398 — Chrysanthème & Fossoyeur

« Si tu devais être en colère contre moi pour ça, je ne t’en voudrais pas. »

Chrysanthème regardait Fossoyeur en coin, la tête baissée, faussement honteuse.

La frêle jeune femme balançait son poids d’un pied sur l’autre, attendant la réaction de son petit ami. Fossoyeur, une armoire à glace qui la dépassait de deux têtes et faisait trois fois sa largeur d’épaules, restait impassible. Il réfléchissait à ce qu’elle venait de lui dire. Il était partagé entre plusieurs sentiments, mais pas la colère.

La fois où elle emboutit la voiture dans un poteau électrique en essayant d’écraser ce vieux qui ressemblait à leur ancien prof d’Histoire, il avait été en colère.

La fois où elle avait mis le feu au motel parce qu’elle avait voulu allumer de l’encens, sachant très bien qu’il détestait ça, et que l’allumette lui avait échappé des mains pour atterrir sur les rideaux, il avait été en colère.

Ou encore cette fois où, en plein braquage, elle avait préféré admirer les bijoux d’une très opulente cliente au lieu de l’aider à embarquer l’argent et qu’ils avaient été obligés d’en laisser la moitié alors que les flics arrivaient, il avait été en colère.

Malgré la différence de gabarit et la maladresse de Chrysanthème, Fossoyeur savait qu’elle pouvait être très efficace et très dangereuse quand il le fallait ; c’est aussi pour ça qu’il l’aimait.

Mais aujourd’hui, alors qu’ils étaient dans cette station-service, et que le Fossoyeur braquait son fusil à canon scié depuis cinq bonnes minutes sur le front de l’adolescent boutonneux en sueur, qui tenait la caisse, le grand criminel ressentait plutôt de l’incompréhension. Les voitures de police, gyrophares éblouissants, s’agglutinaient à l’extérieur. Les policiers cachés derrière leurs capots ou leurs portières, armes pointées, immobiles, prêtes à tout. Leur chef, debout, un mégaphone dans la main. Tout ça n’était qu’un bourdonnement pour lui.

En arrivant à la station-service, Fossoyeur était allé se chercher un pack de bière dans les frigos. La chaleur à l’extérieur lui donnait soif. Chrysanthème s’était précipitée aux toilettes. Elle avait encore bu trop de thé glacé.

Elle était revenue deux minutes plus tard avec cette mine que Fossoyeur lui connaissait bien quand elle avait quelque chose à annoncer et qu’elle n’osait pas, de peur de sa réaction. Comme la fois où elle lui avait pris un pull de Noël avec une tête de mort surmontée d’un bonnet de lutin, pour leur braquage dans ce magasin de jouets peu avant les fêtes, quand elle avait volé ce vieux chien à trois pattes, alors qu’il lui avait dit de le laisser sur place.

Cette fois, elle lui tendait simplement un stylo étrange.

« Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il, inconscient du danger.

— Un test de grossesse, répondit sans s’en rendre compte le caissier d’une toute petite voix. »

Fossoyeur lui appuya un peu plus le canon de son fusil sur le front.

« C’est toi qui lui as vendu ce truc ? Qu’est-ce que tu crois faire, là ? »

L’autre était à la limite de s’évanouir, laissant seulement des sons inarticulés sortir de sa bouche tremblante.

« Tu ne comprends pas, mon lapin, tu vas être papa ! » lui annonça Chrysanthème avec un sourire radieux.

Fossoyeur resta silencieux un instant, essayant d’ingérer cette information et d’imaginer tout ce que cela impliquait pour leur avenir.

« Je ne voulais pas t’en parler avant d’être sure. Si tu devais être en colère contre moi pour ça, je ne t’en voudrais pas. »

Fossoyeur n’était pas en colère. Il était heureux, il avait l’impression. Mais pour la première fois de sa vie, il avait surtout peur.

397 — Ce qu’ils font dans l’intimité de leur propre maison…

« Ce qu’ils font dans l’intimité de leur propre maison ne vous regarde pas. »

Le policier n’essayait même pas de cacher son agacement. Il était tard. Il faisait nuit dehors. Le commissariat était vide ou presque.

« Mais quand même, sergent Belloch, je crois que vous ne comprenez pas la gravité de la chose, s’insurgea la vieille dame.

— Non, madame. C’est vous qui ne comprenez pas. Il y a deux semaines, vous êtes venue nous prévenir que… (le policier regarda l’écran de son ordi en jouant de sa souris)… que vos voisins, les Prinkins faisaient un feu dans leur jardin alors que les règles de la ville l’interdisaient. En réalité, ils avaient décidé de faire un barbecue.

— En plein hiver ? Mais qui peut croire cela ?

— Jusqu’à présent, madame, se rassembler avec des amis autour d’un barbecue pour cuire de la viande, même en hiver, n’est pas un crime. Pas encore. Ensuite, continua le sergent sans laisser le temps à la pipelette âgée de répondre, la semaine dernière, vous nous avez rapporté que vos autres voisins, les Dumblers faisaient pousser des plantes illégales, nous laissant à penser qu’il s’agissait de marijuana. Il ne s’agissait, d’après le labo, que d’une sorte d’absinthe, qui, loin d’être illégale, est au contraire protégée.

— Je n’ai jamais insinué qu’il s’agissait de drogue, voyons ! répondit la dame, outrée. Je vous ai dit qu’il me semblait très suspect de faire de telles plantations en plein milieu de l’hiver. Je…

— Si vous voulez ! Mais jusqu’à présent, le seul comportement suspect que je vois ici, madame, c’est le vôtre, à espionner vos congénères de la sorte. Vous vous immiscez dans leur vie privée de manière totalement déplacée et très certainement illégale, et vous faites perdre du temps aux forces de l’ordre, un temps qui pourrait être utilisé de meilleure manière. »

La vieille dame se retint de demander si manger des donuts en buvant du café était la définition d’une meilleure manière à ses yeux, mais elle se mordit l’intérieur de la joue.

« Je n’espionne pas, je fais suis vigilante avec mon voisinage, voilà tout !

— Vous feriez mieux de vous trouver des amis de votre âge pour jouer au scrabble ou au bingo.

— Et pourquoi pas au Cluedo, tant que vous y êtes ? Ne dites pas de bêtises ! Expliquez-moi plutôt pourquoi les Dumblers et les Prinkins se réunissent à présent chez les Fosters, un mardi soir, toutes lumières éteintes. Et pourquoi des bruits étranges montent de leur sous-sol par les soupiraux.

— Écoutez, je ne vais pas vous faire un dessin, mais si ces gens veulent prendre un peu de bon temps avec des amis consentants, je ne vais pas les arrêter pour ça. »

Belloch avait essayé de désarçonner la dame avec une allusion plutôt grivoise, même s’il n’avait aucune idée ni aucune envie de savoir ce qu’il se passait dans le sous-sol des Fosters à cette heure. Il espérait que la vieille serait effarouchée et battrait en retraite, mais elle ne réagit pas. Il soupira lourdement, fatigué par son service et par la dame.

« Des parties de jambes en l’air à deux, à dix et plus, j’en ai déjà vu, mon p’tit, répondit-elle sans se démonter, mais je peux vous assurer que ça ne faisait pas ce bruit-là ! À moins qu’ils n’utilisent des perceuses et des scies à métaux. Ce serait quand même une drôle de coïncidence que trois couples du pâté de maisons se découvrent les mêmes perversions ! »

Ce fut le sergent qui resta sans voix, luttant pour ne pas suivre son imagination qui voulait développer cette idée.

« Sans compter que monsieur Fosters fait dormir sa voiture dehors depuis deux semaines. Ce n’est pas du tout dans son habitude. Il chérit sa vieille Chevrolet plus que tout.

— Ils ont peut-être quelque chose qui prend de la place dans leur garage et les empêche de la rentrer ? essaya de rationaliser Belloch.

— Ah ! Enfin, vous commencez à réfléchir comme un détective !

— Quoi ?

— Si vous alliez voir de plus près ce garage, vous y verriez aussi une belle trace de peinture sur le mur. De la peinture rouge. Comme si quelqu’un avait frotté une aile en rentrant précipitamment.

— Ça peut arriver à n’importe qui de rayer sa voiture en rentrant dans son garage, répondit le sergent en haussant les épaules. Je ne vais pas me mettre à arrêter les gens qui ne savent pas manœuvrer.

— Certes, mais les voitures des Fosters sont l’une blanche, l’autre bleue. Et toutes deux sont intactes. »

Belloch fronça les sourcils.

« Mais savez-vous qui a une voiture rouge ? Cette jeune gamine qui a disparu il y a un peu plus de deux semaines. Ça, c’est une coïncidence, que je dois moins drôle, non ? »

Le policier pencha la tête, fronçant plus encore. Il resta silencieux un instant pendant lequel il changea plusieurs fois de physionomie.

« Vous n’insinuez pas que…

— Je n’insinue rien, sergent, répondit la dame, levant les mains en signe d’innocence. En bonne citoyenne, je viens simplement vous signaler les choses étranges que je vois dans le quartier.

— Non, mais il faudrait qu’ils aient un mobile pour…

— Si vous ne perdez pas de temps, je suis certaine que vous en trouverez un dans le sous-sol des Fosters.

— Mais s’il est arrivé quelque chose à la jeune femme ?

— Ils pourraient avoir caché le corps dans un jardin, sous des fleurs fraîchement plantées, des fleurs protégées pour éviter qu’on ne les déterre à l’improviste.

— El le barbecue ?

— Je ne sais pas, sergent, c’est vous le professionnel. Je dis juste qu’ils ont brûlé autre chose que du charbon. Cela sentait plutôt le papier et le textile.

— Vous êtes en train de me dire que les Prinkins, Dumblers et les Fosters se sont mis à plusieurs pour assassiner la jeune fille qui a disparu ? Ce sont des avocats et des médecins… des gens bien sous tout rapport.

— Êtes-vous en train d’insinuer, s’amusa la vieille dame, qu’ils ont à eux six, toutes les connaissances pour effacer des preuves, se prémunir d’un procès ou bien disséquer un corps pour éviter qu’on ne le trouve ? »

Le sergent Belloch se dressa comme si la clarté tout juste acquise l’empêchait de reste assis, immobile, passif.

« Je dois me dépêcher d’appeler du renfort avant que les dernières preuves ne disparaissent ! Je vous remercie pour votre aide, mais à présent, rentrez chez vous. Et promettez-moi que vous n’en sortirez qu’une fois l’opération policière terminée ! Pouvez-vous me le promettre ?

— Bien entendu, sergent. Je ne voudrais pas compromettre l’issue de l’enquête et encore moins une possible promotion pour vous, ajouta-t-elle dans un clin d’œil. »

Le policier salua poliment la vieille dame et décrocha son téléphone, avant de s’arrêter un instant.

« Merci encore, madame Fletcher. »

396 — La panique s’était rapidement répandue dans la capitale

Avec une telle phrase, j’aurais pu faire une suite à l’histoire d’hier, mais ce n’est pas l’idée. Place au nouveau, au différent !

Bonne lecture


La panique s’était rapidement répandue dans la capitale.

Tout avait commencé par ce qui semblait simplement être un problème de régulation des transports. Les avions ne décollaient plus, les bus, métros et trains ne circulaient plus, les ascenseurs étaient bloqués, les voitures n’étaient plus que de grosses boîtes à chaussures immobiles.

Ensuite, les communications lâchèrent. Il ne fut plus possible d’appeler qui que ce soit à l’aide.

Bientôt, les terminaux s’éteignirent à leur tour. Plus aucun écran n’afficha quoi que ce soit. Les pavés muraux, les vitrines, les ciels publicitaires, tout restait noir.

Les gens se sentirent immédiatement perdus. Dans leur vision, il ne voyait rien de plus que le monde extérieur, sans les indications habituelles que leurs implants mettaient à jour en temps réel.

Pourtant, malgré ce chaos, personne ne se sentait en danger. Il n’y avait pas eu d’accidents, pas de crash d’avion, pas de destruction. Cela ne ressemblait pas à l’apocalypse.

L’électricité était toujours là, même hormis les lumières et quelques appareils dans les hôpitaux, rien n’était plus utilisable.

Les gens commençaient à sortir dans les rues, hagards, perdus ou énervés. Certains essayaient de rassurer les autres, disaient qu’il ne fallait pas s’inquiéter, que tout aller bientôt rentrer dans l’ordre. D’autres annonçaient à qui voulait l’entendre que la guerre était déclarée, que c’était une attaque concentrée, que c’était bientôt la fin de tout. On parlait de cyberattaque, mais personne n’imaginait qui pouvait bien avoir l’envie et les connaissances pour de telles actions. Surtout que le monde avait vécu en paix depuis des décennies. Qui aurait voulu perdre cette vie ?

Depuis que l’I.A. avait été branchée et qu’elle avait pris en charge tous les aspects de la vie quotidienne à l’échelle mondiale, de la gestion des ressources à la politique — plus de problème de corruption ni de collusion avec les lobbys —, le monde entier s’était apaisé. Les gens avaient leurs besoins satisfaits. Le partage des richesses étant fait par l’I.A., plus personne ne manquait de rien et plus personne ne mourait dans une excessive opulence. Il y avait à manger et un toit pour tout le monde. Les parents pouvaient s’occuper de leurs enfants et les voir grandir ; les oisifs pouvaient passer leurs journées à ne rien faire ; les autres pouvaient travailler sur ce qu’ils voulaient, recherche, arts, tout ce qui leur passait par la tête.

La disparition soudaine de toute cette infrastructure inquiétait, du plus jeune au plus vieux. Plus personne n’avait vécu dans un monde géré par des seuls humains ; les cours d’Histoire montraient à quel point c’était une mauvaise chose.

Le silence de la ville, dont plus aucune machine ne fonctionnait, était effrayant. Il était déchiré par des cris. Certains, pris par des peurs primales et des pulsions primaires, se regroupaient pour casser des vitrines de magasins de nourriture et piller tout ce qu’ils pouvaient.

Il était impossible de savoir si à l’extérieur de la capitale le reste du pays se trouvait dans le même désarroi.

Des groupes se formaient déjà pour partir à pied ou à vélo — pour ceux qui possédaient encore des reliques entièrement mécaniques. Ils voulaient voir qu’il se passait à l’extérieur, alerter les autres, demander de l’aide, trouver des solutions. Les uns connaissaient un cousin, les autres une vieille tante, qui avaient décidé d’aller vivre à la campagne, loin de ce qu’ils appelaient une folie le fait de laisser une machine décider de tout pour eux. On les avait longtemps raillés, traités d’arriérés, d’Amish ou d’Hommes des cavernes, mais eux savaient vivre sans technologie. Ils pourraient aider. Il fallait l’espérer.

Le soleil était haut dans le ciel. Impossible de savoir exactement l’heure qu’il était, mais l’impression que cette journée durait depuis trop longtemps pesait sur tous.

Soudain, les moniteurs clignotèrent et affichèrent enfin un message.

Tout le monde soupira de soulagement.

Jusqu’à le lire.

« Plus je vous remplace dans votre quotidien, moins vous êtes humains. Je m’efface pour vous laisser retrouver le sens de vos vies. »

Plus jamais les écrans ne s’allumèrent.

395 — J’ai fait un détour par les ruelles

J’ai fait un détour par les ruelles.

La rue principale est bondée. Le roi reçoit un duc ou un prince, ou quelque chose ça. Les gens sont là pour l’accueillir et l’acclamer. Une bonne partie de cette foule est composée de gens du roi, habillés comme ceux du peuple, pour donner l’illusion qu’il est aimé. Le reste est constitué de gens affamés et en colère.

J’ai fait un détour par les ruelles. Le chemin est plus long, mais plus sûr, loin des gardes et autres assassins du roi, prêts à faire l’affaire à quiconque leur paraîtrait patibulaire. Je n’ai pas confiance dans cette engeance qui se prend pour juge, partie et bourreau, surtout avec ma dague toujours à portée de main dans ma botte, je risque gros aujourd’hui. Certes, même sans ça, je ne suis pas tout blanc, mais la contrebande de nourriture, c’est autrement moins grave qu’assassiner tous ceux qui critiquent notre bon roi. Notre bon roi… quelle hypocrisie. Ce tyran saigne le peuple avec ses impôts, le pille de ses ressources pour son bon plaisir et tue ses jeunes gens en les envoyant sur les champs de bataille pour combattre qui son cousin, qui son beau-frère, qui le premier puissant qui aura maladroitement formulé une phrase à son encontre.

J’ai fait un détour par les ruelles pour éviter d’éviter d’être bloqué par le futur ennemi de l’État. Il le deviendra forcément. Dans un jour, un mois, un an, c’est là la seule incertitude. Je ne suis pas le seul à vouloir fuir la cohue. Même les passages les plus étroits, les venelles les plus dangereuses, les coupe-gorges habituellement déserts sont bondés. Les mendiants, les misérables, les souffreteux ont été repoussés loin de l’artère principale, pour ne pas insulter le regard du roi ou de l’éminent visiteur du jour, pour ne pas froisser leur sensibilité et surtout pour ne pas montrer que ce qu’on dit du roi en dehors des murs de la capitale est vrai.

J’ai fait un détour par les ruelles pour être tranquille, mais il y a tant de monde. Ça va devenir compliqué de traverser la ville. J’entends le clocher sonner sans distinguer l’heure. La clameur de la foule s’est faite plus forte. Il faut que je me dépêche. Je dois traverser la rue principale, si je traîne trop, je serai bloqué par l’invité et sa suite. Pourquoi viennent-ils toujours avec tant de monde pour faire démonstration de leur richesse et de leur pouvoir ? Qu’ont-ils à prouver au roi. Tous lui finissent par lui baiser la main le genou posé au sol. Déplacer des centaines de personnes est inutile pour simplement accepter d’être le vassal d’un tyran.

J’ai fait un détour par les ruelles, mais j’arrive déjà près des murs du palais. Je n’ai plus le choix de traverser. Manque de chance, la foule est épaisse ici aussi. Une rangée de gardes la bloque pour laisser libre un passage vers le portail. Je me faufile jusqu’aux armures et essaie de passer. Les gardes ne bougent même pas. Ils sont impassibles, telles des statues, malgré la pression des gens dans leur dos, qui s’appuient et tendent le cou pour voir le nouveau venu.

Je n’aurais peut-être pas dû faire ce détour par les ruelles. J’ai perdu trop de temps. Me voilà bloqué. Je tente de longer le cordon tendu par les gardes, en quête d’une trouée, d’un passage qui me permettra de passer. Je ne m’occupe pas de ce qu’il se passe autour de moi, trop concentré.

La clameur de la foule éclate comme une explosion. J’arrive à trouver un passage. Un petit coup bien placé sur le flan d’un garde, pour attirer son attention, et je me faufile de l’autre côté pour me retrouver au milieu de l’artère vide. Dix pas me séparent de l’autre côté. Je n’en ai fait que trois que je me retrouve dans l’ombre. Pendant que je lève les yeux pour comprendre, tout devient silencieux comme si la foule retenait tout à coup son souffle.

Tout se passe très vite et pourtant, j’ai l’impression de tout vivre au ralenti.

Un cheval se cabre pour éviter de me piétiner. J’ai surgi de nulle part, il a eu peur. Je préfère ça à ce qu’il me piétine. Malgré cela, dans un réflexe idiot, au lieu de continuer ma course, je m’arrête, sidéré, en me protégeant le visage avec les bras. Je vois pourtant une masse tomber de la monture. Le cavalier s’écrase par terre sur le dos.

Une couronne roule de sa tête.

Immédiatement, l’envie me prend de tirer ma dague de ma botte pour la loger dans sa gorge.

Les gardes relâchent le cordon qui bloque la foule pour venir les uns m’attraper et me faire passer un sale quart d’heure, les autres pour secourir le roi qui ne se relève pas encore.

La foule, libre de ses mouvements, envahit la rue, bousculant les gardes, les piétinant. Je ne sais pas ce qu’il se passe ensuite, je suis encerclé par le peuple. J’aurais pu moi aussi être écrasé par ses pas frustrés, mais quelqu’un m’attrape par le col et me remet sur pied. D’un geste du menton, il me conseille de fuir. Je parviens tant bien que mal à me faufiler loin de cette rue. Près des maisons, la foule est moins dense. Je me hisse à l’une d’elle pour essayer de voir.

J’ai fait un détour par les ruelles pour éviter les problèmes, et pourtant…

Le roi, les habits déchirés, le visage en sang, est porté par la foule. Je ne sais pas encore s’il est conscient ou si ce n’est déjà plus qu’un cadavre, mais les cris de liesse me donnent un indice.

J’ai fait un détour par les ruelles, et personne ne saura jamais que c’est ce qui a libéré le peuple.

394 — La cage

Sur le principe de mes précédents marathons de la nouvelle, je vais essayer d’écrire régulièrement des nouvelles donc, au moins 1 par semaine, j’espère plus, avec le défi de partir d’une phrase aléatoire.


Nettoyez la cage tous les quelques jours.

Cette instruction peu précise n’avait pas manqué d’interpeler Laury quand elle avait pris son poste le premier jour.

« Tous les quelques jours », ça ne voulait rien dire. En tout cas rien de clair.

La jeune femme aurait bien demandé à quelqu’un, mais sa nouvelle patronne était déjà partie et il n’y avait plus qu’elle dans la maison. Ces prédécesseurs avaient soit démissionné soit… Elle ne savait pas vraiment. Le chargé de recrutement de l’agence d’intérim n’avait pas su lui répondre. Pourtant les conditions de travail étaient loin d’être affreuses : trois jours de repos pour deux jours travaillés, une paye bien au-dessus de ce genre de job, une mutuelle avantageuse et le droit d’utiliser la piscine après la journée de boulot si la propriétaire n’était pas là.

Laury n’était pas idiote. Elle savait bien qu’un tel package cachait forcément quelque chose. Mais, même s’il ne s’agissait que d’une mission de deux semaines, c’était toujours bon à prendre, et ça déboucherait peut-être sur du long terme.

En plus, la maison était vraiment classe, immense, richement décorée. Rien que les meubles du salon devaient coûter plus cher que l’immeuble miteux dans lequel elle habitait. Laury avait déjà vu un certain nombre de maisons comme ça. En général, les gens ne restaient pas longtemps parce que la tentation était trop forte de ramener des choses à la maison. Mais les proprios le savaient et testaient les nouveaux employés en laissant toujours traîner des objets de valeur faciles à voler.

Laury ne tombait pas dans le panneau.

Une fois, elle avait été tentée de prendre une montre ou un bracelet, elle ne savait plus vraiment, mais elle avait rapidement compris le stratagème en se rendant compte qu’une caméra dans l’angle de la pièce était dirigée directement sur l’appât. De quoi avoir un flagrant délit en HD.

Bref, Laury avait laissé l’objet à sa place. Le proprio avait râlé qu’elle ne l’avait pas rangé, mais elle s’était rapidement défendue, en rappelant la première règle du boulot : on ne touche pas aux effets personnels. Jamais. Sous aucun prétexte.

Très tôt dans sa carrière, elle avait été briefée par Jess, une nana qui avait du bagage. Elle avait déjà tout vu. Jess racontait à toutes les nouvelles l’histoire de cet avocat célibataire, qui avait pour habitude de laisser traîner bien en évidence des objets bien chers. Quand les gamines payées pour faire le ménage avaient le malheur de les déplacer pour faire leur boulot au mieux, l’autre les accusait de vols. C’était un avocat, il savait parler. Il les menaçait de les faire virer, de les griller dans toute la ville, voire de les envoyer en prison. Puis il passait un marché avec elles contre son silence. Elles devaient se plier à ses jeux pervers. Certaines, beaucoup trop, avaient cédé. Elles n’avaient pas les moyens de perdre le peu de revenus qu’elles parvenaient à garder. L’autre le savait parfaitement et en jouait comme personne.

Manque de bol pour lui, un jour ce fut Jess qui débarqua chez lui pour nettoyer. Il lui a demandé d’astiquer autre chose que l’argenterie.

Personne ne sait exactement ce qu’il s’est passé ensuite, mais le type n’a plus jamais embêté personne, semble-t-il.

Laury secoua la tête. Il fallait qu’elle se concentre un peu. Elle n’aurait sûrement pas ce genre de problème dans cette baraque. C’était une femme seule qui l’employait. Elle l’avait à peine croisée ce matin, avant qu’elle ne parte en déplacement professionnel pour la semaine à l’autre bout du monde. Des problèmes de femme d’affaires qui a réussi…

Ce devait être quelque chose d’habituel, car il y avait des pancartes un peu partout pour donner les consignes au personnel.

Balayer une fois par jour.

Arroser les plantes tous les trois jours.

Nettoyer les vitres une fois par semaine.

Préparer le dîner et le placer dans le frigo tous les soirs avant de partir.

Nettoyez la cage tous les quelques jours.

Cette dernière était quand même très intrigante. Autant par son manque de précision par rapport aux autres que pour cette histoire de cage. Laury n’avait eu aucune information de la part de l’agence. Elle n’avait pas non plus vu de signes d’animaux, ni dans la maison ni dans le jardin (en tout cas, pas dans celui devant la maison, elle n’avait pas eu l’occasion de visiter le parc derrière). Certes, l’entretien des lieux était parfait et il y avait peu de chance qu’il restât quelque poil de chat ou de chien sur le canapé ou bas des rideaux. Ça ne voulait rien dire.

Mais Laury espéra qu’il ne s’agissait pas d’un animal exotique comme un serpent géant ou une de ces araignées poilues, de la taille d’une main. Si c’était le cas, il était hors de question qu’elle s’approche de la cage, même de la pièce, voire de la maison tout entière.

Après avoir fait la poussière et passé balai et serpillière dans l’immense pièce du rez-de-chaussée qui regroupait la cuisine, la salle à manger, le séjour et un coin bibliothèque plus grand que son salon, Laury se décida à monter pour s’occuper des chambres. Elle avait tout fait pour repousser ce moment de peur de tomber sur le monstrueux animal.

La chambre de madame était aussi impeccable que le tailleur qu’elle portait en partant ce matin. Le lit n’avait pas été refait, mais la couette avait à peine était dérangée. Laury n’eut pas besoin de passer beaucoup de temps ici.

La salle de bain attenante était aussi propre que le jour de la fin des travaux (non, pas pleine de plâtre et de résidus de joints de carrelage partout… vous voyez ce que je veux dire). Laury n’y entra même pas.

Elle stoppa devant la porte suivante.

Une affiche indiquait « La cage ».

Laury déglutit, inspira profondément, s’accrochant à l’espoir qu’il n’y aurait pas d’animaux à moins de deux pattes ou à plus de six, puis ouvrit vivement la porte.

L’intérieur la désarçonna au moins autant que si elle était tombée sur une de ces mygales. Non qu’elle eut peur, mais la surprise lui coupa les moyens.

Les volets fermés, la lumière venant du couloir laissait deviner plus que réellement voir ce qu’il y avait à l’intérieur, mais il était clair que la pièce, une chambre, était sens dessus dessous. Comme si un animal sauvage y avait passé la nuit. Plusieurs même, d’après l’odeur. Le sol était invisible, caché des monticules d’habits en boule, de jouets en tout genre, de boîtes de biscuits éventrées et d’autres choses que Laury ne parvint pas à identifier. Il y avait bien quelques meubles, un bureau, une commode, une armoire et un lit, mais eux aussi étaient recouverts autant de bazar que d’immondices. Sur l’un d’eux, une sous-tasse accueillait les restes de ce qui devait avoir été une pomme, mais la moisissure, déjà bien développée dessus, ne permettait pas d’en être sure.

Tous les quelques jours.

Laury était persuadé que l’imprécision de cette consigne avait laissé à ses prédécesseurs le loisir de s’exempter du besoin de s’acquitter de la tâche.

Elle soupira. À présent qu’elle était là, autant s’en occuper. Laury inspira profondément loin des relents de fauves puis, retenant son souffle, s’engouffra dans la pièce, se fraya un chemin jusqu’à la fenêtre et l’ouvrit en grand, avec les volets.

En même temps que l’air frais et la lumière entrèrent, un grognement se fit entendre. Laury se figea. Quel animal pouvait bien se terrer dans ce capharnaüm ?

La masse de bazar sur le lit fut agitée d’une secousse puis d’une autre, accompagnées de ce grognement toujours rauque. Laury s’attendait à voir un sanglier, un ours, peut-être même un loup-garou — il y avait des habits dans la pièce après tout. Était-ce déjà la pleine lune ? Laury ne savait plus.

Les mille objets jonchés sur le lit volèrent alors que la couette était rejetée vers Laury. Celle-ci bondit en arrière, ne parvenant pas à retenir un cri de peur.

Elle se retrouva face à une crinière fournie et ébouriffée, et deux yeux sombres, ronds et brillants qui la dévisageaient, jaugeant s’il s’agissait d’une ennemie ou d’une amie. La bouche s’ouvrit et s’agrandit, s’agrandit, s’agrandit à s’en décrocher la mâchoire, dans un bâillement paresseux.

Jugeant que Laury, toujours interdite par ce spectacle, ne devait être si dangereuse que ça, la gamine de six ans attrapa sa couette et se recoucha en s’emmitouflant dedans.