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Elle a décroché le téléphone, mais n’a pas parlé.
Elle entend encore ce clic-clic étrange dans l’écouteur. Elle est sur écoute, mais ne sait pas pourquoi. À l’autre bout du fil, rien, pas même une respiration lourde de sens. Cela l’aurait presque rassurée de savoir qu’une menace plane au-dessus d’elle, que chaque coin de rue, chaque bouche de métro, chaque bistrot pourrait être le théâtre de son tragique dernier souffle. Mais hormis ces appels qui sonnent à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, il n’y a aucun signe de danger.
Sa vie est d’un monotone ennui, entre son morne travail de comptable à la banque, son appartement vide et ennuyeux, et son club de lecture rempli d’autre vieille comme elle, qui s’ennuient au moins aussi fort. Denise rêve d’entrer dans une de ces histoires qu’elle lit avec Paulette, Jacqueline et les autres.
Bien sûr, il pourrait y avoir des risques, peut-être frôlerait-elle la mort, mais cela ne serait-il toujours pas mieux que d’attendre que la faucheuse frappe à sa porte, assise dans son fauteuil en train de s’abrutir devant la télé parce que ses yeux seront trop fatigués pour continuer de lire ?
L’appelant raccroche au bout de quelques secondes, comme chaque fois. Denise a essayé de compter si les appels durent toujours le même temps, mais cela semble aléatoire. Laissée seule avec la tonalité, Denise soupire avant de reposer le combiné sur l’appareil.
Elle sursaute quand, au même moment, on frappe à la porte, avec force, presque violence.
Denise se fige un court instant. Nouveaux coups rapides, frénétiques. Ce doit être urgent. Elle ouvre sans même regarder à travers son judas. Dans son immeuble, tout le monde se connaît, elle ne craint rien et ne verrouille jamais.
Loin d’être un voisin nécessiteux, c’est un inconnu qui lui tombe littéralement dans les bras, mais elle ne parvient pas à le retenir. Il tombe à genoux sur le sol de son entrée. Des gouttes de sang tombent avec lui sur le lino.
L’homme a les cheveux en bataille et un imperméable sur le dos qu’une déchirure, qui doit lui traverser le corps, imbibe de rouge. Il souffle fort. Dans une main, une mallette, dans l’autre, un pistolet. C’est la première fois que Denise en voit un en vrai. Elle ne distingue pas bien le visage de l’homme, mais elle voit ses yeux, de beaux yeux bleus.
Elle se relève et scrute le couloir. Personne, pas un bruit, seul l’ascenseur en fonctionnement. Elle vérifie qu’aucune trace sur sa porte ni par terre n’indique que l’homme est rentré chez elle. Denise referme à double tour et met le verrou à chaîne, puis elle passe le bras de l’homme autour de ses épaules et le soulève. Jusqu’à maintenant, elle ne s’en serait jamais crue capable.
Debout au milieu de son entrée, avec cet homme armé sur le dos, elle allait dans le salon, mais s’arrête, pensant qu’il risquait de tacher son canapé avec tout son sang. L’homme gémit de douleur. Finalement, elle entre dans la salle de bain et le dépose aussi délicatement que possible dans la baignoire.
« Ils me cherchent. N’ouvrez pas… surtout pas… »
L’homme perd connaissance après avoir soufflé ces mots. Ses muscles se détendent, il perd la prise sur la mallette, qui reste attachée à son poignet par une paire de menottes, et lâche son pistolet qui tombe sur le tapis de bain.
Denise le ramasse, autant éviter de laisser ce joujou trop près de cet inconnu. Elle n’a aucune idée de ce qu’il fera quand il se réveillera et préfère ne pas le lui laisser à porter de main. Peut-être devrait-elle l’attacher et appeler la police ?
On frappe à nouveau à la porte. Avec encore plus de violence que plus tôt. Denise plaque une main contre sa bouche pour étouffer le cri de surprise qui lui échappe.
Elle reste interdite. Que doit-elle faire ? Sa curiosité lui crie d’aller regarder dans le judas. Si c’est la police, elle doit ouvrir. Mais si ce sont les poursuivants de cet homme… Il lui a dit de ne pas ouvrir. Et si elle passe l’œil dans le judas, ils le verront. Mieux vaut attendre.
On frappe à nouveau, si fort que la chaîne du verrou claque dans son logement.
Denise sort à moitié de sa salle de bain en faisant glisser ses pieds sur le carrelage pour éviter tout bruit.
On frappe encore.
Elle regarde l’arme dans sa main. Elle n’a jamais utilisé un tel objet, mais d’après les films qu’elle regarde, il suffit de le pointer et d’appuyer sur la gâchette. Un peu comme le pulvérisateur pour les vitres.
Denise lève l’arme en direction de sa porte, prête à tout, espère-t-elle. Le sang frappe à ses tempes plus fort que la personne dans le couloir. Elle tremble sous l’effet de l’adrénaline.
On frappe une quatrième salve de coups, puis on parle. Denise ne comprend pas ce qui s’est dit, mais elle est sûre d’entendre des pas s’éloigner en courant. Elle retient son souffle et attends un instant, quelques secondes, peut-être quelques minutes même. Elle ne sait plus très bien.
Soudain, ses jambes ne la portent plus. Elle s’appuie sur le chambranle de la porte et se laisse glisser moitié sur le carrelage froid, moitié sur le lino tiède. Denise pose son front contre sa main qui tient l’arme. Des larmes coulent sur son visage, mais elle ne parvient pas à ne pas rire de la situation. Jacqueline et Paulette ne vont jamais la croire.
