405 — L’inquisiteur

699 mots

« Je me débarrasse des magiciens. »

L’homme avait dit cela sur un ton cordial, comme il aurait souhaité bon appétit ou bon voyage. Assis seul sur son banc à une table qui pouvait accueillir dix convives en période d’affluence, la cuillère remplie de ragoût fumant en l’air, prête à être avalée, il regardait Manon, la fille de l’aubergiste qui venait de lui poser la question.

Il était arrivé dans l’après-midi. Usé par sa chevauchée sous la tempête, il n’avait ouvert la bouche que pour demander une chambre et qu’on s’occupât de son cheval. Sa capuche, dégoulinante comme son manteau, lui cachait presque complètement le visage.

Il était revenu dans la salle à manger pour prendre le dîner.

Avec ce temps, peu de monde osait prendre la route. Dans la grande salle de l’auberge, il n’y avait que lui et Brutus, un poivrot qui passait toutes ses journées là depuis aussi loin que Manon pouvait se rappeler.

Elle lui apporta une écuelle remplie de ragoût brûlant et un morceau de pain. L’homme lisait un livre. Le diable seul savait comment il avait fait pour ne pas le tremper avec toute la pluie qu’il avait reçue. Manon regarda un instant ce voyageur qui avait posé son ouvrage pour tremper avidement la cuillère de bois dans le ragoût. Malgré son empressement, il gardait une certaine prestance, avec ses cheveux noirs mi-longs coiffés en arrière et une barbe taillée courte et en pointe. Il avait une lueur d’intelligence vive dans les yeux, pas comme les clients que la jeune serveuse voyait habituellement ici.

L’homme s’était arrêté avant sa seconde bouchée, voyant la jeune fille toujours face à lui.

« Un problème ? demanda-t-il, en levant les sourcils, étonné.

— Euh… non, monseigneur. Je suis désolé, je n’aurais pas dû vous dévisager de la sorte… C’est juste que… je me demandais ce qui pouvait bien vous pousser sur les routes par un pareil temps.

— Je me débarrasse des magiciens. »

La réponse n’eut pas l’air suffisamment claire pour Manon car son désarroi se fit plus fort sur son visage.

« Je traque les magiciens et je les tue pour le compte du clergé.

— Vous êtes un inquisiteur ?

— C’est ainsi que l’on nomme les gens de mon métier, en effet.

— Je les croyais tous très vieux », répondit Manon, sans réfléchir.

L’homme rit, et en profita pour fourrer la cuillère sans sa bouche.

« La plupart le sont.

— Mais il n’y a plus de magiciens depuis longtemps dans notre région, non ?

— Il n’en reste qu’un, le plus grand, Plivius l’Ancien.

— J’ai toujours cru qu’il était mort, il y a des années.

— Il a disparu il y a 16 ans, mais je ne crois pas qu’il est mort… Quel âge avez-vous ? »

S’inquiétant de ne pas voir revenir sa fille en cuisine — il arrivait parfois que certains voyageurs soient très mal élevés —, l’aubergiste arriva derrière le comptoir à pas rapide. Habitué à ce que le danger fasse irruption dans sa vie, le voyageur se leva. Le père de Manon le regarda avec suspicion.

« Qu’est-ce que vous lui chantez là ? Elle n’a que 15 ans ! Et elle n’est pas à louer ! »

La tension dans l’air était palpable.

Manon s’excusa auprès du voyageur et retourna près de son père.

Visiblement inquiet, Brutus se leva en grommelant qu’il était l’heure de rentrer. Il chancela et manqua de tomber à la renverse en passant difficilement ses jambes de l’autre côté du banc. Manon se précipita vers lui, mais il articula — difficilement — que c’était bon, appuyé d’un geste de la main approximatif. Il dut s’appuyer sur les murs jusqu’à la porte, et éructa un salut en sortant dans la nuit et la pluie.

L’aubergiste reposa son regard suspicieux sur le voyageur, qui regarda la porte de sortie, puis le tenancier, puis la porte, puis le tenancier à nouveau.

« Depuis combien de temps avez-vous cette auberge ? demanda-t-il finalement.

— Ça fait 16 ans, pourquoi ?

— Et l’homme qui vient de sortir ? Ça fait longtemps que c’est votre client ?

— Depuis le premier jour ou presque.

— Et merde ! »

Le voyageur attrapa son écuelle et but les deux tiers du contenu, fourra deux morceaux de viande dans sa bouche et se précipita dehors.

403 — Denise

916 mots

Elle a décroché le téléphone, mais n’a pas parlé.

Elle entend encore ce clic-clic étrange dans l’écouteur. Elle est sur écoute, mais ne sait pas pourquoi. À l’autre bout du fil, rien, pas même une respiration lourde de sens. Cela l’aurait presque rassurée de savoir qu’une menace plane au-dessus d’elle, que chaque coin de rue, chaque bouche de métro, chaque bistrot pourrait être le théâtre de son tragique dernier souffle. Mais hormis ces appels qui sonnent à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, il n’y a aucun signe de danger.

Sa vie est d’un monotone ennui, entre son morne travail de comptable à la banque, son appartement vide et ennuyeux, et son club de lecture rempli d’autre vieille comme elle, qui s’ennuient au moins aussi fort. Denise rêve d’entrer dans une de ces histoires qu’elle lit avec Paulette, Jacqueline et les autres.

Bien sûr, il pourrait y avoir des risques, peut-être frôlerait-elle la mort, mais cela ne serait-il toujours pas mieux que d’attendre que la faucheuse frappe à sa porte, assise dans son fauteuil en train de s’abrutir devant la télé parce que ses yeux seront trop fatigués pour continuer de lire ?

L’appelant raccroche au bout de quelques secondes, comme chaque fois. Denise a essayé de compter si les appels durent toujours le même temps, mais cela semble aléatoire. Laissée seule avec la tonalité, Denise soupire avant de reposer le combiné sur l’appareil.

Elle sursaute quand, au même moment, on frappe à la porte, avec force, presque violence.

Denise se fige un court instant. Nouveaux coups rapides, frénétiques. Ce doit être urgent. Elle ouvre sans même regarder à travers son judas. Dans son immeuble, tout le monde se connaît, elle ne craint rien et ne verrouille jamais.

Loin d’être un voisin nécessiteux, c’est un inconnu qui lui tombe littéralement dans les bras, mais elle ne parvient pas à le retenir. Il tombe à genoux sur le sol de son entrée. Des gouttes de sang tombent avec lui sur le lino.

L’homme a les cheveux en bataille et un imperméable sur le dos qu’une déchirure, qui doit lui traverser le corps, imbibe de rouge. Il souffle fort. Dans une main, une mallette, dans l’autre, un pistolet. C’est la première fois que Denise en voit un en vrai. Elle ne distingue pas bien le visage de l’homme, mais elle voit ses yeux, de beaux yeux bleus.

Elle se relève et scrute le couloir. Personne, pas un bruit, seul l’ascenseur en fonctionnement. Elle vérifie qu’aucune trace sur sa porte ni par terre n’indique que l’homme est rentré chez elle. Denise referme à double tour et met le verrou à chaîne, puis elle passe le bras de l’homme autour de ses épaules et le soulève. Jusqu’à maintenant, elle ne s’en serait jamais crue capable.

Debout au milieu de son entrée, avec cet homme armé sur le dos, elle allait dans le salon, mais s’arrête, pensant qu’il risquait de tacher son canapé avec tout son sang. L’homme gémit de douleur. Finalement, elle entre dans la salle de bain et le dépose aussi délicatement que possible dans la baignoire.

« Ils me cherchent. N’ouvrez pas… surtout pas… »

L’homme perd connaissance après avoir soufflé ces mots. Ses muscles se détendent, il perd la prise sur la mallette, qui reste attachée à son poignet par une paire de menottes, et lâche son pistolet qui tombe sur le tapis de bain.

Denise le ramasse, autant éviter de laisser ce joujou trop près de cet inconnu. Elle n’a aucune idée de ce qu’il fera quand il se réveillera et préfère ne pas le lui laisser à porter de main. Peut-être devrait-elle l’attacher et appeler la police ?

On frappe à nouveau à la porte. Avec encore plus de violence que plus tôt. Denise plaque une main contre sa bouche pour étouffer le cri de surprise qui lui échappe.

Elle reste interdite. Que doit-elle faire ? Sa curiosité lui crie d’aller regarder dans le judas. Si c’est la police, elle doit ouvrir. Mais si ce sont les poursuivants de cet homme… Il lui a dit de ne pas ouvrir. Et si elle passe l’œil dans le judas, ils le verront. Mieux vaut attendre.

On frappe à nouveau, si fort que la chaîne du verrou claque dans son logement.

Denise sort à moitié de sa salle de bain en faisant glisser ses pieds sur le carrelage pour éviter tout bruit.

On frappe encore.

Elle regarde l’arme dans sa main. Elle n’a jamais utilisé un tel objet, mais d’après les films qu’elle regarde, il suffit de le pointer et d’appuyer sur la gâchette. Un peu comme le pulvérisateur pour les vitres.

Denise lève l’arme en direction de sa porte, prête à tout, espère-t-elle. Le sang frappe à ses tempes plus fort que la personne dans le couloir. Elle tremble sous l’effet de l’adrénaline.

On frappe une quatrième salve de coups, puis on parle. Denise ne comprend pas ce qui s’est dit, mais elle est sûre d’entendre des pas s’éloigner en courant. Elle retient son souffle et attends un instant, quelques secondes, peut-être quelques minutes même. Elle ne sait plus très bien.

Soudain, ses jambes ne la portent plus. Elle s’appuie sur le chambranle de la porte et se laisse glisser moitié sur le carrelage froid, moitié sur le lino tiède. Denise pose son front contre sa main qui tient l’arme. Des larmes coulent sur son visage, mais elle ne parvient pas à ne pas rire de la situation. Jacqueline et Paulette ne vont jamais la croire.

402 — La duchesse de Thuvaïa

721 mots

Il était convenu qu’ils partiraient avant la nuit.

Malheureusement, les nuages s’invitèrent, eux aussi, et l’obscurité s’annonça bien plus tôt que prévu. Les trois aventuriers et leur jeune protégée se retrouvaient bloqués dans cette grotte jusqu’au lever du soleil. Il était trop risqué de se balader dans ces bois de nuit. Entre les lianes wynsiennes qui se propageaient allègrement dans le noir et les animaux sauvages, les risques de mourir de façons variées étaient trop élevés.

Mais ça n’arrangeait pas les affaires de Björn et cela allait leur faire perdre au moins une semaine. Ils devaient arriver à Vvaldhelas avant demain soir, sans quoi ils manqueraient le bateau pour Carchel et devraient attendre au moins trois jours dans ce port de vicieux et de poivrots. Avec une gamine dans les pattes, ç’aurait été compliqué ; avec cette gamine, ça serait l’enfer.

Finir une mission n’avait jamais été aussi pressant pour Björn, qui n’espérait qu’une chose : pouvoir se débarrasser de l’encombrante duchesse de Thuvaïa au plus vite. Cette fillette était insupportable. Sa voix avait la douceur d’ongles qui raclent un tableau d’ardoise. Ses manières de princesses à qui on a toujours passé tous les caprices excédaient Björn et les autres, même si Naryan, l’archer, et Paul, le prêtre, s’en cachaient mieux que le guerrier. Malgré les consignes claires répétées par l’équipe, la gamine donnait l’impression de tout faire pour attirer l’attention sur eux.

Ils avaient déjà eu du mal à sortir de Gost — la très mal nommée cité aux fleurs —, sans se faire repérer, mais elle avait, en plus, rendu la traversée de la forêt de Lumière — encore un nom qui ne correspondait clairement pas à la réalité — encore plus dangereuse qu’à l’accoutumée. À parler tout le temps et trop fort, la fillette avait, par deux fois, attiré des hordes de krasques affamés, par quatre fois permis à des bandits de grand chemin de les attaquer par surprise, et un trop grand nombre de fois effrayé le gibier qui aurait pu agrémenter leurs dîners. Heureusement, le krasque rôti froid n’était pas si mauvais.

À présent, la duchesse se sentait fatiguée et avait demandé à ce qu’on se reposât. Sans l’intervention des deux autres, Björn les aurait poussés à avancer sans écouter les geignements de la gamine. Elle lui tapait tant sur les nerfs qu’il avait déjà imaginé la laisser se faire dévorer par les krasques, l’abandonner dans la forêt ou lui trancher la tête lui-même. Heureusement que Paul, en bon ecclésiastique, avait toujours réussi à calmer les nerfs du guerrier.

À l’abri de la roche, le regard dans l’obscurité de la forêt et de la nuit, Björn soupira lourdement. Pourquoi avait-il accepté ce boulot ? La prochaine fois que son ami Piero le velu lui proposerait une mission, il lui expliquerait le fond de sa pensée et l’enverrait se faire voir sur la plaine des Marquarins !

« C’est étrange, dit soudain la duchesse, on dirait que cette grotte ronfle. N’entendez-vous pas ? »

Björn, Naryan et Paul se raidirent en même temps, imaginant la même chose, réfléchissant au meilleur choix. Mais il était trop tard. La fillette s’aventurait déjà plus profondément dans la grotte. Elle poussa bientôt un cri suraigu. Björn se réjouit un court instant en imaginant être enfin débarrassé d’elle. Paul lui lança un regard réprobateur, comme s’il avait deviné ses pensées. Les trois hommes se précipitèrent au fond de la grotte, mais la duchesse revenait déjà en courant vers eux, hurlant toujours à plein poumon.

Une déflagration se fit entendre, une lueur illumina les murs de la caverne. Paul se jeta sur la gamine et la plaqua au sol, pendant que les deux hommes l’imitaient. Un crachat de feu leur lécha l’échine. Le dragon apparut du fond du boyau. Paul se releva tant bien que mal. Björn et Naryan tirèrent la duchesse plus qu’ils ne l’aidèrent à se remettre debout. Les yeux écarquillés par la peur, au moins elle avait arrêté de crier — et même de parler.

Björn la jeta sur son épaule et détala vers l’extérieur, suivi par ses deux compères. Cette fille était un aimant à problèmes. Elle semblait attirer la poisse comme le sucre les abeilles. Tant pis pour les lianes wynsiennes et les animaux sauvages, mieux valait encore les affronter plutôt que de faire face à un dragon. Peut-être attraperaient-ils le bateau à temps, finalement.

401 — Mme Shaw

541 mots

Mme Shaw a balancé le jeune avec son parapluie.

Il a atterri sur le trottoir détrempé et a glissé en créant de toutes petites vagues.

Le temps qu’il se relève, Mme Shaw a déjà refermé et verrouillé la porte avant de retourner à ses clientes, qui restent d’abord silencieuses, partagées entre la totale compréhension pour l’agacement de la dame et la peur de subir ses foudres à présent que sa patience est à bout.

Le jeune s’est remis debout, tenant toujours son parapluie d’une main, et pose l’autre en visière entre son front et la porte vitrée pour scruter à l’intérieur.

Étrangement, son regard n’est pas aussi énervé qu’on aurait pu le croire. Il est plutôt vide, en fait. Ou alors est-ce parce qu’on ne le voit pas bien dans l’ombre. Il est trempé, cela rend sa dégaine dégingandée encore plus grotesque.

Mme Shaw est en train de s’occuper de clientes en cabine d’essayage. Elle ne fait plus attention à lui. Elle essaie de faire bonne figure et conseille au mieux, avec un sourire bienveillant, mais tout le monde dans la boutique se rend bien compte à quel point ce phénomène l’a tendue.

Elle finit par se rendre compte que le jeune est encore devant les portes.

« Qu’est-ce qu’il n’a pas compris ? siffle-t-elle entre ses dents ?

— Vous avez été pourtant tout à fait claire, lui répond une octogénaire agacée, qui ne comprend pas qu’un jeune garçon ose entrer dans un tel endroit.

— C’est un ado, il faut lui pardonner, répond une quinquagénaire. À cet âge, les garçons… vous savez comment ils sont.

— Ça ne me dérange pas qu’il entre ici, mais pour acheter ou demander conseil, ou quelque chose de raisonnable, je ne sais pas moi ! Mais je n’ai pas le temps pour ce genre de bêtises. Regardez le monde que j’ai. »

Les autres clients, qui attendent leur tour pour payer ou avoir de l’aide, hochent la tête en signe d’approbation.

On frappe à la porte. Mme Shaw espère que c’est une cliente qui veut entrer, mais c’est encore ce satané garçon qui fait le pied de grue. Il va finir par faire fuir tout le monde.

Finalement, Mme Shaw lève les yeux au ciel, soupire, s’excuse auprès de ces dames et retourne ouvrir.

« Il est encore plus cassé qu’avant, dit l’ado de sa voix éraillée et sautante. Vous êtes sure que vous ne pouvez pas le réparer ?

— Je suis un magasin de lingerie ! Qu’est-ce que vous ne comprenez pas ? Je n’ai que des sous-vêtements, des culottes, des soutiens-gorge, en soie, en satin, en dentelle. Je ne vois pas ce que vous voulez que je fasse de votre parapluie ! Je ne sais pas réparer ça, moi !

— Mais…

— Il n’y a pas de “mais” ! Je vais appeler la police si vous continuez !

— Je ne comprends pas, j’ai toujours entendu ma mère venir ici pour ses réparations.

— De parapluie ? Je ne pense pas non ! répond sèchement Mme Shaw, prête à l’attraper une seconde fois par le col, même s’il fait toujours une tête de plus que lui.

— Je sais pas. En tout cas pour ses soutiens-gorge, oui. Elle a toujours dit que vous êtes au top pour réparer les baleines ! »

400 — Maniac Mansion

982 mots

Nous avons dépensé beaucoup d’argent pour cette maison.

Vraiment beaucoup d’argent.

Alors, je crois qu’au début, nous avons préféré faire comme si de rien n’était.

Cela faisait longtemps qu’Olivia et moi rêvions de pouvoir sortir de notre appartement en ville. Nous rêvions d’air pur et de calme. Alors, quand nous avons vu cette annonce pour cette belle maison de maître qui se vendait dans ce coin de campagne que nous avions adoré pendant nos vacances, notre rêve maison d’hôtes nous a paru tout à coup tangible.

Après une visite et quelques arrangements financiers, nous en étions propriétaires.

Il nous aura fallu plusieurs mois de travaux et beaucoup de motivation pour rénover le corps principal. Plus qu’une maison, c’était presque un petit manoir, avec une dépendance, d’anciennes écuries et même une toute petite maison qui servait autrefois au gardien.

Ce n’est qu’après la fin de nos travaux que nous avons compris que quelque chose clochait. Jusque-là, trop fatigués de nos journées, nous avons dormi tous les soirs du sommeil du juste. Nous n’avions pas eu le temps de trop parler avec les gens de la ville voisine, trop occupés dans les travaux. Nous passions en coup de vent pour faire quelques courses. Les gens nous regardaient étrangement, mais nous pensions que c’était parce que nous venions de la grande ville ou que nous étions accoutrés de manière négligée. Mais le soir de fin des travaux, nous avions décidé de fêter cela en mangeant au petit restaurant du bourg, une pizzeria très coquette, quoiqu’un peu rustique, comme peuvent l’être les gens de la campagne. La serveuse, une femme d’une cinquantaine d’années, a commencé à discuter avec nous, mais quand elle a su que nous étions ceux qui avaient acheté la maison, elle s’est raidie, a pris la commande et est repartie comme si elle s’était coincé un nerf entre deux lombaires.

Quand elle nous a apporté nos plats, elle était beaucoup moins cordiale.

Olivia n’a pas pu s’empêcher de lui demander pourquoi ce changement d’attitude.

« Vous savez ce qu’est arrivé au précédent propriétaire ? Et à ceux d’avant ?

— Non, nous n’avons pas eu le besoin de chercher, mais à présent que vous nous posez la question, je pense que nous n’aurons de cesse que de le découvrir.

— Morts !

— Pardon ?

— Ils sont morts. Le précédent proprio est tombé d’une fenêtre un soir d’orage. On n’a jamais bien su si c’était un accident ou s’il avait sauté de son plein gré.

— C’est fâcheux, mais nous prenons la sécurité très au sérieux, nous n’ouvrirons pas les fenêtres par mauvais temps. Quant au reste, nous sommes tous les deux très heureux et avons encore beaucoup de projets pour les années à venir.

— Le couple d’avant aussi avait beaucoup de projets, jusqu’à ce la femme ouvre son mari comme on ouvre un cochon, et se pende à la poutre du salon.

— C’est affreux, réagit Olivia, essayant d’imaginer la scène dans notre salon tout juste redécoré.

— On dit qu’il reste leurs fantômes qui hantent les murs. »

Un raclement de gorge sonore retentit du passe. Le cuisinier, un homme dégarni du même âge approximativement que la serveuse, était penché pour voir la salle autant que pour être vu. Il lançait un regard noir à sa femme.

— Je suis désolé, m’sieur dame, dit celle-ci. J’aurais pas dû vous raconter tout ça. Je voulais pas vous faire peur.

Il est vrai que nous étions quelque peu chamboulés en rentrant à la maison, mais en faisant le tour des pièces du rez-de-chaussée, rien ne ressemblait plus à ce que nous avions trouvé, et puis nous allions bien, nous étions heureux, il n’y avait aucune raison de s’inquiéter.

Il a fallu attendre quelques nuits pour nous rendre compte que quelque chose n’allait pas. D’abord, ce fut des bruits de grattements dans les boiseries en bas. J’ai cru qu’il s’agissait de quelque animal qui avait réussi à rentrer pour s’abriter de la pluie, mais je n’ai rien trouvé.

Ensuite, il y a eu la fois où j’ai entendu ronfler à côté de moi, mais en tâtant le lit, Olivia n’était pas là. Réveillée par la soif, elle était partie boire un peu et était revenue peu de temps après. Sur le moment, j’ai cru avoir imaginé tout cela, mais le lendemain, quand elle m’a dit que j’avais ronflé fort, j’ai cru qu’elle se moquait.

« Il y a eu la fois dans la cuisine aussi, intervint Olivia. J’étais en train de cuisiner, tu es passé dans la pièce, je t’ai demandé de me passer un couteau parce que j’étais trop long et j’avais les mains prises. Tu m’as déposé le couteau à côté de moi et quand je me suis retournée, j’ai vu que tu avais la tête dans le frigo, en train de chercher quelque chose à grignoter. Je me suis fait la réflexion que tu étais allé très vite. »

Tout cela pour vous dire, monsieur Tergeist, peut-être préférez-vous que je vous appelle Paul ? Bref, tout cela pour dire que, vous avez été très gentil de nous avoir prévenus de votre présence avec les moyens qui sont les vôtres, et d’avoir voulu nous aider également, mais, bien que nous soyons désolés de ce qui a pu vous arriver pendant votre enfance dans cette maison, nous ne pourrons pas tolérer votre présence beaucoup plus longtemps. Donc, je vous laisse encore trois nuits pour mettre vos affaires en ordre avant de quitter les lieux définitivement, sans quoi je serai obligé de faire appel à un spécialiste du diocèse. Suis-je bien clair ?

J’ai toujours été persuadé que discuter avec les gens était la meilleure façon de régler les conflits.

Voilà donc deux semaines que nous avons mis les choses au point avec Paul. Et que nous avons rencontré nos nouveaux colocataires. Ça m’embête un peu de ne plus être seul avec Olivia dans la maison, mais nous allons pouvoir profiter des lieux pour l’éternité.

399 — L’expérience Demi Moore

Le titre peut induire en erreur :p

1808 mots

« Beaucoup de personnes à qui nous avons parlé ont vécu la même expérience. »

L’homme en blouse face à moi parlait depuis de longues minutes. Je n’avais rien écouté, emporté par mon propre flot de pensées. Il portait des lunettes type aviateur, le modèle très en vogue dans les années 80, sauf que lui avait les verres si épais que ses yeux ressemblaient à deux petites billes sombres. Son âge était difficile à déterminer. Ses cheveux étaient bruns ou châtain foncé, coupés court sans être rasés, les golfes un peu reculés mais sans signe réel de calvitie. Son visage graisseux brillait comme celui d’un adolescent en pleine crise d’acné, mais il était parcouru de quelques rides sur son front et aux commissures de ses yeux et de sa bouche. Il avait au moins une couronne en métal dans la bouche, peut-être deux, et avait dû manger un sandwich thon et salade au vu des résidus entre ses dents. Son col de chemise comportait un reste de mousse à raser séchée. Sa blouse était éliminée aux coudes et aux emmanchures. Le tissu de sa poche de devant gardait la marque d’une pince. Il avait dû enlever son badge et le glisser dans sa poche latérale avant d’entrer dans la pièce. Sa manche gauche de chemise qui en dépassait comportait deux minuscules taches de café, sûrement des gouttes qui avaient sauté de sa tasse quand il s’était resservi alors qu’elle n’était pas encore vide. Ses ongles étaient coupés courts pas rongés, il n’avait pas de trace d’alliance.

Il était légèrement penché vers l’avant et avait les mains croisées, les avant-bras posés sur la table. Il m’avait dit cette phrase d’introduction comme une confidence, ou alors c’est ce qu’il espérait que je croirais.

Nous étions dans une salle carrée, sombre, aux murs d’une couleur jaune vert sale. Il y avait un grand miroir sur l’un d’eux. Cette pièce ressemblait à toutes les salles d’interrogatoire que j’avais pu voir dans les films, quand les agents du FBI veulent faire cracher le morceau au salop de méchant, accusent à tort le héros ou veulent rassurer la jeune femme qui vient de subir un évènement traumatisant et qui va servir ensuite de faire-valoir au héros, ou mourir pour lui donner une motivation en gagnant la sympathie des spectateurs. Ces histoires sont toujours des empilements de clichés.

Je m’égare.

Il avait dû voir que je ne l’écoutais plus. Il attendait en me fixant. Je raccrochai son regard, malgré son front brillant et le reste.

« Vous n’êtes pas seul dans ce moment compliqué, reprit-il.

— Quel moment compliqué ? Celui où je me suis fait embarquer par des gens à l’air de voyous dans des 4×4 dignes des pires mafieux ? ou le moment où on m’a collé dans cette pièce sans explications pendant un heure cinquante-sept minutes et vingt-trois secondes avant que vous n’entriez ? »

L’homme en blouse — pas sûr qu’il fût médecin en réalité — se racla la gorge. Il se gratta le cou, ses ongles accrochant tous les poils rasés de près ce matin et qui commençaient déjà à repousser. Il déglutit en jetant un coup d’œil furtif au miroir sans tain. Pas assez furtif.

« C’est un compte très précis, monsieur… monsieur ?

— Oui. »

Silence. L’homme en blouse se fendit d’un petit rire en comprenant mon trait d’humour.

« Je vous demandais votre nom.

— Donc vous embarquez des gens sans même savoir de qui il s’agit ?

— C’est un peu plus compliqué que cela. Écoutez, je suis le docteur Mahler.

— Comme le compositeur ou comme l’inverse du bonheur ? J’espère que ce n’est pas un signe de ce qui va m’arriver. »

J’essayais de faire le malin, mais en vrai, je n’en menais pas large. Je n’avais aucune idée de pourquoi j’étais là. Je n’avais rien fait de mal.

Enfin, pas depuis quelques années. OK, quelques mois. D’accord, deux. Deux mois. C’est bon ! De toute façon, s’ils avaient été au courant, ils seraient venus me chercher bien avant.

« En fait, cela dépendra surtout de vous. Et des réponses que vous allez nous donner. Déjà, il serait bien plus pratique pour moi de vous appeler par votre prénom, au moins. Je n’ai pas vraiment besoin de connaître votre nom complet. Un prénom suffira.

— OK, soupirai-je. Appelez-moi John.

— Comme Rambo ou comme Elton ? s’amusa l’autre.

— Comme McClane.

— Espérons que vous ne finirez pas avec les pieds en sang », répondit-il du tac au tac, en remontant ses lunettes sur son nez.

Touché. Cette fois-ci, je ne parvins pas à rester impassible.

« Bien, reprit-il. John. Arrêtons de jouer une mauvaise scène d’interrogatoire et essayons d’avancer ensemble. Vous comme moi serons heureux de rentrer chez nous au plus vite.

— Que voulez-vous savoir ? dis-je d’un ton neutre.

— Vous êtes ici car, comme je vous l’ai dit, vous avez vécu la même expérience que plusieurs personnes avec qui nous avons pu nous entretenir.

— Pouvez-vous être plus précis, docteur Mahler ?

— Vous entendez, vous voyez, vous ressentez des choses que personne d’autre n’entend, ne voit, ne ressent. Les rares personnes à qui vous avez essayé d’en parler vous ont soit pris pour un fou, soit pour un petit malin qui cherche à attirer l’attention à lui. »

J’avais effectivement des sensations étranges depuis quelques jours, une hyper sensibilité d’après ce que j’avais trouvé sur Internet, mais je n’y avais pas vraiment prêté attention, parce que suivait général un diagnostic de cancer incurable et fulgurant (mort imminente, quoi) ou une tentative pour vendre des produits à base de plantes, ou de sucre, ou les deux, pour me permettre de mieux contrôler ces « super pouvoirs ».

« Malheureusement, reprit le docteur, ces sensations ne sont qu’une première étape. Les prochaines risquent d’être plus désagréables, pour ne pas dire douloureuses. Je ne vais pas vous cacher que de nombreuses personnes qui ont été dans votre cas n’ont pas réussi à supporter la suite et ont préféré mettre fin à leurs jours. »

Merde, Internet avait raison. Ce sera mort imminente.

« Est-ce que vous pouvez me parler plus en détail de ce qu’il m’arrive exactement, de comment j’ai attrapé ça, des symptômes et des suites, de ce que je peux y faire ? »

Encore une fois, j’essayais de montrer le plus grand calme mais l’inquiétude commençait à me gagner.

« Je ne vais pas vous mentir, nous ne savons pas avec exactitude la cause première, mais nous savons la manière dont ça vous est arrivé. La semaine dernière, mardi 8 à 15 h 32, alors que vous rouliez à vélo, vous vous êtes fait renverser par un camion.

— Je l’ai évité juste à temps.

— En réalité, non. Vous avez bien été percuté et vous vous êtes cogné la tête contre le trottoir, vous avez perdu connaissance, et même si votre cœur n’a jamais cessé de battre, votre cerveau semble s’être éteint avant de se rallumer. Vous vous êtes relevé et êtes reparti comme si de rien n’était. C’est une des raisons pour lesquelles vous ne vous souvenez pas de l’accident.

— Impossible. »

Le docteur tira une tablette de sa mallette jusque-là posée au sol. Mallette en faux cuir marron, les coutures étaient en polyester simples points droits, deux étaient cassées et se défaisaient. Il devait l’avoir depuis quelques années, les bords étaient élimés et je pouvais voir l’endroit par où il la tenait régulièrement. Il alluma la tablette et je vis une vidéo de surveillance de mauvaise qualité de l’endroit où j’avais manqué de taper ce camion.

« C’est comme ça que vous m’avez trouvé sans savoir mon identité ? Vous avez découvert que je passe tous les jours par-là… »

Dans la vidéo, le docteur avait raison, je le percutai et volai à quelques pas de là pour atterrir la tête sur le rebord du trottoir. La vidéo jouait en accéléré, mais le temps qui défilait montrait bien que j’étais resté immobile pendant quatre minutes et treize secondes.

Puis soudainement, je me relevai comme une fleur, n’écoutant personne, n’entendant personne même, comme si j’étais seul, je récupérai mon vélo, montai dessus et partis.

« Vous avez eu ce que nous appelons une expérience de demi-mort.

— Comme l’ex de Bruce Willis ?

— Quoi ?

— Laissez tomber.

— Cette demi-mort a enclenché un processus encore assez mal connu dans vos cerveaux en relâchant des hormones spécifiques qui à présent augmentent vos capacités de perception. Mais pas votre humour, semble-t-il.

— Ah ! Donc vous l’aviez comprise, en fait.

— Bref, le problème est que ce shoot d’hormones a endommagé vos cellules cérébrales, dommage qui continue encore à présent et va s’accélérer si vous ne faites rien.

— OK. Donc, que faut-il que je fasse ?

— Vous allez commencer par prendre ces gélules les prochains jours, une le matin et une le soir, dit-il en sortant un pot en plastique de sa sacoche.

En fait, il fallait croire qu’Internet avait aussi raison pour les médocs.

— Ça va arrêter tout ça ?

— Non. Ça va stopper l’évolution des syndromes. Les sensations déjà présentes vont rester.

— Et combien de temps je dois prendre ces machins ?

— À vie.

— J’ai pas les moyens de me payer des médocs jusqu’à la fin de mes jours.

— C’est pour cette raison que nous vous proposons un poste au sein de notre entreprise.

— Et je vais faire quoi ? Le cobaye pour tester ce médicament parce qu’il est expérimental ?

— Ah ! Ah ! Non, évidemment pas.

— Et c’est quoi exactement votre entreprise ? »

Mahler tira de sa sacoche (avait-elle un fond ?) une liasse de dix pages, mal alignées entre elles, l’agrafe qui les maintenait ensemble n’était parallèle à aucun des bords, et un stylo bille bleu au corps en plastique hexagonal transparent avec un petit trou sur l’une des faces (je n’ai jamais compris à quoi il sert ce trou) qu’il posa devant moi.

« Avant de vous en dire plus, je vais vous demander de lire, signer et parapher ce document.

— Un contrat de confidentialité ? »

Mahler resta silencieux et montra simplement le document d’un geste de la main.

« Combien de temps je vis si je ne prends pas les pilules ?

— Les gélules ? La moyenne est à deux semaines. Les plus résistants en ont tenu trois. Le record est à vingt-six jours. Vous avez déjà passé une semaine, je dirais qu’il vous reste dix jours environ.

— Et il y a combien de gélules dans cette boîte ?

— Vingt et une.

— Donc ça me rallonge max d’un mois.

— Grosso modo.

— Et si je signe ? Je suis payé combien ? demandai-je en feuilletant le document à la recherche d’un montant.

— Vous ne serez pas malheureux.

— De toute façon, c’est soit ça, soit dans un mois, j’aurai plus jamais mal aux dents. »

Mahler haussa les épaules, un air faussement dépité.

Je feuilletai les pages et signai la dernière avant de lui repousser le tout. Il me le repoussa.

« Il faut parapher chaque page, aussi. »

Je m’exécutai.

« Maintenant, vous allez me dire ce que je veux savoir ! »

398 — Chrysanthème & Fossoyeur

« Si tu devais être en colère contre moi pour ça, je ne t’en voudrais pas. »

Chrysanthème regardait Fossoyeur en coin, la tête baissée, faussement honteuse.

La frêle jeune femme balançait son poids d’un pied sur l’autre, attendant la réaction de son petit ami. Fossoyeur, une armoire à glace qui la dépassait de deux têtes et faisait trois fois sa largeur d’épaules, restait impassible. Il réfléchissait à ce qu’elle venait de lui dire. Il était partagé entre plusieurs sentiments, mais pas la colère.

La fois où elle emboutit la voiture dans un poteau électrique en essayant d’écraser ce vieux qui ressemblait à leur ancien prof d’Histoire, il avait été en colère.

La fois où elle avait mis le feu au motel parce qu’elle avait voulu allumer de l’encens, sachant très bien qu’il détestait ça, et que l’allumette lui avait échappé des mains pour atterrir sur les rideaux, il avait été en colère.

Ou encore cette fois où, en plein braquage, elle avait préféré admirer les bijoux d’une très opulente cliente au lieu de l’aider à embarquer l’argent et qu’ils avaient été obligés d’en laisser la moitié alors que les flics arrivaient, il avait été en colère.

Malgré la différence de gabarit et la maladresse de Chrysanthème, Fossoyeur savait qu’elle pouvait être très efficace et très dangereuse quand il le fallait ; c’est aussi pour ça qu’il l’aimait.

Mais aujourd’hui, alors qu’ils étaient dans cette station-service, et que le Fossoyeur braquait son fusil à canon scié depuis cinq bonnes minutes sur le front de l’adolescent boutonneux en sueur, qui tenait la caisse, le grand criminel ressentait plutôt de l’incompréhension. Les voitures de police, gyrophares éblouissants, s’agglutinaient à l’extérieur. Les policiers cachés derrière leurs capots ou leurs portières, armes pointées, immobiles, prêtes à tout. Leur chef, debout, un mégaphone dans la main. Tout ça n’était qu’un bourdonnement pour lui.

En arrivant à la station-service, Fossoyeur était allé se chercher un pack de bière dans les frigos. La chaleur à l’extérieur lui donnait soif. Chrysanthème s’était précipitée aux toilettes. Elle avait encore bu trop de thé glacé.

Elle était revenue deux minutes plus tard avec cette mine que Fossoyeur lui connaissait bien quand elle avait quelque chose à annoncer et qu’elle n’osait pas, de peur de sa réaction. Comme la fois où elle lui avait pris un pull de Noël avec une tête de mort surmontée d’un bonnet de lutin, pour leur braquage dans ce magasin de jouets peu avant les fêtes, quand elle avait volé ce vieux chien à trois pattes, alors qu’il lui avait dit de le laisser sur place.

Cette fois, elle lui tendait simplement un stylo étrange.

« Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il, inconscient du danger.

— Un test de grossesse, répondit sans s’en rendre compte le caissier d’une toute petite voix. »

Fossoyeur lui appuya un peu plus le canon de son fusil sur le front.

« C’est toi qui lui as vendu ce truc ? Qu’est-ce que tu crois faire, là ? »

L’autre était à la limite de s’évanouir, laissant seulement des sons inarticulés sortir de sa bouche tremblante.

« Tu ne comprends pas, mon lapin, tu vas être papa ! » lui annonça Chrysanthème avec un sourire radieux.

Fossoyeur resta silencieux un instant, essayant d’ingérer cette information et d’imaginer tout ce que cela impliquait pour leur avenir.

« Je ne voulais pas t’en parler avant d’être sure. Si tu devais être en colère contre moi pour ça, je ne t’en voudrais pas. »

Fossoyeur n’était pas en colère. Il était heureux, il avait l’impression. Mais pour la première fois de sa vie, il avait surtout peur.

397 — Ce qu’ils font dans l’intimité de leur propre maison…

« Ce qu’ils font dans l’intimité de leur propre maison ne vous regarde pas. »

Le policier n’essayait même pas de cacher son agacement. Il était tard. Il faisait nuit dehors. Le commissariat était vide ou presque.

« Mais quand même, sergent Belloch, je crois que vous ne comprenez pas la gravité de la chose, s’insurgea la vieille dame.

— Non, madame. C’est vous qui ne comprenez pas. Il y a deux semaines, vous êtes venue nous prévenir que… (le policier regarda l’écran de son ordi en jouant de sa souris)… que vos voisins, les Prinkins faisaient un feu dans leur jardin alors que les règles de la ville l’interdisaient. En réalité, ils avaient décidé de faire un barbecue.

— En plein hiver ? Mais qui peut croire cela ?

— Jusqu’à présent, madame, se rassembler avec des amis autour d’un barbecue pour cuire de la viande, même en hiver, n’est pas un crime. Pas encore. Ensuite, continua le sergent sans laisser le temps à la pipelette âgée de répondre, la semaine dernière, vous nous avez rapporté que vos autres voisins, les Dumblers faisaient pousser des plantes illégales, nous laissant à penser qu’il s’agissait de marijuana. Il ne s’agissait, d’après le labo, que d’une sorte d’absinthe, qui, loin d’être illégale, est au contraire protégée.

— Je n’ai jamais insinué qu’il s’agissait de drogue, voyons ! répondit la dame, outrée. Je vous ai dit qu’il me semblait très suspect de faire de telles plantations en plein milieu de l’hiver. Je…

— Si vous voulez ! Mais jusqu’à présent, le seul comportement suspect que je vois ici, madame, c’est le vôtre, à espionner vos congénères de la sorte. Vous vous immiscez dans leur vie privée de manière totalement déplacée et très certainement illégale, et vous faites perdre du temps aux forces de l’ordre, un temps qui pourrait être utilisé de meilleure manière. »

La vieille dame se retint de demander si manger des donuts en buvant du café était la définition d’une meilleure manière à ses yeux, mais elle se mordit l’intérieur de la joue.

« Je n’espionne pas, je fais suis vigilante avec mon voisinage, voilà tout !

— Vous feriez mieux de vous trouver des amis de votre âge pour jouer au scrabble ou au bingo.

— Et pourquoi pas au Cluedo, tant que vous y êtes ? Ne dites pas de bêtises ! Expliquez-moi plutôt pourquoi les Dumblers et les Prinkins se réunissent à présent chez les Fosters, un mardi soir, toutes lumières éteintes. Et pourquoi des bruits étranges montent de leur sous-sol par les soupiraux.

— Écoutez, je ne vais pas vous faire un dessin, mais si ces gens veulent prendre un peu de bon temps avec des amis consentants, je ne vais pas les arrêter pour ça. »

Belloch avait essayé de désarçonner la dame avec une allusion plutôt grivoise, même s’il n’avait aucune idée ni aucune envie de savoir ce qu’il se passait dans le sous-sol des Fosters à cette heure. Il espérait que la vieille serait effarouchée et battrait en retraite, mais elle ne réagit pas. Il soupira lourdement, fatigué par son service et par la dame.

« Des parties de jambes en l’air à deux, à dix et plus, j’en ai déjà vu, mon p’tit, répondit-elle sans se démonter, mais je peux vous assurer que ça ne faisait pas ce bruit-là ! À moins qu’ils n’utilisent des perceuses et des scies à métaux. Ce serait quand même une drôle de coïncidence que trois couples du pâté de maisons se découvrent les mêmes perversions ! »

Ce fut le sergent qui resta sans voix, luttant pour ne pas suivre son imagination qui voulait développer cette idée.

« Sans compter que monsieur Fosters fait dormir sa voiture dehors depuis deux semaines. Ce n’est pas du tout dans son habitude. Il chérit sa vieille Chevrolet plus que tout.

— Ils ont peut-être quelque chose qui prend de la place dans leur garage et les empêche de la rentrer ? essaya de rationaliser Belloch.

— Ah ! Enfin, vous commencez à réfléchir comme un détective !

— Quoi ?

— Si vous alliez voir de plus près ce garage, vous y verriez aussi une belle trace de peinture sur le mur. De la peinture rouge. Comme si quelqu’un avait frotté une aile en rentrant précipitamment.

— Ça peut arriver à n’importe qui de rayer sa voiture en rentrant dans son garage, répondit le sergent en haussant les épaules. Je ne vais pas me mettre à arrêter les gens qui ne savent pas manœuvrer.

— Certes, mais les voitures des Fosters sont l’une blanche, l’autre bleue. Et toutes deux sont intactes. »

Belloch fronça les sourcils.

« Mais savez-vous qui a une voiture rouge ? Cette jeune gamine qui a disparu il y a un peu plus de deux semaines. Ça, c’est une coïncidence, que je dois moins drôle, non ? »

Le policier pencha la tête, fronçant plus encore. Il resta silencieux un instant pendant lequel il changea plusieurs fois de physionomie.

« Vous n’insinuez pas que…

— Je n’insinue rien, sergent, répondit la dame, levant les mains en signe d’innocence. En bonne citoyenne, je viens simplement vous signaler les choses étranges que je vois dans le quartier.

— Non, mais il faudrait qu’ils aient un mobile pour…

— Si vous ne perdez pas de temps, je suis certaine que vous en trouverez un dans le sous-sol des Fosters.

— Mais s’il est arrivé quelque chose à la jeune femme ?

— Ils pourraient avoir caché le corps dans un jardin, sous des fleurs fraîchement plantées, des fleurs protégées pour éviter qu’on ne les déterre à l’improviste.

— El le barbecue ?

— Je ne sais pas, sergent, c’est vous le professionnel. Je dis juste qu’ils ont brûlé autre chose que du charbon. Cela sentait plutôt le papier et le textile.

— Vous êtes en train de me dire que les Prinkins, Dumblers et les Fosters se sont mis à plusieurs pour assassiner la jeune fille qui a disparu ? Ce sont des avocats et des médecins… des gens bien sous tout rapport.

— Êtes-vous en train d’insinuer, s’amusa la vieille dame, qu’ils ont à eux six, toutes les connaissances pour effacer des preuves, se prémunir d’un procès ou bien disséquer un corps pour éviter qu’on ne le trouve ? »

Le sergent Belloch se dressa comme si la clarté tout juste acquise l’empêchait de reste assis, immobile, passif.

« Je dois me dépêcher d’appeler du renfort avant que les dernières preuves ne disparaissent ! Je vous remercie pour votre aide, mais à présent, rentrez chez vous. Et promettez-moi que vous n’en sortirez qu’une fois l’opération policière terminée ! Pouvez-vous me le promettre ?

— Bien entendu, sergent. Je ne voudrais pas compromettre l’issue de l’enquête et encore moins une possible promotion pour vous, ajouta-t-elle dans un clin d’œil. »

Le policier salua poliment la vieille dame et décrocha son téléphone, avant de s’arrêter un instant.

« Merci encore, madame Fletcher. »

396 — La panique s’était rapidement répandue dans la capitale

Avec une telle phrase, j’aurais pu faire une suite à l’histoire d’hier, mais ce n’est pas l’idée. Place au nouveau, au différent !

Bonne lecture


La panique s’était rapidement répandue dans la capitale.

Tout avait commencé par ce qui semblait simplement être un problème de régulation des transports. Les avions ne décollaient plus, les bus, métros et trains ne circulaient plus, les ascenseurs étaient bloqués, les voitures n’étaient plus que de grosses boîtes à chaussures immobiles.

Ensuite, les communications lâchèrent. Il ne fut plus possible d’appeler qui que ce soit à l’aide.

Bientôt, les terminaux s’éteignirent à leur tour. Plus aucun écran n’afficha quoi que ce soit. Les pavés muraux, les vitrines, les ciels publicitaires, tout restait noir.

Les gens se sentirent immédiatement perdus. Dans leur vision, il ne voyait rien de plus que le monde extérieur, sans les indications habituelles que leurs implants mettaient à jour en temps réel.

Pourtant, malgré ce chaos, personne ne se sentait en danger. Il n’y avait pas eu d’accidents, pas de crash d’avion, pas de destruction. Cela ne ressemblait pas à l’apocalypse.

L’électricité était toujours là, même hormis les lumières et quelques appareils dans les hôpitaux, rien n’était plus utilisable.

Les gens commençaient à sortir dans les rues, hagards, perdus ou énervés. Certains essayaient de rassurer les autres, disaient qu’il ne fallait pas s’inquiéter, que tout aller bientôt rentrer dans l’ordre. D’autres annonçaient à qui voulait l’entendre que la guerre était déclarée, que c’était une attaque concentrée, que c’était bientôt la fin de tout. On parlait de cyberattaque, mais personne n’imaginait qui pouvait bien avoir l’envie et les connaissances pour de telles actions. Surtout que le monde avait vécu en paix depuis des décennies. Qui aurait voulu perdre cette vie ?

Depuis que l’I.A. avait été branchée et qu’elle avait pris en charge tous les aspects de la vie quotidienne à l’échelle mondiale, de la gestion des ressources à la politique — plus de problème de corruption ni de collusion avec les lobbys —, le monde entier s’était apaisé. Les gens avaient leurs besoins satisfaits. Le partage des richesses étant fait par l’I.A., plus personne ne manquait de rien et plus personne ne mourait dans une excessive opulence. Il y avait à manger et un toit pour tout le monde. Les parents pouvaient s’occuper de leurs enfants et les voir grandir ; les oisifs pouvaient passer leurs journées à ne rien faire ; les autres pouvaient travailler sur ce qu’ils voulaient, recherche, arts, tout ce qui leur passait par la tête.

La disparition soudaine de toute cette infrastructure inquiétait, du plus jeune au plus vieux. Plus personne n’avait vécu dans un monde géré par des seuls humains ; les cours d’Histoire montraient à quel point c’était une mauvaise chose.

Le silence de la ville, dont plus aucune machine ne fonctionnait, était effrayant. Il était déchiré par des cris. Certains, pris par des peurs primales et des pulsions primaires, se regroupaient pour casser des vitrines de magasins de nourriture et piller tout ce qu’ils pouvaient.

Il était impossible de savoir si à l’extérieur de la capitale le reste du pays se trouvait dans le même désarroi.

Des groupes se formaient déjà pour partir à pied ou à vélo — pour ceux qui possédaient encore des reliques entièrement mécaniques. Ils voulaient voir qu’il se passait à l’extérieur, alerter les autres, demander de l’aide, trouver des solutions. Les uns connaissaient un cousin, les autres une vieille tante, qui avaient décidé d’aller vivre à la campagne, loin de ce qu’ils appelaient une folie le fait de laisser une machine décider de tout pour eux. On les avait longtemps raillés, traités d’arriérés, d’Amish ou d’Hommes des cavernes, mais eux savaient vivre sans technologie. Ils pourraient aider. Il fallait l’espérer.

Le soleil était haut dans le ciel. Impossible de savoir exactement l’heure qu’il était, mais l’impression que cette journée durait depuis trop longtemps pesait sur tous.

Soudain, les moniteurs clignotèrent et affichèrent enfin un message.

Tout le monde soupira de soulagement.

Jusqu’à le lire.

« Plus je vous remplace dans votre quotidien, moins vous êtes humains. Je m’efface pour vous laisser retrouver le sens de vos vies. »

Plus jamais les écrans ne s’allumèrent.