415 — Le tableau

610 mots

Elle contempla longtemps le tableau avant de détourner le regard.

Les yeux dans le vide, en train de réfléchir, Samantha remuait du nez comme la Samantha dans ma sorcière bien aimée, en moins sexy. Et c’était un mauvais présage.

« C’est pas bon ! dit-elle finalement.

— Je sais, c’est pour ça que je t’ai appelée !

— Qu’est-ce que tu vas faire ?

— Comment ça, qu’est-ce que je vais faire ? Qu’est-ce qu’on va faire, oui ? On est ensemble dans cette galère, je te rappelle ! »

Elle avait toujours cette manière de se délester de ses responsabilités quand il y avait un problème. Par contre, quand c’était pour récolter des lauriers, était toujours sur le devant de la scène. Elle m’énervait quand elle faisait ça.

« J’y ai pas touché ! se défendit-elle. C’est pas moi qui ai fait ça !

— Je me doute bien que c’est pas toi. Et c’est pas moi non plus. Mais quand Wilson va s’en rendre compte…

— S’il s’en rend compte… répondit-elle, évasive.

— Bien sûr qu’il va s’en rendre compte ! Qu’est-ce que tu crois ? C’est visible comme le nez au milieu de la figure. Comme l’absence de nez au milieu de la figure du Sphinx, même. »

Ma respiration allait trop vite, j’avais l’impression de suffoquer. Wilson allait arriver d’une minute à l’autre. Quand il verrait le tableau, c’était sûr, nous serions tous morts. On n’avait jamais vu un tableau aussi détérioré ici depuis l’affaire de Steven, il y avait près de douze. Ça avait fait tellement de bruit qu’on en parlait encore.

Je n’avais pas envie de devenir le nouveau Steven.

« Il y en a pour des millions ! soupirai-je.

— N’exagère pas ! répondit-elle en se penchant pour mieux regarde. Au total, maximum, un ou deux centaines de milliers. »

Elle avait répondu ça avec une légèreté qui frisait l’indécence. Si nous nous faisions virer d’ici pour ça, tout le monde serait au courant, nous ne pourrions plus travailler nulle part dans l’hémisphère nord. Je n’aurais plus qu’à trouver un job de caissier dans un fast-food.

Wilson arriva avec un aréopage d’assistants. Comme à son habitude, il empestait l’opulence, avec un costume plus cher que mon salaire annuel, une montre en or au poignet, une coupe de cheveux et un teint de premier de la classe. Dieu que je le détestai. Mais c’est lui qui signait mon chèque à la fin du mois.

Plus pour très longtemps, à vrai dire.

Je me précipitai pour l’accueillir, lui proposer un café, lui parler de ses dernières réussites en termes d’acquisition, de la pluie et du beau temps, tout pour reculer le moment fatidique où il verrait.

« Bon ! me coupa-t-il après qu’une de ses assistantes lui fit un signe signifiant que le temps pressait. Entrons dans le vif du sujet. Puis-je le voir ?

— Euh… oui, bien sûr. Je… euh. »

Je masquais mal mon malaise et finis par m’écarter n’arrivant pas à aligner deux mots intelligibles.

Wilson s’approcha sans faire plus attention à Samantha, regarda le tableau en détail, satisfait de ce qu’il voyait.

« Parfait ! finit-il par dire. Je vous laisse m’envoyer votre facture et vous occuper du reste ! J’ai un avion à prendre. »

Et Wilson et sa meute repartirent comme ils étaient venus.

Il me fallut quelques instants pour me remettre. Je ne comprenais pas ce qu’il s’était passé. Comment n’avait-il pas vu ?

Je me tournai vers Samantha, les yeux ronds, interrogatifs, incapable de poser la question à voix haute.

« Une restauration rapide, le tour est joué !

— Tu as vraiment des pouvoirs magiques, Samantha.

— Je ne sais pas, mais je vais buter cet enfoiré de Billy. Je suis sûr que c’est lui ! »

414 — Voyageuse nocturne

965 mots

« Montez ! Je vais vous amener en ville ! »

La pluie tombait dru.

Le bonhomme, quinquagénaire au visage rond entouré d’un collier de barbe et affublé d’un sourire amical, avait proposé ça, sans même que la jeune femme ne fît quelconque signe.

Celle-ci avait erré dans cette forêt de sapins sans rencontrer âme qui vive. Qui aurait pu croire que le premier humain qu’elle croiserait lui proposerait son l’aide. Elle marchait sur la route principale pour rejoindre elle ne savait quelle ville. Comme chaque fois, elle ne l’atteindrait pas.

Sa mère lui avait toujours dit de se méfier des inconnus. Surtout des hommes d’un certain âge qui semblaient trop aimables sans qu’on leur eût rien demandé. Celui-là semblait pourtant inoffensif.

La jeune femme hésita un instant, puis accepta l’invitation. Elle flatta le col de la mule et monta sur le chariot à côté de bonhomme, à l’abri de l’auvent. Il fit gentiment claquer ses rênes, la mule se remit en marche et le chariot en branle.

« Dites-moi, c’est pas que je connais tout le monde dans la région, mais je crois quand même bien que je ne vous ai jamais vue dans le coin. Vous êtes venue rendre visite à de la famille ? »

La jeune femme ne voulait pas parler d’elle.

Elle n’aimait pas parler d’elle.

Elle n’aimait pas parler.

« Je suis seulement de passage, répondit-elle laconiquement d’une voix éraillée de n’avoir pas servi depuis longtemps.

— Et où allez-vous comme ça ? Une fille comme vous ne devrait pas voyager seule. C’est dangereux par ici. »

Il n’avait pas fallu longtemps pour que celui-là lui fasse la morale habituelle…

« Entre les bandits, les loups et les fantômes…

— Je ne m’inquiète pas. Mais vous ?

— Moi ? Pourquoi est-ce que je voyage si la route est si dangereuse ? s’amusa l’homme. Je suis vieux, déjà. Et je n’ai pas grand-chose. Les bandits savent que je n’ai rien d’intéressant. Les loups me trouvent trop maigre, j’imagine. Contrairement à ma femme, termina-t-il avec un rire léger.

— Et les fantômes ? »

L’homme perdit immédiatement son sourire en soupirant lourdement.

Le silence retomba.

Cela faisait un long moment que le chariot avançait au rythme lent de la mule. Le chemin était cabossé, le chariot tressautait souvent. La pluie se calmait.

« Y serons-nous avant la nuit ? demanda la jeune femme.

— Je l’espère. Mais ce n’est pas trop grave, les portes restent ouvertes longtemps après le soleil couché.

— La route n’est pas trop dangereuse la nuit ?

— Je n’ai jamais eu de problème. Il faut juste y voir quelque chose… »

L’homme tira de son sac un briquet et une torche, qui avait déjà servi. La jeune femme lui prit les rênes des mains pour lui faciliter l’allumage. La mule hennit étrangement. Le bonhomme posa la torche allumée dans le logement conçu à cet effet sur le chariot.

« Nous y verrons mieux ainsi », ajouta-t-il avant de reprendre les rênes.

Malgré la lumière, ou à cause d’elle, la nuit déjà complète semblait plus sombre encore.

Un moment passa. Le bonhomme fronçait les sourcils, grognait dans sa barbe. Quelque chose n’allait pas, mais il ne voulait pas l’exprimer à voix haute.

« C’est étrange, dit-il finalement. Je ne vois pas où nous sommes. Pourtant, je peux dire que je connais la route par cœur, chaque arbre, chaque rocher même… Mais, j’ai l’impression d’être sur une nouvelle route.

— Pourquoi avez-vous peur des fantômes ? demanda soudain la jeune femme.

— Pardon ? Pourquoi demandez-vous cela maintenant ? Et qu’est-ce qui vous fait croire que j’ai peur de ces créatures ?

— Vous n’avez pas répondu tout à l’heure…

— Les fantômes… ils sont malfaisants. On ne les voit pas, on ne les entend pas, mais quand ils posent leur main sur votre épaule, votre âme quitte votre corps pour de bon.

— Comment pouvez-vous savoir tout cela ? Si les gens meurent au moindre contact, comment ces histoires arrivent-elles jusqu’aux vivants ?

— J’ai un ami dont le cousin a entendu le shaman de son village parler de ça. Et dire qu’il a réussi à retenir l’âme d’un condamné avant de devoir se battre avec le fantôme.

— Vous y croyez vraiment ? s’étonna la jeune femme.

— Eh ben… hésita le bonhomme. J’ai plus vingt, mais j’ai encore envie de profiter de quelques belles années. Les jeunes comme vous ne croient pas à tout ça. Et ils ont raison. Ils ont encore tout le temps avant de s’inquiéter de la mort et de ses affres », essaya-t-il de conclure de manière gaie.

La jeune femme le regarda étrangement, les yeux remplis de tristesse et de compassion mêlées.

« Et vous ? demanda le bonhomme, gêné.

— Ma mère m’a toujours raconté que les fantômes n’étaient que les âmes des gens partis trop. Ils n’ont pas encore le droit de rejoindre l’autre monde, alors ils errent dans le nôtre et accompagnent les gens pour qui il est l’heure.

— Je ne sais pas qui a raison, mais je préfère ne pas en croiser, si vous voulez mon avis.

— Je comprends… Sommes-nous encore loin de la ville ? »

Le bonhomme regarda à nouveau autour de lui, mais ne reconnut pas plus le chemin qu’avant.

« Je suis confus, finit-il par dire. C’est bien la première fois que je me perds. Et il faut que ce soit quand j’ai proposé mon aide à quelqu’un.

— Ce n’est pas grave, répondit la jeune femme. Je crois que c’était moi qui devais vous apporter mon aide, aujourd’hui. »

Elle termina sa phrase en posant une main amicale que l’épaule du bonhomme.

Lui ne comprenait pas les mots, mais l’étrange et puissante sensation qu’il ressentit le glaça complètement.

« Non, je, non… bredouilla-t-il. Ma femme… je n’ai pas pu lui dire au revoir. Et qui va s’occuper de ma mule ?

— Je suis désolée, je ne choisis pas. Je ne suis là que pour vous accompagner. »

413 — Un retard de plus ?

1121 mots

Il est 9 heures du matin, je suis encore en retard.

Ce satané téléphone a décidé de prolonger ma nuit en s’éteignant sans prévenir. Entre sa batterie défaillante et sa manie de bugger n’importe quand, je vais peut-être devoir le changer bientôt. J’y réfléchirai, mais plus tard. Pour l’instant, je suis en train de dévaler les escaliers, en essayant d’enfiler les manches de mon imperméable sans m’emmêler avec la lanière de mon sac à main et en ne m’étouffant pas avec la tartine que j’essaie d’engloutir pour ne pas partir l’estomac vide.

Pas maquillée, les cheveux en bataille, les fringues pas coordonnées, je vais encore passer pour une folle aux yeux de madame Verne. J’ai l’impression que cette mamie me regarde toujours de travers, avec le plus grand dédain possible. Eh oui, être célibataire sans enfants à 30 ans, ça ne fait pas partie des standards d’une veuve septuagénaire. Mais si elle a été une si parfaite mère que ça, pourquoi ses quatre fils se sont enfuis aux quatre coins du globe si ce n’est pour s’en éloigner le plus possible ?

Je dois me faire des idées. Je m’énerve toute seule. Tout ce stress, ça me rend irritable.

Dehors, il pleut des cordes. Des trombes d’eau. Et comme une idiote, je n’ai pas pris mon parapluie. Une couche de flotte recouvre le trottoir. Et j’ai mis des escarpins ouverts.

Cette journée part beaucoup trop mal. J’ai juste envie de faire demi-tour, rentrer chez moi, m’enrouler dans ma couette dans mon lit et appeler le bureau pour dire que je suis malade. Un instant, court, j’hésite, fort.

La porte de l’immeuble derrière moi s’ouvre.

« En effet, moi aussi, j’hésiterais ! »

Sans même me retourner, je reconnais la voix rauque et chaleureuse de mon voisin du 4e, le beau gosse, comme dans les romances de Noël, grand, avec une mâchoire carrée, des épaules de nageurs olympiques, des yeux noisette trop craquants et un sourire de mannequin. Si près de moi, je sens son parfum. Je craque complètement. Ça fait près d’un an que je le croise dans l’immeuble ou dans le quartier, j’ai toujours rêvé qu’il m’invite à boire un verre… j’ai même rêvé de l’inviter… mais il ne l’a jamais fait et je n’en ai jamais eu le courage non plus.

C’est bien ma chance, il faut que je le croise le seul jour où je sors de chez moi la moins apprêtée possible. Bon, OK, c’est pas la première fois que je sors comme ça, mais quand même, c’est pas d’bol.

Je n’arrive pas à articuler d’autres mots qu’un vague « euh bonjour » éraillé et inaudible.

Il va me prendre pour une déséquilibrée. Il ne va plus jamais m’adresser la parole. Pour éviter de me recroiser, il va déménager au Costa-Rica. Je vais finir vieille et seule, avec huit chats et deux perruches, parce que, elles, elles ont le droit d’être en couple alors que moi, non, le destin s’acharne.

« Est-ce que je peux passer ? » me demande-t-il gentiment, comme on parlerait à un enfant ou à un adulte un peu lent.

Je me rends compte que je suis encore au milieu du perron et que je le bloque. Je me pousse en m’excusant.

« Vous travaillez pas loin, il me semble, me dit-il. Vous voulez que je vous dépose ? Je ne suis pas garé loin, ce sera toujours moins désagréable que… »

Il ne finit pas sa phrase, mais montre le ciel.

« C’est gentil, mais ça devrait aller !

— D’accord, bon courage alors ! »

Et il descend les marches puis remonte la rue au petit trot.

Et moi, je reste là, à cligner des yeux pour comprendre ce qu’il vient de se passer, et quand je comprends…

Mais qu’est-ce que je suis STUPIDE !!! Je me mettrais des baffes, putain !!! Mais pourquoi j’ai répondu ça !?

« C’est gentil, mais ça devrait aller ! »

Mais d’où ça devrait aller ? Il pleut plus d’eau à la seconde que j’en ai dans ma douche, robinet ouvert à fond ! Et pour une fois que j’avais une occasion de passer du temps avec lui, et dans l’intimité de sa voiture en plus… qu’est-ce qui m’a pris de dire non ? Je suis complètement conne, c’est pas possible. Maintenant, c’est sûr, c’est mort.

Atterrée par le temps et ma bêtise, je me résigne à descendre les marches sous la pluie. Je crois que mes cheveux sont trempés aussi rapidement que mes pieds. Je me traîne jusqu’à l’arrêt de bus au bout de la rue. Je n’arrive pas à ne pas penser en boucle à cette réponse que je lui ai faite. Et à tout ce que j’aurais dû lui dire à la place.

Je suis encore dans mes pensées quand je vois que le bus est déjà à l’arrêt. Les gens descendent, les prochains montent. Je me mets à courir, mais avec toute l’eau par terre, mes chaussures pas adaptées et les gens qui semblent se faire un malin plaisir à m’empêcher d’avancer, je finis par voir le bus repartir au moment où j’atteins l’arrêt.

Sans déconner, les chauffeurs sont formés pour faire exprès de repartir alors qu’ils voient quelqu’un courir dans leur rétroviseur ou ça se passe comment ?

Je m’abrite sous l’auvent, haletante. Y a vraiment rien qui va dans cette journée. J’ai envie de pleurer. Un bon côté, c’est qu’avec la pluie, personne ne verra mes larmes, et que, comme je suis pas maquillée, ça va pas couler et me faire une tête de panda ou de reprise de justice.

Une voiture s’arrête devant l’arrêt, une belle sportive, noire, rutilante malgré toute l’eau sur la carrosserie. La vitre passager descend. Je sens que c’est encore un touriste pété de thune, trop habitué à ce que ses assistants fassent tout pour lui pour savoir utiliser son GPS tout seul, qui va me demander son chemin. Je suis à deux doigts de l’envoyer péter.

Le conducteur se penche pour laisser voir son visage.

J’ai un coup de chaud. C’est mon voisin. Mon cœur bat à tout rompre. Je ne sais pas si ce sont encore les effets de ma course ratée ou parce que j’ai peut-être une chance de me rattraper.

« Vous êtes sûre que vous ne voulez pas que je vous amène ? » demande-t-il avec son sourire ultra brite.

Je crois que je fonds sur place, littéralement. Ou c’est peut-être juste mes vêtements qui dégoulinent. Je respire profondément, essaie de me calmer, réfléchis avant de parler, visualise ce que je vais dire et ouvre enfin la bouche :

« Si, je veux bien ! »

Il me fait juste un signe de la main pour m’inviter à monter.

Il était 9 heures du matin, j’étais encore en retard. Mais la journée commence bien, finalement.

412 — Une vie

550 mots

Le vieil homme racontait toujours la même histoire au coin du feu.

Dans l’auberge, personne ne l’écoutait plus depuis des années. Ses moments de silence, le regard dans le vide, donnaient l’impression à certains qu’il perdait un peu plus l’esprit chaque jour, pendant d’autres l’imaginaient revivre ses souvenirs comme s’il s’y trouvait encore. Quand il revenait à lui, il semblait perdu, perdu par ceux qui l’entouraient, perdu dans ce lieu, perdu dans le temps. Puis il reprenait son récit comme s’il ne l’avait jamais quitté. Il parlait d’aventures, de périples, de combats équipes contre des monstres oubliés.

 

Le vieil homme racontait toujours la même histoire au coin du feu.

Les terribles guerres fratricides du Nord-Kérahlt, celles qui avaient vu des milliers d’hommes mourir chaque jour pendant des mois, parce que deux frères n’arrivaient pas à s’entendre sur le partage d’une terre pas plus grande qu’un champ de myrtes. Elles avaient duré trois étés. Il disait avoir participé aux trois, avoir survécu à dix batailles dans les troupes à pied d’abord, avant d’être promu capitaine à cheval ; en avoir combattu encore dix autres, avoir été promu général et mené dix mille hommes, avoir mis un terme à ces morts inutiles en décapitant les deux frères, avoir laissé le pouvoir à d’autres, n’avoir jamais été blessé qu’à deux reprises, comme si la déesse Thamis l’avait protégé chaque jour. Mais pourquoi se serait-elle plus penchée sur son sort que sur celui de ses frères d’armes ?  

 

Le vieil homme racontait toujours la même histoire au coin du feu.

La grande sécheresse, cinq années sans pluie ou presque, où les gens se déchiraient pour le moindre légume rachitique, la moindre graine de céréale trop sèche pour pousser dans un sol devenu trop dur. La fin d’une période de vingt années de paix, car quand les estomacs sont vides, la peur de mourir enflamme les esprits. Il avait survécu reclus dans les forêts Pavernes, à manger des racines et des vers de terre, comme les sangliers. Il était de toute façon trop faible pour chasser. Même en ces moments, il se demandait pourquoi Thamis le laissait vivre, alors que sa vie n’avait aucune valeur, qu’il n’avait rien accompli d’utile pour les autres. Au moins n’avait-il tué personne pour une outre d’eau ou un mot mal interprété.

 

Le vieil homme racontait toujours la même histoire au coin du feu.

Propriétaire de cette auberge à l’extérieur des remparts de la capitale, il ne gagnait pas beaucoup sa vie, suffisamment pour manger à sa faim. Quand l’épidémie a frappé rapidement et sans distinction, hommes et femmes, jeunes ou vieux, il a à nouveau perdu beaucoup d’amis et de connaissances, des gens qu’il appréciait et d’autres qu’il détestait, mais lui ne tomba pas malade. Thamis semblait en tout temps dans son ombre pour le défendre. Il ne comprenait pas pourquoi.

 

Le vieil homme racontait toujours la même histoire au coin du feu.

L’histoire de sa vie longue de près de cent printemps et multiple, intense, décousue. Une vie faite de mille chances et malheurs, de mille joies et tristesses, de mille plaisirs et douleurs. Une vie similaire à toutes les autres et tout aussi unique. Une vie que personne n’écoutait plus et que tout le monde oublierait le jour où il ne serait plus là pour la raconter.

411 — Question technique

627 mots

« Cette question ne relève pas de mon domaine d’expertise.

— Mais vous avez fait des années d’études pour atterrir ici, doc, non ?

— Certes, mais là, ça ne relève plus de la médecine légale ! »

L’inspecteur Lacrozaye et le docteur Breton se faisaient face, séparés par la table d’autopsie. Dessus le corps décomposé d’un homme d’une cinquantaine d’années au moment de sa mort, qui devait avoir eu lieu au moins dix ans plus tôt. Il devait peser au moins 130 kg au vu de l’usure et de la déformation des articulations des genoux et des hanches. L’homme avait été ramené à la morgue la veille. Le rapport préliminaire n’indiquait pas l’endroit exact où il avait été découvert. Il n’y avait que des coordonnées GPS, mais ce devait être un bois.

Un vieil imper sur le dos, les cheveux en bataille, mal rasé, l’inspecteur ressemblait à la parfaite caricature des gens de sa profession.

« Vous n’allez pas me faire croire que vous n’avez jamais eu besoin de faire des recherches sur ça, jusqu’à maintenant ! renchérit-il.

— Pas que je me souvienne, non. Si j’avais dû, je pense que ça m’aurait marqué. Mais pourquoi voulez-vous savoir cela ? Cela a-t-il vraiment quelque chose à voir avec ce cas ?

— Non, non. Juste une idée saugrenue. C’est pas grave, doc. »

L’inspecteur resta pensif, les yeux dans le vague posé sur les restes de cadavre.

Le docteur Breton avait vu beaucoup de policiers passer par ici, il en avait rarement vu avec le cœur aussi bien accroché que Lacrozaye. Même les plus enhardis préféraient rester le moins longtemps possible dans cette pièce aux côtés des corps nus, plus ou moins abîmés, découpés, ouverts, aux organes parfois encore exposés sur la table de desserte. Mais Lacrozaye restait là comme s’il n’y avait rien sur la table. Il pouvait même rester là des heures à discuter de la pluie et du beau temps. Une fois, il était même arrivé en mangeant son sandwich. Breton l’avait chassé pour éviter de disséminer des particules étrangères qui auraient pu contaminer les preuves. Lacrozaye avait râlé, maugréé, mais s’était exécuté, puis il était revenu quelques instants plus tard après avoir englouti son sandwich derrière les portes battantes, en s’essuyant la bouche, comme s’il sortait simplement d’un restau comme un autre.

Il était parfois étrange, mais cette façon de penser si étrange faisait de lui un des inspecteurs avec le meilleur taux de réussite dans ses enquêtes, au grand dam de sa hiérarchie qui changeait régulièrement ; chaque nouveau chef espérant que les emmerdes que Lacrozaye apporteraient forcément un jour seraient pour le chef suivant. Contre toute attente, son attitude et ses manières en décalage total avec ses collègues semblaient pourtant efficaces, sans lui porter préjudice.

Si Lacrozaye posait cette question, Breton savait que c’était parce qu’il avait une idée derrière la tête. Une idée qui l’emmenait loin dans ses réflexions intérieures, au vu de son regard vide posé sur le sujet du jour.

Le docteur se racla la gorge pour ramener l’inspecteur sur terre.

Ils discutèrent du cas, des circonstances de la découverte du corps — une dame qui promenait son chien tôt le matin, après de fortes pluies —, de son identité potentielle.

Une fois que Lacrozaye eut toutes les informations, il rangea son calepin et salua le docteur Breton. Au moment de sortir de la pièce, la main posée sur la porte battante ouverte, le légiste l’interpella :

« Inspecteur ! Pour votre question, voyez peut-être avec les gens du labo, ils sont plus versés dans la chimie que moi. Ils devraient pouvoir vous répondre.

— Merci, docteur, mais oubliez ! C’était une question comme ça. Finalement, j’ai pas trop envie de savoir si Fight Club dit vrai et qu’on peut réellement faire du savon avec du gras humain. »

410 — Camp de survie

502 mots

Tous les enfants seront correctement nourris et soignés.

C’est ce que le directeur du camp de vacances promet. Il appuie même particulièrement sur ce point. Il détaille aussi l’emploi du temps et la liste des activités sportives que les préadolescents pratiqueront.

Évidemment, ça n’est pas donné, mais pour deux semaines de vie en plein air pour que la marmaille retrouve la forme en faisant du sport en mangeant sainement, ça en vaut la peine.

L’endroit où le camp se tiendra a été étudié pour être un havre de calme, à la campagne, dans une forêt presque vierge, loin de toute ville, de toute civilisation et donc de tout réseau cellulaire. Les enfants ne pourront appeler personne. Même si certains parents sont quelque peu inquiets de cela, tous s’accordent à dire que ça fera du bien à leurs rejetons, étant donné leur addiction à tous sans exception. Il semble qu’aucun des préados inscrits ne sache plus vivre sans son portable. L’absence de notification de réseaux sociaux, de vidéo shorts et de doomscrolling leur fera le plus grand bien. Ils réapprendront à se concentrer plus de 20 secondes.

Ils n’auront de toute façon pas le temps de s’ennuyer au vu du programme : beaucoup de marche, de la nage, du canoë, du tir à l’arc, des sports d’équipe et même des formations pour chasser du gibier et allumer un feu.

Cela leur sera nécessaire pour les trois derniers jours du camp. Les gamins seront amenés à une quinzaine de kilomètres du camp, à un endroit connu seulement du directeur, et ils devront rentrer par eux-mêmes, grâce à tout ce qu’ils auront appris durant les deux semaines.

Pendant ces trois jours, des chasseurs rôderont jour et nuit pour les attraper. Les enfants devront tout faire pour rentrer au camp sans se faire attraper.

Une sorte de cache-cache ou de chat perché géant.

Cette partie-là, évidemment, restera une surprise pour les enfants comme pour les parents. Il ne faudrait pas effrayer ces enfants trop citadins pour savoir différencier un merle d’un chevreuil, ni leurs parents incapables de les laisser aller à l’école à pied alors qu’elle ne se trouve qu’à quelques pâtés de maisons.

Ce camp de vacances est autant un stage de formation à la survie pour les enfants que pour leurs parents, s’amuse parfois le directeur.

Il faudra donc attendre les derniers jours pour pouvoir goûter les résultats de cette nouvelle session.

L’année dernière, sur les trente enfants qui ont été lâchés dans la nature après les deux semaines, cinq ont réussi à ne pas se faire prendre. C’était ma première fois, je ne connaissais pas bien les règles et j’ai eu face à moi des gens redoutables. Ils ont payé cher pour ce camp et ont tout fait pour en avoir pour leur argent. Moi, je n’en ai attrapé qu’un seul, un petit maigrichon tout sec, avec presque que la peau sur les os. Les deux semaines de sport n’avaient pas réussi à le remplumer.

J’espère sincèrement que cette année, j’en dévorerai plus.

409 — L’usine vide

659 mots

L’ancienne usine était désormais vide.

Cela faisait des années qu’il n’y avait plus de machines, plus d’ouvriers, plus de bruit.

Il ne restait qu’un immense volume vide et poussiéreux. Le plafond était aussi haut que dans une cathédrale. Des nombreux carreaux qui laissaient entrer la lumière, seuls de rares étaient encore intactes. Sur le sol, de grandes zones à la peinture écaillée délimitaient les anciens postes de travail. Des escaliers en métal peint en vert passé montaient à une coursive surélevée qui menait à des bureaux avec de grandes vitres, pour laisser les chefs regarder les sous-fifres travailler.

Ces pièces avaient déjà été pillées. Ne restait plus que les anciens tableaux de contrôle, plus reliés à rien, et même si, complètement inutilisables. Entre les squatteurs et les rats, il manquait la moitié des câbles et l’autre moitié avait été rongée.

L’entreprise propriétaire de cette usine avait mis la clef sous la porte il y avait au moins cinquante ans.

À l’origine, elle fabriquait des automates pour remplacer les humains dans d’autres usines. Quand ce fut au tour des ouvriers de cette usine de se faire remplacer, il y eut des émeutes. Les gens étaient désespérés. Ils savaient que perdre leur boulot signifiait mourir de faim. Plus personne ne bossait, tout le monde avait été remplacé par leurs produits : des robots pas trop chers, mais diablement efficaces, qui n’avaient pas besoin de soirée, de week-end, de vacances, de congés maternité, de s’occuper des enfants, d’être malades, de veiller un parent malade ou mort.

Il y eut des manifestations. La police surexcitée avait assailli les manifestants avec leurs camions et leurs armures blindés, leurs armes de guerre, leur volonté de casser du pauvre. Le bilan avait été de plusieurs centaines de blessés et plus de cent vingt morts. C’était à se demander ce qu’on leur avait promis pour qu’ils oublient qu’ils assassinaient leurs semblables.

Malgré le remplacement de tous les travailleurs par des robots, l’entreprise fit faillite. Si plus personne n’a de salaire, plus personne ne peut dépenser de sous pour acheter vos produits ou vos services…

L’usine avait fermé du jour au lendemain. Quelques robots avaient été vendus à droite à gauche, pour pièce ou comme objet de compagnie, mais tout le reste était resté sur place.

Une entreprise de gardiennage fut embauchée pendant les deux années qui suivirent. Les chiens robots et autres drones parvinrent à dissuader une bonne partie des intrus, mais au bout d’un moment, ce coût ne fut plus considéré comme nécessaire et les lieux furent totalement laissés à l’abandon.

Certaines machines, les plus légères, furent volées. Les autres furent démontées ou découpées pour revendre le métal au poids.

Il ne fallut pas longtemps au bâtiment pour être squatté, surtout en hiver, même si l’endroit était rempli de courant d’air. Le nombre de squatteurs augmenta tant que le lieu devint un village. On raconte que plus de 500 personnes habitaient là au plus fort. Mais comme tout, cela ne dura pas. Tous furent délogés par l’État, qui voyait mal ces gens ne pas payer de loyer et encore moins d’impôts.

Ensuite.

Ensuite, rien n’est vraiment sûr. Mais au final, la nature reprit ses droits. Les racines, les herbes folles, les arbustes, tout poussa et envahit l’espace. L’usine était un lieu agréable pour les plantes : à l’abri du vent en hiver, au chaud dans les périodes encore fraîches, mais ensoleillées.

À tel point que le bâtiment ne fut plus visible sous la végétation et tomba dans l’oubli.

Il avait été redécouvert il y avait deux mois. Les jeunes gens à l’origine de cette redécouverte avaient décidé de se servir du bâtiment pour leur village, ils ne savaient pas exactement quoi faire avec, mais décideraient après avoir vu quoi ressemblait l’endroit vide.

Ils avaient donc passé les dernières semaines, à couper, élaguer, arracher, tailler, nettoyer, les arbres, les plantes, les murs.

L’ancienne usine était désormais vide.

C’était une page blanche prête à recevoir une nouvelle histoire.

408 — Le chien d’attaque

552 mots

Nancy avait laissé la garde du chien à son frère.

C’était une erreur. Elle le savait depuis le début. Au moment même où l’idée s’était formée dans son esprit, elle imaginait la fin de cette affaire. Elle avait bien essayé de marchander avec ses parents ou ses amis, mais personne n’avait voulu s’occuper de la bête. Les premiers avaient prétexté un voyage à l’autre bout du monde, pendant que les autres avaient trouvé toutes les excuses possibles pour ne pas prendre en charge l’animal.

Mon appart est trop petit.

Une semaine, c’est beaucoup

 J’ai peur qu’il ne morde le bébé, s’il lui tire les poils.

Je suis allergique.

J’ai peur.

J’ai poney aquatique.

Et cætera, et cætera.

Cela dit, Nancy ne pouvait pas vraiment leur en vouloir. Elle avait reçu Sauron en cadeau de son ex, avant que ce ne soit son ex… c’était d’ailleurs peut-être ce qui avait précipité les choses entre eux. Elle avait immédiatement vu son potentiel et avait voulu le dresser pour l’attaque.

Sauron, pas son ex.

C’était un chien énergique qui avait besoin d’être canalisé. Nancy l’avait remarqué dès le premier instant. Elle avait voulu capitaliser cette ardeur. Si ç’avait été légal, elle l’aurait même inscrit à des combats de chiens. Quelque part, ça la rassurait de savoir qu’il pouvait la défendre en cas de besoin.

Sauron, pas son ex, toujours pas.

Cela faisait maintenant deux ans que Nancy et Sauron vivaient ensemble dans le petit appartement et tout allait bien jusqu’à ce que le patron de Nancy lui annonce qu’elle partait en formation à l’autre bout du pays ou presque dans deux semaines. Elle n’avait pas pu (ni même eu l’envie de) refuser.

Depuis, elle avait cherché désespérément à faire garder Sauron, mais se heurtait à des refus.

Finalement, son frère l’avait appelée. Ses parents lui en avaient parlé et il s’offusquait que Nancy ne lui eût pas demandé. Elle avait bredouillé des excuses, essayé de trouver des stratagèmes pour refuser qu’il le prenne avec lui, mais, ne pouvant réfuter le fait que son frère était son dernier, et seul en fait, espoir, elle avait accepté à contrecœur.

Elle les avait regardés quitter son appartement, comme deux larrons en foire, espérant qui ne leur arriverait rien de grave pendant son absence. Elle aurait le cœur brisé s’il arrivait quelque chose.

À Sauron.

Et aussi à son frère, un peu.

À présent, devant la porte de l’appartement, elle appréhendait les retrouvailles.

Quand il ouvrit la porte, il avait une mise déconfite.

Son frère, pas Sauron.

« Qu’est-ce que tu as fait de mon chien ? » demanda Nancy, la voix glacée d’inquiétude.

Mais immédiatement, reconnaissant sa maîtresse, Sauron accourut dans l’appartement et galopa dans le couloir pour se jeter sur elle. En le voyant, Nancy se décomposa un peu plus.

« Qu’est-ce que tu as fait à mon chien ?

— Rien de spécial ! Je l’ai amené chez une copine toiletteuse. Il en avait besoin, le pauvre. Tu ne prends vraiment pas soin de lui !

— De quoi parles-tu ? Ce n’est pas un candidat pour ces ridicules concours de beauté ! Pourquoi lui as-tu mis un nœud sur la tête ?

— C’est la coiffure classique, sœurette ! Et c’est pas parce que tu lui as donné un nom de méchant à ton Sauron que c’est plus un Yorkshire ! »

407 — Assumer ses choix

473 mots

Elle succomba à la tentation et commanda un verre de vin.

Le serveur bloqua un court instant avant de sourire de plaisir. Cela faisait longtemps qu’on ne lui avait pas fait cet honneur. Il repartit tout guilleret de cette commande. En revanche, le couple de la table d’à côté échangea un regard entendu après l’avoir dévisagée en coin. C’était un couple dans la vingtaine, ils étaient mignons, amoureux, mais s’occupait beaucoup trop de ce qu’il se passait à côté.

Il lui sembla aussi voir les deux hommes d’affaires quinquagénaires attablés un peu plus loin, bien en chair, avec des costumes cravates de marque en lien avec leur CA, la regarder avec un léger étonnement en l’entendant passer commande.

Seule une vieille dame d’au moins 75 ans bien tassés, avec une belle mise en plis qui faisait ressortir l’argenté de sa chevelure, assise au fond du restaurant lui sourit. Elle leva même son verre en sa direction, un demi de bière blonde.

Mais quoi ! elle avait envie de boire un verre de vin, de sentir ses notes boisées, de goûter sur sa langue le velours et les fruits rouges.

Le sommelier traversa la salle et s’approcha d’elle, fier comme un coq, avec, dans une main, le grand verre à pied, magnifique et longiligne, brillant de mille reflets sous les spots du plafonnier, et dans l’autre la bouteille qu’elle avait choisie. Le professionnel n’avait pas dû pouvoir faire son œuvre aussi régulièrement que d’habitude, ces derniers temps. Il la salua avec cette déférence qui paraît innée chez les gens de ce métier, puis il posa le verre sur la table, lui fit admirer l’étiquette de la bouteille qu’elle ne regarda qu’à peine en acquiesçant, et enfin, il versa une lampée dans le verre avec la précision calibrée d’un geste répété un nombre incalculable de fois, énumérant les qualités organoleptiquo-mystiques du précieux breuvage.

Les regards de la salle s’étaient fixés sur eux et cette scène que certains jugeaient obscènes, que d’autres enviaient sans les dire.

Elle avait envie de se cacher sous la table, troublée par l’attention que tous lui portaient bien malgré elle. Mais elle tint bon. Elle était une femme forte et moderne, qui assumait ses envies et ses choix.

La tête haute, elle prit le verre par son pied, fit tourner le liquide dans le calice d’un coup de poignet qu’on eût cru habitué au geste, le porta à son nez, huma les effluves entêtants, puis le porta à ses lèvres, toujours sous le regard du sommelier qui attendait son approbation, avant de repartir à son comptoir.

Le liquide glissa sur sa langue, excitant ses papilles, puis coula dans sa gorge.

Elle ne regrettait pas son choix et se conforta dans l’idée qu’elle devait pouvoir boire un verre de vin quand elle en avait envie sans culpabiliser, même pendant le Dry January.


Disclaimer : l’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.

Si vous faites le Dry January, bravo à vous. Si vous ne le faites pas, vous avez aussi raison tant que vous vous sentez à l’aise dans votre rapport avec l’alcool.

Bisous

406 — Entretien individuel de fin de mission

Un peu de S.F. parce que ça faisait longtemps.

1075 mots

Elle savait que c’était Steven avant de décrocher le téléphone.

Sandra n’avait pas envie de lui répondre. Il allait encore lui rebattre les oreilles avec cette histoire de rayures sur la coque de son vaisseau. Il essayerait de lui retenir les réparations sur son salaire, comme chaque fois.

Elle tira sur sa cigarette électronique et souffla une volute de fumée rosée par le nez. Le télécommunicateur continuait de sonner.

« Voulez-vous que je réponde à votre place ? demanda l’IA de maison à travers les nombreux haut-parleurs de l’appartement.

— Non, décroche et passe-le-moi sur l’écran du salon » répondit Sandra, en se servant un verre de whisky synthétique avant de s’affaler dans son canapé.

Elle avait déjà mal au crâne rien que d’y penser.

Le visage bronzé et les cheveux peroxydés de Steven apparurent en grand dans le salon. En beaucoup trop grand. Ses yeux étaient cachés par les lunettes de soleil triangulaires qu’il portait toujours.

« Hey ! Ma belle ! J’espère que tu vas bien ! lança-t-il d’un ton trop jovial, trop mielleux, trop suspect.

— Salut Steven. Qu’est-ce que je peux pour toi ? »

Sandra se massait la tempe avec son verre.

« J’appelais pour savoir si tout allait bien et pour savoir comment ça s’était passé. D’habitude, tu passes toujours me voir quand tu rentres de mission.

— Il était tard, j’étais claquée. Je savais que tu m’appellerais. Tu m’appelles toujours.

— Ah ah ! C’est vrai. Mais c’est normal, je m’inquiète pour toi.

— Je suis entière, et ta cargaison aussi.

— En parlant de ça… »

Ça y était, il allait commencer son laïus sur la sécurité, l’intégrité de son vaisseau, la confiance dans ses employés, bla bla bla…

« Tu m’écoutes, Sandra ?

— Non. Je n’écoute pas.

— Il y en a pour 8 500 spaceYuans ! s’exclama-t-il en perdant sa jovialité de façade. Ce que tu as ramené couvre à peine le carburant et les réparations ! continua-t-il en reprenant son calme. Je ne vais pas pouvoir te payer. Je suis désolé, mais tu dois faire plus attention ! »

Elle devait faire plus attention ? Après avoir navigué dans le coin le plus mal famé du système solaire, après avoir dû composer avec des contrebandiers fluxites et leur manie de prendre les humains pour des en-cas, après avoir réussi à les convaincre des fournir ce pour quoi elle était venue contre le paiement prévu et pas autre chose, après voir dû le leur faire comprendre à coups de poing et de pistolaser, après s’être enfuie avec la cargaison et avoir dû semer leur armada de chasseurs à travers les astéroïdes troyens, après avoir réussi à passer les checkpoints de la police intersidérale sans même se faire contrôler, elle avait réussi à revenir entière avec la cargaison et le vaisseau, et lui lui demandait, non lui ordonnait de faire plus attention ?

Quelque chose se brisa dans la tête de Sandra, comme un avant-bras qui claque quand on lui met un trop gros coup de genou. La colère explosa en elle. Elle la retenait depuis trop longtemps.

Elle avala cul sec son verre et bondit si vite vers l’écran que Steve, pourtant à l’abri, recula d’un pas de peur de recevoir une raclée.

« C’est toi qui devrais faire bien attention, Steven ! »

Sandra porta la main à son col et l’arracha presque pour montrer sous sa clavicule une cicatrice déjà cautérisée.

« Tu vois ça ? demanda-t-elle en relevant sa manche gauche pour en montrer une autre. Et ça ? Et celle-là ? termina-t-elle en relevant son t-shirt pour montrer son abdomen, lui aussi lieu de multiples cicatrices. C’est ce que me valent tes petits voyages. C’est ma vie que je joue. À chaque fois ! Ne me dit pas de faire plus attention !

— Je sais, je sais, ma belle. Mais mon vaisseau…

— J’en ai rien à foutre de ton tas de ferraille. C’est pas compliqué ! Tu vas me payer ce que tu me dois et ajouter vingt pour cent comme prime de risque.

— Tu rêves, ma belle. J’ai pas les moyens.

— Je vais te dire de quoi t’as pas les moyens. T’as pas les moyens de me mettre en rogne. T’as pas les moyens de te passer d’une pilote comme moi. Et t’as pas les moyens de me voir raconter tes affaires à des oreilles indiscrètes.

— Tu veux aller tout balancer aux flics ? hurla-t-il en enlevant ses lunettes dans un geste de rage. Tu partiras au bagne pour au moins 300 révolutions !

— Pas les flics, Steve, mais je pense que Rufo sera très content de pouvoir m’engager, à un bon prix, lui. Il pourrait profiter de tout ce que je sais de ton commerce.

— Tu me menaces ? C’est ça que tu es en train de faire ?

— Je fais appel à ton intelligence, s’il t’en reste un tant soit peu. Tu peux prendre ça comme des menaces, j’en ai rien à carrer. En attendant, c’est pas la peine de me rappeler avant de m’avoir payée. Et n’oublie pas les vingt pour cent ! »

Sandra raccrocha et se jeta dans le canapé en soufflant fort. Elle avait l’impression d’avoir oublié de respirer. Elle se servit un nouveau verre qu’elle but d’une traite.

Elle était morte. Menacer Steven comme ça. Elle était morte. Il n’y avait rien à espérer d’autre. Pourquoi l’avait-elle menacé ? Où avait-elle la tête ?

Elle se resservait un troisième verre quand le téléphone sonna à nouveau.

Sandra se crispa.

« Voulez-vous que je réponde à votre place ? » demanda l’IA de maison.

Sandra réfléchit un court instant. Elle n’était pas habituée à reculer face au danger.

« Envoie l’appel au salon ? »

L’image de Steven apparut à nouveau. Il n’avait pas remis ses lunettes et bougeait nerveusement. C’était assez rare chez lui.

« Je t’ai viré l’argent. Je suis désolé de t’avoir dit de faire plus attention. Tu prends beaucoup de risques pour moi. Je voudrais pas passer pour un ingrat. C’est juste que, tu vois, j’y tiens à mon tas de ferraille. C’est sentimental, comme qui dirait. Et puis, on est des partenaires de longue date, toi et moi. Ce serait dommage qu’on se fâche pour si peu. »

Sandra vérifiait son compte en l’écoutant d’une oreille. Des excuses, Steven en faisait souvent, mais rarement des sincères. L’argent était bien là. Avec les vingt pour cent.

« Merci Steven ! Bonne nuit ! »

Sandra coupa la communication alors que Steven continuait sa logorrhée d’excuses creuses.

Elle avait intérêt à ne pas rayer le vaisseau la prochaine fois.