Étiquette : autopsie

  • 411 — Question technique

    627 mots

    « Cette question ne relève pas de mon domaine d’expertise.

    — Mais vous avez fait des années d’études pour atterrir ici, doc, non ?

    — Certes, mais là, ça ne relève plus de la médecine légale ! »

    L’inspecteur Lacrozaye et le docteur Breton se faisaient face, séparés par la table d’autopsie. Dessus le corps décomposé d’un homme d’une cinquantaine d’années au moment de sa mort, qui devait avoir eu lieu au moins dix ans plus tôt. Il devait peser au moins 130 kg au vu de l’usure et de la déformation des articulations des genoux et des hanches. L’homme avait été ramené à la morgue la veille. Le rapport préliminaire n’indiquait pas l’endroit exact où il avait été découvert. Il n’y avait que des coordonnées GPS, mais ce devait être un bois.

    Un vieil imper sur le dos, les cheveux en bataille, mal rasé, l’inspecteur ressemblait à la parfaite caricature des gens de sa profession.

    « Vous n’allez pas me faire croire que vous n’avez jamais eu besoin de faire des recherches sur ça, jusqu’à maintenant ! renchérit-il.

    — Pas que je me souvienne, non. Si j’avais dû, je pense que ça m’aurait marqué. Mais pourquoi voulez-vous savoir cela ? Cela a-t-il vraiment quelque chose à voir avec ce cas ?

    — Non, non. Juste une idée saugrenue. C’est pas grave, doc. »

    L’inspecteur resta pensif, les yeux dans le vague posé sur les restes de cadavre.

    Le docteur Breton avait vu beaucoup de policiers passer par ici, il en avait rarement vu avec le cœur aussi bien accroché que Lacrozaye. Même les plus enhardis préféraient rester le moins longtemps possible dans cette pièce aux côtés des corps nus, plus ou moins abîmés, découpés, ouverts, aux organes parfois encore exposés sur la table de desserte. Mais Lacrozaye restait là comme s’il n’y avait rien sur la table. Il pouvait même rester là des heures à discuter de la pluie et du beau temps. Une fois, il était même arrivé en mangeant son sandwich. Breton l’avait chassé pour éviter de disséminer des particules étrangères qui auraient pu contaminer les preuves. Lacrozaye avait râlé, maugréé, mais s’était exécuté, puis il était revenu quelques instants plus tard après avoir englouti son sandwich derrière les portes battantes, en s’essuyant la bouche, comme s’il sortait simplement d’un restau comme un autre.

    Il était parfois étrange, mais cette façon de penser si étrange faisait de lui un des inspecteurs avec le meilleur taux de réussite dans ses enquêtes, au grand dam de sa hiérarchie qui changeait régulièrement ; chaque nouveau chef espérant que les emmerdes que Lacrozaye apporteraient forcément un jour seraient pour le chef suivant. Contre toute attente, son attitude et ses manières en décalage total avec ses collègues semblaient pourtant efficaces, sans lui porter préjudice.

    Si Lacrozaye posait cette question, Breton savait que c’était parce qu’il avait une idée derrière la tête. Une idée qui l’emmenait loin dans ses réflexions intérieures, au vu de son regard vide posé sur le sujet du jour.

    Le docteur se racla la gorge pour ramener l’inspecteur sur terre.

    Ils discutèrent du cas, des circonstances de la découverte du corps — une dame qui promenait son chien tôt le matin, après de fortes pluies —, de son identité potentielle.

    Une fois que Lacrozaye eut toutes les informations, il rangea son calepin et salua le docteur Breton. Au moment de sortir de la pièce, la main posée sur la porte battante ouverte, le légiste l’interpella :

    « Inspecteur ! Pour votre question, voyez peut-être avec les gens du labo, ils sont plus versés dans la chimie que moi. Ils devraient pouvoir vous répondre.

    — Merci, docteur, mais oubliez ! C’était une question comme ça. Finalement, j’ai pas trop envie de savoir si Fight Club dit vrai et qu’on peut réellement faire du savon avec du gras humain. »