé sur la messagerie de l’agent immobilier.

— Ils sont placés à la maison de retraite des rossignols, au bout du quartier, mais de temps en temps, ils s’échappent et rentrent “chez eux”. Ne vous inquiétez pas, ils ne sont pas méchants. J’ai appelé la maison de retraite, ils envoient quelqu’un. Ils ne devraient pas tarder.

— Ça leur arrive souvent ? s’inquiéta Maiko.

— Deux, trois fois par an… dit Monique, évasive.

John comprit immédiatement que cela voulait plutôt dire au moins le double. Était-ce pour cela que les précédents propriétaires étaient partis après seulement trois ans et avaient fait un prix si attractif ?

“Désolé pour le dérangement, finit par dire la nouvelle voisine. Allez ! Venez avec moi. Laissons ces jeunes tranquilles, ils ont encore du travail.

— Où allons-nous comme ça ? demanda Alice, agacée, sous le regard perplexe de John et Maiko.

— Je vous ramène chez vous !

— Nous vivons ici depuis de nombreuses années ! rétorqua la vieille dame.

— De nombreuses années !” répéta son mari.

419 — Raisonnement solide

1189 mots

Le raisonnement derrière cette décision semble solide.

Pourtant, j’ai l’impression de faire une connerie.

Mais l’ordinateur de bord ne se trompe jamais, n’est-ce pas ? Alors, je valide la demande d’autorisation de dévier la trajectoire du vaisseau pour nous approcher du signal de détresse. Ça ne va prendre qu’une heure, mais ça va nous faire perdre deux semaines terrestres. J’entends déjà les autres râler. Surtout si c’est une balise fantôme.

Ça m’est arrivé une fois, déjà, de tomber sur ce genre de signal de détresse qui continuait d’émettre d’un navire longtemps après que l’équipage avait passé l’arme à gauche. Ils avaient pris un nuage de débris stellaires, presque impossible à détecter avant l’impact. Celui-là devait quand même être bien gros pour avoir défoncé la carlingue comme ça. C’était devenu une vraie passoire. L’équipage devait à peine avoir eu le temps de lancer le signal de détresse avant de mourir. Les pauvres.

Il faut espérer que ça ne va pas être la même cette fois. D’après l’ordi, il y a une trace de vie, ce qui explique la décision.

Munch débarque dans le cockpit alors que les moteurs ont à peine changé leur poussée.

« Qu’est-ce qu’il se passe, cap’ ? »

Je déteste quand il m’appelle « cap’ ».

« Un signal de détresse… »

Je ne fais pas de phrases. Quoi que je réponde, je sais qu’il va encore me les briser. Il a une femme, des enfants, il veut les revoir rapidement, c’est sa dernière mission, bla bla bla. Comme d’hab depuis vingt ans qu’on bosse ensemble.

« Sérieux, cap’ ? Personne d’autre peut y aller à not’ place ?

— Si on était dans la merde au point d’envoyer un signal de détresse, tu serais bien content que ceux qui le reçoivent se renvoient pas la responsabilité comme une patate chaude ! En tout cas, moi, je serai très content et reconnaissant qu’ils se bougent le cul pour sauver le nôtre. Donc, c’est ce que je fais. On ne perd pas beaucoup de temps par rapport à notre trajet.

— Tu parles… y en aura au moins pour dix jours, renâcle-t-il. Fait chier !

— Va plutôt prévenir la doc de se tenir prête à accueillir du monde et dis aux autres de se préparer à sortir. Si tu veux pas qu’on perdre trop de temps, t’as intérêt à ce qu’ils soient prêts dès qu’on accoste ! »

Munch repart en maugréant.

« Quel emmerdeur ! lâcha Emty, la navigatrice. Toujours à se plaindre. S’il est pas content, il a qu’à rester chez lui et trouver un boulot de fermier ! »

Je suis d’accord avec elle, mais en tant que capitaine, je ne peux pas le dire ouvertement, pour ménager les relations entre les membres de l’équipe. De toute façon, je crois qu’elle sait très bien ce que je pense. Cette gamine lit sur les visages aussi bien que sur les cartes galactiques.

« On s’attend à quoi exactement ? »

Misa, la docteure de l’équipe, toujours très économe en mots, à travers l’intercom.

« Aucune idée. Signal de détresse, pas de détails. Signes vitaux détectés. »

Je m’adapte à sa manière de parler sans même y penser, oubliant les verbes, les mots de liaison, les formules de politesse.

« ’K ! »

L’intercom s’éteint. Misa est aussi efficace dans son boulot que dans sa communication. C’est pour ça que tout le monde l’apprécie, même ceux qui préfèrent parler.

Le temps que tout le monde se prépare, nous sommes déjà en approche du navire naufragé. Il a l’air en parfait état hormis l’absence de lumière ou de signe de vie à l’intérieur. J’appelle, personne ne répond. L’ordinateur me confirme pourtant des traces de vie.

« À tout l’équipage, préparez-vous l’arrimage. Munch, vous êtes prêts à intervenir ?

— Yes, cap’ !

— Jouez pas les cow-boys, mais méfiez-vous de tout. L’ordi confirme des signes vitaux, mais personne répond.

— Putain, j’espère qu’on n’a pas fait ce détour pour tomber sur des pirates ! Je me ferai un plaisir de me les faire, sinon !

— Munch, fais pas le con, on a encore besoin de toi. Ça serait dommage de te faire trouer à ta dernière mission. J’ai pas envie d’aller voir ta femme pour lui annoncer ça, moi ! »

Je ne peux m’empêcher de lancer un regard vers Emty, qui dodeline de la tête et lève les yeux en signe de réprobation.

L’arrimage se fait sans soucis. La connexion de pont à pont idem. Je donne le go :

« Les flux vidéo sont nickel. Vous pouvez y aller quand vous voulez ! »

Leurs vidéos s’affichent en grand sur les écrans de contrôle. Ils ouvrent, entrent avec précaution et se séparent en deux équipes de deux. Munch part en tête vers le poste de pilotage avec Panlo ; Tom et Gurth à l’autre bout du vaisseau.

Ils fouillent le vaisseau qui n’est pas bien grand. Aucune trace de personne, comme s’il n’y avait même jamais eu ni pilote ni d’équipage.

« Panlo, tu peux te connecter à l’ordinateur de bord pour voir ce qu’il raconte ?

— C’est en cours, capitaine ! … C’est bizarre ça.

— Quoi ?

— Il n’y a rien dans le manifeste, aucun point de départ, aucun port d’arrivée, aucun historique, pas de nom de propriétaire, rien. Comme si la mémoire avait grillé, mais que le reste était fonctionnel.

— Tu arrives à voir ce qui a déclenché le signal de détresse ? »

Dans le micro de Panlo, j’entends Munch râler qu’on avait perdu tout ce temps pour que dalle… je ne peux pas vraiment le blâmer pour le coup.

« Capitaine ?

— Je t’écoute, Tom.

— Il y a des trucs bizarres de ce côté !

— Bizarres comment ? Plutôt bizarres rigolos ou bizarres dangereux ?

— Non pas dangereux, enfin, je crois pas. Mais il y a des caisses de transport dans les cabines d’équipage alors qu’il y a clairement personne.

— Tu arrives à en ouvrir une pour voir ? »

Je n’ai pas le temps d’imaginer quelque chose d’inquiétant qu’Emty m’apostrophe.

« Capitaine, on a un problème ! »

Je lève le nez vers les hublots. Un navire de guerre dix fois plus gros que nous s’approche. En fait, il est déjà sur nous, prêt à nous aborder. Je ne vois pas ses couleurs.

« Il est de quelle entité ?

— C’est ça le problème, capitaine. Je n’en sais rien. Il est invisible. Des pirates, vous croyez ? »

J’espère sincèrement que non, mais je ne vois pas d’autre explication plus logique.

« Putain, c’est des gens ! s’écrie Tom dans son micro.

— Quoi ?

— Il y a des personnes dans les caisses ! Enfin, ce sont des clones. Ils sont en train de maturer ! Ils sont presque prêts !! »

Voilà pourquoi l’ordinateur détectait des signes de vie. C’est de la contrebande de clones. Le signal était là pour indiquer aux pirates où les récupérer. Ils ne s’attendaient sûrement pas à ce qu’un vaisseau marchand soit si près pour intervenir.

« Laissez tout sur place et rentrez immédiatement ! Il faut qu’on dégage !! »

Je hurle presque dans mon micro.

Si on s’en sort entiers, Munch va me les casser longtemps sur mes principes à répondre aux signaux de détresse, je le sens. Pourtant d’après les éléments de l’ordinateur, son raisonnement et la décision semblaient solides.

418 — L’odeur des ennuis

985 mots

Je sentais l’odeur des ennuis dans ce club.

L’odeur du tabac de qualité, l’odeur de cocktails sophistiqués, l’odeur de parfums féminins entêtants.

Mais, par-dessus tout, l’odeur de tout ce que j’essayais de fuir depuis des années : les trafics en tout genre, drogue, armes, argent sale, les emmerdes…

Pourquoi m’étais-je engagé dans cette galère ? Ray me le revaudrait au centuple, il avait plutôt intérêt.

Au moins, la musique était plutôt bonne. Du jazz à l’ancienne : une contrebasse, une batterie et un piano, accompagnés par une chanteuse à la voix suave juste ce qu’il fallait et aux proportions sculpturales moulées dans une robe écarlate mise en valeur par le spot qui n’éclairait qu’elle.

Après avoir commandé un whisky au bar, je la contemplai assis à une table dans un coin de la salle. À cette heure, il n’y avait pas grand monde, l’air était encore respirable et aucun brouhaha ne couvrait sa voix. Elle chantait et se déhanchait lentement sur scène comme si la salle était comble, comme si le club était la plus grande salle du concert du pays. Elle avait clairement du talent. Et avec son joli minois, elle irait loin. À n’en pas douter.

C’était pour elle que j’étais là.

Ray ne m’avait pas dit grand-chose, rien en fait, simplement de venir un jeudi soir, avant minuit, et de porter une pochette rouge et blanche à mon costume, que j’en saurais plus à ce moment-là. Pour l’instant, je n’en savais pas plus. Comme l’idiot d’ami que j’étais, je m’étais exécuté sans poser plus de questions, même si ça me semblait la pire des choses à faire. Ce genre de femme se retrouvait toujours dans les ennuis jusqu’au cou, justement dans ces clubs, à cause d’un client entêté, d’un membre du staff indiscret, d’un patron mafieux qui n’avait jamais compris le sens du mot « non »…

La demoiselle chanta encore trois morceaux avant l’entracte. Mon verre était vide. Il n’arrive jamais rien de bon quand je bois seul. Au moment de me lever pour recommander quelque chose, je me trouvai face à face avec un des quatre gros bras qui surveillaient la salle. Sans compter les deux à l’entrée. Ça faisait beaucoup. Ils avaient prévu du grabuge ce soir, ou je n’y connaissais plus rien.

« Soledad vous attend dans sa loge, dit le gorille, qui faisait une demi-tête de plus que moi.

— J’ai le temps de commander quelque chose avant ? répondis-je en agitant mon verre vide devant lui.

— Rapidement. Elle remonte sur scène dans peu de temps. »

Je lui souris et le contournai pour rejoindre le bar. Le gentil garçon derrière le comptoir me servit avec une célérité qui dut tranquilliser mon garde du corps d’un instant. Je bus une gorgée :

« Je vous suis, mon cher ! »

Il me fit passer dans les couloirs réservés aux habitués — il me sembla apercevoir une table de poker ou de blackjack par une porte entr’ouverte —, puis à ceux réservés aux équipes, beaucoup plus simples : murs noirs et éclairage rouge tamisé. J’avais l’impression d’être dans un vieux labo photo.

Au bout du couloir, il y avait un autre gros bras. Il faisait le pied de grue à côté d’une porte. Je compris de suite que c’était ma destination. En effet, mon escorte s’arrêta, se mit de côté pour me laisser faire face à la porte et l’ouvrit pendant que je buvais une gorgée de mon verre en me demandant encore ce que je foutais là.

Le gorille posa une main délicate, mais ferme sur mon épaule pour me faire entrer.

Je n’avais pas fait un pas que je la vis.

J’essayai de m’arrêter, mais l’autre continua de me pousser avec la force correspondant à sa carrure. D’une rotation rapide, je m’en défis, et l’agrippai par le bras et lui faisant un croche-pied pour le faire tomber l’intérieur de la loge à ma place. L’autre, qui semblait s’attendre à quelque chose comme ça, se retourna. Je lui jetai le contenu de mon verre au visage pour l’arrêter — du whisky qui m’avait coûté les yeux de la tête —, puis je lui écrasai le verre sur la tempe pour le sonner un instant.

Il fallait que je déguerpisse en vitesse.

Dans les méandres des couloirs, je cherchai cette sortie de secours que j’avais vue en arrivant. Les deux autres étaient déjà à mes trousses. Après quatre ou cinq virages, je me retrouvai dans la partie des habitués. Un coup d’épaule dans la porte entr’ouverte, je sautais sur la table de jeu dans les exclamations de surprise et de colère des participants — c’était du poker, finalement —, et me précipitai sur la porte du fond. Encore un couloir ! Mais je vis une sortie de secours. J’enfonçais la barre antipanique. L’air frais de la nuit me fouetta au visage. Je jaugeai rapidement la meilleure direction à prendre et partis en courant à travers les ruelles pour rejoindre l’avenue proche — mais jamais suffisamment quand on a des gens aux trousses.

Des coups de feu résonnèrent sur les murs, le sifflement des balles qui me frôlaient, l’écho des impacts sur le bitume.

Sur l’avenue, la chance me sourit enfin avec un taxi libre arrêté là. Je sautai littéralement à l’intérieur à la grande surprise du conducteur qui me dévisagea avec des yeux ronds, son tacos coincé dans sa bouche.

« Bon appétit. Mais si vous pouviez démarrer fissa, ça m’aiderait grandement ! »

Heureusement pour moi, il vit les deux gorilles qui s’approchaient, armes en main, et démarra en trombe.

Je tentai de reprendre mes esprits. Quand j’étais entré dans sa loge, cette pauvre chanteuse était étalée par terre, visiblement refroidie. La manière dont l’armoire à glace m’avait poussé à l’intérieur montrait qu’il savait ce qu’il se passait. Ils avaient sûrement prévu de me faire endosser le crime. Pourquoi Diable, Ray m’avait envoyé là-bas ? Il allait devoir s’expliquer.

Dès que j’étais entré dans ce club, j’avais senti l’odeur des ennuis.

417 — L’appartement de rêve

1136 mots

« Il suffit de mettre un peu de peinture sur le mur et tout ira bien. »

Helen avait dit cela avec enthousiasme. Elle était toujours enthousiaste. C’est ce qui plaisait à Mike. Ça, et sa capacité à faire de délicieux gâteaux. Mais c’était une autre histoire. Pour le moment, ils regardaient le mur au fond du placard de leur chambre. Il y avait une vilaine fissure de haut en bas. Ça embêtait Mike. Ils avaient acheté cet appartement avec toutes leurs économies et un crédit sur l’éternité fois deux, comment n’avaient-ils pas pu voir ce foutu défaut.

Le couple avait pourtant visité beaucoup d’appartements en ville, des grands, des petits, des refaits à neuf, des taudis, des « à rafraichir » mais avec un lance-flamme, une brigade d’ouvriers du bâtiment et un budget dix fois supérieur au prix demandé. Ils avaient appris à regarder les détails, les camouflages à bon marché pour vendre rapidement ou plus cher. Mike s’y connaissait à présent suffisamment sur les normes électriques qu’il pouvait dès l’entrée dater le réseau et jauger son état de vétusté, même s’il y avait quelques prises neuves pour cacher la misère. Helen avait quant à elle un œil pointu sur les cuisines, leurs aménagements, leurs finitions, la qualité de l’électroménager quand il y en avait. Elle reconnaissait les origines des plans de travail et de la robinetterie au premier regard et pouvait même sortir de tête leur référence catalogue.

Les deux jeunes gens avaient cherché longtemps la perle rare qui devait allier leurs contraintes de localisation, de surface minimale et de budget.

Bien localisé, dans leurs prix et spacieux, ils étaient immédiatement tombés sous le charme quand ils avaient visité celui-ci. Ils n’auraient su dire si ce fut par son côté lumineux, malgré un temps maussade à l’extérieur, ou cette impression de chaleur, mais ils s’y sentirent aussitôt bien. L’agent immobilier ne leur avait pas fait le tour complet que leur décision était déjà prise. En chercheurs aguerris, ils avaient malgré tout continué l’inspection jusqu’au bout.

Mais à présent que Mike voyait cette fissure dans le mur, il était contrarié. Son orgueil en prenait un coup. Comment n’avait-il pas vu une si grande balafre ? Il aurait dû la voir !

« Ne t’inquiète pas, mon chéri, continua Helen, pour le rassurer. Je suis sûr que ce n’est rien de bien grave. »

Elle l’embrassa et partit travailler.

Mike devait partir lui aussi, mais il fixait le mur. Il passa la main dessus et sentit un courant d’air frais et lent en sortir. Il sortit son portable et alluma la torche pour mieux voir. Appuyant d’un côté de la fente, la paroi bougea, rejetant un peu de poussière. Cela semblait n’être qu’une planche bois. Que pouvait-il y avoir derrière ?

Il s’approcha pour essayer de voir dans l’interstice, éclairant tant bien que mal avec sa torche, mais dut reculer, pris d’une quinte de toux. Il ne savait pas ce qu’il y avait derrière, mais en tout cas, il y avait beaucoup de poussière.

La question ne resterait pas en suspens très longtemps. Mike alla chercher des outils. Il n’avait que des tournevis. Il regrettait de n’avoir jamais acheté de pied-de-biche. Passant le tournevis dans la fissure, il joua avec, tant et si bien, qu’il agrandit l’ouverture suffisamment pour passer un doigt, puis deux, puis les quatre, qu’il passa pour tirer de toutes ses forces. La première planche céda pour laisser un trou sur toute la hauteur, de la largeur d’une main. Mike put enfin découvrir ce qui se cachait derrière : une porte. Ses moulures étaient recouvertes d’une épaisse couche de poussière. Cela faisait des années qu’elle avait été murée. Pas sûr que les anciens propriétaires avaient été au courant de sa présence.

Mike réfléchissait. Derrière ce mur, il y avait leur salon. Se pouvait-il qu’à l’origine la porte fût un passage entre les deux pièces ? Il sursauta quand on frappa à cette porte. Immobile, Mike se demandait s’il avait bien entendu. On frappa à nouveau. Mike regarda le morceau de porte visible. Il n’avait pas accès à la poignée, si elle était toujours présente.

« Oui ? » se hasarda-t-il à dire.

La porte s’ouvrit dans l’autre sens. Derrière, ça ne ressemblait pas au salon. À travers l’ouverture, il vit le haut d’une tête animale, avec des oreilles poilues et pointues comme celle d’un chat, mais roses.

« Qui est là ? dit une voix. Edward ? Est-ce vous ? » L’accent était étrange, il parut ancien à Mike, comme ces manières de s’exprimer dans les très vieux films.

La tête recula un peu pour voir dans l’ouverture. Ça ne ressemblait à rien de ce que Mike avait jamais pu voir : un mélange d’animal mignon avec de grands yeux et de peluche qui bougeait. Seules ses dents très pointues ternissaient cette image très kawaii.

« Non ! Vous n’êtes pas Edward. Qui êtes-vous ? Que faites-vous chez lui ? Où est-il ? »

Une peluche qui parlait. Et posait beaucoup de question. Mike hésita à répondre.

« Je ne connais pas d’Edward. Je suis Mike, j’habite ici.

— Ah ! Vous êtes le nouvel Edward. D’accord !

— Pardon, mais qui… que… quelle race d’animal êtes-vous ? Et que faites-vous dans mon placard ?

— Je ne suis pas dans votre placard ! Et je ne suis pas un animal ! s’offusqua la boule de poil. Vous voilà bien impoli pour une première rencontre ! »

À l’autre bout de l’appartement, la porte d’entrée s’ouvrit en trombe et des pas cliquetèrent sur le parquet.

« J’ai oublié mon portable ! » lança Helen.

Mike allait l’appeler quand la porte dans le placard se referma violemment.

« Mike, tu es encore là ? Tu vas être en retard. Mike ? Mike ? »

Au pied, de l’immeuble, Mike, allongé sur un brancard, toujours inconscient, était embarqué dans l’ambulance. Helen discutait avec l’un des pompiers qui avaient prodigué les premiers secours.

« Ne vous inquiétez pas, madame. Ça arrive régulièrement dans ce genre de vieux immeubles. Les diagnostics ne recherchent pas ce genre de choses, alors personne ne traite et, des fois, les gens les respirent.

— Des spores de champignons, vous dites ?

— Oui, parfois, ils ont même des effets hallucinogènes, ricana le pompier. Il suffit qu’une vieille canalisation goutte, ça humidifie la zone, ça prolifère et dès qu’il y a une ouverture sur l’appartement, ça entre. Après, ce n’est rien de vraiment grave. Pour l’appartement, une nouvelle planche, un peu d’enduit et de peinture, ça bloque tout. Et pour votre monsieur, quelques jours sous médicaments et il ira mieux. On va quand même l’amener à l’hôpital pour être sûr qu’il ne s’est pas fait mal en perdant connaissance ! »

Helen remercia le pompier puis regarda l’ambulance partir.

Levant la tête vers leur appartement, elle eut l’impression de voir à la fenêtre une silhouette.

Rose, aux oreilles pointues, avec deux grands yeux et un sourire carnassier.

416 — Le Lapis-Aurea

750 mots tout pile

Le Roi d’Argentine est mort 9 fois, dont 8 à petit feu.

Cette comptine que lui fredonnait sa mère lui revenait en tête sans que Blanche sût pourquoi, alors qu’elle avait besoin de se concentrer sur ce qu’elle était en train de faire. Ouvrir ce coffre-fort dans ce fourgon alors qu’il était escorté par une douzaine de gardes royaux n’était déjà pas une mince affaire, mais devoir le faire avec cette chanson en tête rendait la tâche autrement plus compliqué.

Ces paroles n’avaient aucun sens. Elle n’avait jamais entendu parler d’un pays qui se nommait Argentine.

Blanche secoua la tête pour éloigner ses pensées parasites et essayer de reprendre sa concentration. La serrure de ce coffre était plus complexe que prévu et elle n’avait plus beaucoup de temps. Le convoi arriverait bientôt au port et si elle ne réussissait pas à récupérer le contenu de ce coffre avant, elle serait bonne pour finir dans un sac lesté au fond de l’eau. Pas que ça l’inquiétait outre mesure, mais elle préférait ne pas avoir besoin de passer par là.

Enfin, elle parvint à actionner le mécanisme de la serrure et la porte du coffre s’entrouvrit. Blanche l’ouvrit en grand. À l’intérieur, des classiques : plusieurs bourses de cuir contenant des pièces d’or, quelques bijoux et des liasses de papier griffonné. Il y avait de nombreuses lignes de texte sur ces documents. Blanche n’avait aucune idée de ce dont il s’agissait puisqu’elle ne savait pas lire. Ça ne l’avait jamais empêchée d’exceller dans son métier (elle n’aimait pas dire qu’elle était une des meilleures voleuses du pays, mais c’était un fait). La seule chose qu’elle reconnut sur les documents fut le sceau royal. Ça, plus le fait qu’ils se trouvaient dans un coffre escorté par douze chevaliers en armure, montrait la valeur que ces papiers pouvaient avoir.

Mais ce n’était pas pour cela qu’elle qu’on l’avait engagée. C’était pour la Lapis-Aurea, une pierre grosse comme un abricot. Ses services étaient chers. On ne l’appelait pas pour des choses sans valeur. Cette pierre en possédait une grande, ainsi que de nombreux pouvoirs à ce qu’on racontait. Mais elle ne croyait pas en ces balivernes.

Une fois la pierre récupérée, Blanche referma la porte du coffre avec autant de délicatesse qu’elle l’avait ouverte pour ne laisser aucune trace de son passage. Elle aurait bien pris une des bourses de pièces d’or, mais elle ne devait pas s’encombrer.

À présent, elle devait descendre sans attendre, car, une fois au port, le fourgon serait chargé sur un navire en direction de l’Uminae. Blanche n’avait pas envie de passer des jours enfermée dans ce fourgon ou sur un navire, et elle n’avait surtout pas envie de retourner en Uminae. La dernière fois restait un trop mauvais souvenir.

Le fourgon s’arrêta soudain.

Mince ! Étaient-ils déjà arrivés au port ? Tant pis, il n’y avait plus de temps à perdre. Un des chevaliers de l’escorte était descendu de sa monture et se dirigeait vers la porte du fourgon. Blanche regarda en tous sens, un instant inquiète qu’il la surprenne là. Les doigts gourds empêtrés dans leur gant de cuir durci par des heures de contraction sur les rênes avaient du mal à insérer la clef dans le cadenas de la porte du fourgon.

Blanche respira pour essayer de réfléchir au mieux. Les barreaux de la petite fenêtre étaient serrés, mais elle passerait peut-être. L’autre parvint à tourner la clef et à ouvrir le cadenas, libérant la chaîne, ouvrant la porte.

Au même moment, Blanche sauta vers la fenêtre, se faufila entre les barreaux, la Lapis-Aurea eu du mal à passer et tomba dans la boue.

Le chevalier surpris ne parvint pas à articuler quelque chose en la voyant. Il sauta sur le coffre pour le découvrir ouvert et délesté d’un des objets, le plus précieux. Le chevalier ressortit du fourgon en hurlant cette fois pour alerter ses compagnons d’armes.

L’un d’eux l’aperçut fuir vers les taillis. Il la visa avec son arbalète et décocha un tir d’une précision diabolique. Blanche fut transpercée par le carreau, roula plusieurs fois sur elle-même, mais parvint à ne pas lâcher la pierre. Elle se releva tant bien que mal et reprit la course, faisant fi de la douleur et des griffures causées par les branchages et les épines. Elle avait son butin, il fallait qu’elle se mette à l’abri.

Elle ne savait pas qui était le roi d’Argentine, mais encore deux coups comme celui-là et elle le rejoindrait au paradis des chats.